Maîtresse ou Maître de Conférences ?

«Maître de Conférences Universitaire», ça sonne bien...ça suppose la maitrise de la parole, d'une discipline, d'un art. Et «Maîtresse de Conférences», ça sonne comment ? Avec l'outil désormais universel (internet) je suis allée chercher la définition des mots. Exercice basique et toujours enrichissant. Mise en relief des inégalités Femme - Homme ?

Je suis Maitre de Conférences Universitaire. C'est à dire que j'enseigne à l'université une discipline que je pratique dans mes recherches. Être Maitre de Conférences c'est donc être "enseignant-chercheur".

Depuis quelques années, j'essaie de me présenter comme Maitresse de Conférences car je suis une femme engagée à titre personnel dans l'égalité Femme-Homme. Je pense que la représentation du féminin dans le langage est essentiel pour faire avancer les mentalités.

Mais "Maitresse de Conférences", c'est un titre qui me gênait un peu ("ça sonne mal" comme diraient certains de nos jours...!). Ça ne me plaisait pas beaucoup. D'ailleurs la première fois qu'on a parlé de "Maitresse (de conférences)" au travail, un collaborateur m'a chanté "Maitresse" de Emile et Images. Vous irez voir les paroles de cette chanson... je vous laisse méditer (et considérer le niveau de certains de mes collaborateurs !).

Alors j'ai essayé de comprendre pourquoi ce titre féminisé me gênait autant. Je suis allée chercher sur la source d'information la plus accessible : internet ! Quand je tape "Maitresse" dans un moteur de recherche puis que je consulte un site de référence (Dictionnaire Larousse) c'est la définition "Femme avec laquelle un homme a des relations sexuelles en dehors du mariage. (En ce sens, le masculin est amant.)" qui apparait...Il est intéressant de noter que le masculin dans cette situation n'est pas "Maitre" mais "Amant").

Mais revenons aux mots, qui ont un sens porté par leurs définitions. Je retourne vers mon dictionnaire en ligne : le Larousse. Je prends ce dictionnaire pour ma recherche car c'est une référence pour moi, quand j'étais à l'école on regardait la définition des mots dans le dictionnaire "Larousse" (je n'ai rien contre mon "petit Larousse"...). Cette fois ci, je vais directement sur le site (je ne passe pas par notre moteur de recherche international) et tape "Maitresse", la définition y est plus complète. On donne la même pour maître et maîtresse :

  1. Personne qui enseigne, éduque à l'école, et, en particulier, instituteur : Demander à parler à la maîtresse. ("instituteur" et pas "institutrice" pourtant c'est un terme qui existe ...)
  2. Littéraire. Personne qui commande à des domestiques, des serviteurs, etc. : Les maîtres rentrent au château. (Un exemple avec la fameuse règle "le masculin l'emporte sur le féminin". La maitresse ne peut pas rentrer seule au château ?)
  3. Personne qui dirige sa maison, reçoit les invités, etc. : Être une excellente maîtresse de maison. (Là aucun soucis un exemple au féminin, la maitresse peut régler seule la gestion de la maison !)
  4. Personne qui possédait des esclaves. (Pas d'exemple, le doute est permis quant au sexe concernant la cruauté de l'esclavage...)
  5. Personne qui possède un animal domestique et s'en occupe : Le chien obéit à son maître. (Je vous laisse commenter !)

Ma première conclusion est que l'on ne tombe pas sur la même définition selon que l'on passe par un moteur de recherche au préalable ou si l'on va directement sur le site du dictionnaire...Magie de l'algorithme du géant "G" qui choisit pour vous la définition à donner à vos mots. Ma deuxième conclusion est que c'est un sacré fouillis lorsqu'on veut trouver une définition en ligne...

Allons voir maintenant la définition du mot "Maitre". Que je passe préalablement par un moteur de recherche ou que j'aille directement sur le site, je tombe sur la même définition :

  • Personne qui commande ; chose qui dirige la conduite de l'homme : Le maître et l'esclave. L'argent, le maître du monde.
  • Personne qui possède à un degré éminent un talent, un savoir et qui est susceptible de faire école, d'être prise pour modèle : Un tableau de maître. Un maître à penser.
  • Titre donné à un grand artiste, à un grand écrivain à qui on s'adresse.

Je n'ai pas ajouté ici les définitions complémentaires et spécifiques aux métiers, qui sont également ornées de grandeur, de maitrise et de domination. Je vous laisse aller voir de vous même.

Sur cet exemple, on peut noter la dissymétrie des définitions (maitre/maitresse), et de mon point de vue, la dissymétrie des rôles attendus pour un homme ou une femme. C'est ancré dans le langage, dans l’inconscient. La langue française n'est pas une langue morte, elle évolue. C'est un outil qui nous permet de communiquer, d'expliquer le monde dans lequel nous vivons. Les mots ont un sens et le sens commun de "maitresse" n'intègre pas pour l'instant l'idée que je "possède à un degré éminent (...) un savoir et qui est susceptible de faire école".  C'est sans doute pour cela que ce titre me gêne.

S'il ne s'agissait que d'une question de définition dans un dictionnaire, ce ne serait qu'une question littéraire. Mais les académiciens et académiciennes (4 femmes sur 37 membres) ne semblent pas vouloir faire évoluer les choses. En ce qui concerne mon métier de "Maitre de Conférences", je constate factuellement la dissymétrie quant à l'accès au grade supérieur de Professeur d'Université. Je me suis livrée à un petit exercice l'année dernière. J'ai comptabilisé le nombre de Maitre de conférences et de Professeurs dans la faculté dans laquelle je travaille. Sincèrement persuadée que nous serions un "bon exemple" concernant l'égalité Femmes-Hommes. Sur l'année 2016, si le corps enseignant était composé exactement de 50% de femmes et 50 % d'hommes, la répartition des grades était différente : 56% des Maitres de Conférences étaient des femmes mais seulement 18% atteignaient l'échelon supérieur de Professeures d'Université. Bien sûr, il ne s'agit là que d'un d'un bilan d'effectif à un moment donné. Pour savoir si l'accès au grade supérieur de Professeur s'est ouvert aux femmes, il faudrait analyser les résultats sur plusieurs années et voir s'il y a eu une évolution concernant l'accès à ce grade.

Je ne sais pas quel est le meilleur terme pour qualifier mon activité, je vois la nécessité de faire changer les choses, mais changer les mots ne suffira pas. Il faut un changement de mentalité sur le fond qui mettra sans doute très longtemps à aboutir à une vraie égalité. Le rôle des hommes est primordial dans cette évolution de mentalité.

De mon point de vue, le milieu universitaire est marqué par un "mandarinat patriarcal" qu'il est difficile de bousculer. L’intersectionnalité se retrouve également dans ce milieu, elle a d'ailleurs été décrite par plusieurs auteures et par certains articles présentés à Mediapart. C'est une chose dont je n'avais pas conscience avant d'entrer dans ce milieu que je ne connaissais pas et dont j'apprends pas à pas à décrypter les codes...

 

 

 

 

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