L'arme à gauche

Vivre les mains levées et les yeux ronds une situation de violence policière, c'est souvent passer les jours qui s'en suivent à sortir du confin d'un confus certain. Le choc encaissé, on peut se demander ce qui se vise à travers le collimateur d'un Flashball.

 © Addeli Falef © Addeli Falef

C’est quoi ce bordel sans nom ? Pourquoi ne nomme-t-on pas ce bordel ? On va chipoter combien de mois encore, pour définir ce qu’est une violence collective sous prétexte d’attaques isolées ? Il manque encore des témoignages ? Qui joue avec la trouille de nos vies ? Toutes ces fumées lacrymogènes, elles me retiennent de voir qui ? Et elle va rester encore longtemps sur ma vie, l’ombre de la frousse ? C’est qu'elle est tenace, cette bête-là. 

 Parce que j’ai eu peur. Moi qui ne suis pas une grande familière de cette émotion, je me retrouve à en observer les résonances. C’est que j’ai plutôt la papote facile avec les policierEs, considérant que même si iels représentent le camp opposé, iels n’en restent pas moins accessibles. Et j’ai souvent passé de beaux moments, sortiEs du jeu de dupes qui nous oppose le temps d’une manifestation. Mais là, j’ai les foies. Il y a trois jours, par exemple, à une action d’occupation d’un restaurant sous la gouvernance d’un grand clown, me revoilà face à une réelle pétoche. J’ai eu peur pour le jeune homme parfaitement inoffensif devant moi dont j’ai vu le dos se cambrer sous le coup clairement impulsif d’une main gantée et ce, au sortir de l’établissement. Peur pour la femme la soixantaine bien tapée, dont la tête fut rattrapée par ce même jeune homme quand elle fut trainée au sol. Et puis oui, peur pour mon propre corps dont la chétivité visible ne pèse pas grand chose dans la hiérarchie des utilisations de force. Bref. Il n’y a pas eu que la soixantaine de la dame qui fut bien tapée. 

La surprise du chef

Je pense que la majorité des personnes qui ont été malmenées par des policiers ne s’attendait pas à l’être. J’imagine que ça y fait pour beaucoup dans l'amplitude des ondes de choc. Bon, là, je pense qu’on commence à comprendre et qu’on va vaguement s’apprêter à rentrer dans une valse à la mornifle au prochain coup. Pour exemple, cette même action, où nous nous sommes assisEs au sol, pour réclamer la restitution du droit à installer nos barnums sur place publique (bande de malfrats que nous sommes, nous réclamons la possibilité d'être dans la légalité !), avec une sorte d’appréhension exaltée. La même qui, à d’autres périodes, nous a sans doute animé à l’école, quelques minutes avant que l'austère maîtresse s’assoit sur une boule puante cachée par nos soins. Nous étions donc touTEs attachéEs les unEs aux autres, offrant courtoisement notre bras à celui du voisin ou de la voisine, formant ainsi une ribambelle de princesses goguenardes juchées au troisième étage de l'imprenable tour Mac Donald. Des personnes d’un âge certain se sont même assises sur des chaises pas loin mais pas trop près non plus, pour profiter du spectacle. Alors certes, nous nous attendions davantage à voir débarquer une horde de dragons un peu contrariés plutôt qu’un troupeau de princes charmants (je n’y ai vu aucune femme, au passage). Mais des dragons pas plus dragons que nous n’étions princesses. Un jeu d’adultes, quoi. Or ce sont bien des hommes au premier degré, furieux au premier degré, qui sont arrivés. Des hommes féroces, dont la jeunesse m’a frappée. Bim.

A ma grande surprise, ces grands gaillards agissaient avec la maladresse d’un chat face au hérisson. Qui a déjà combattu quelqu’unE de prostréE sait qu’il existe une chorégraphie spécifique à tout ça, des gestes infaillibles pour déloger. Et surtout, non douloureux. Les types nous tournaient autour dans un embarras manifeste, se sont grattés le casque quelques secondes afin de décider d’une approche, pour finir par se ruer sur la personne la plus proche, à trois pour unE, en tirant sur ses membres. J’étais abasourdie par leur manque d’habileté. Ils manipulaient les corps par les poignets et chevilles qui filaient comme des anguilles, frappaient les colonnes vertébrales pour menacer nos équilibres dans les escaliers, ont brisé la baie vitrée de l’entrée sans considération aucune pour l’homme qui se trouvait derrière, alors que la porte était ouverte… bref. Je me suis demandé, alors, s’il était possible qu’ils ne soient pas formés à répondre à des groupes pacifistes. Mais clairement et au delà, j’avais la sensation qu’ils cherchaient à nous exciter. C’est ce que j’ai crié à l’un d’eux, qui m’ordonnait d’aller plus vite plus vite plus vite en me poussant, encore. Ma tentative d’analyse n’a pas plu à ce monsieur qui a tout de même pris le temps, dans le foutoir général, de se confondre en hurlements à mon égard, mais j’étais déjà en train de me préoccuper de la prochaine beigne à esquiver. 

Matraques et batons de paroles

Je reste avec la sensation fort inconfortable d’avoir vécu quelque chose d’anormal. Déloger sans dommages une centaine de pacifistes, ça reste dans la mesure des possibles, non ? C’est un métier, une technique, et ça s’apprend. Et si ça se passe autrement, c’est que ce désordre apparent semble obéir à une instruction bien maitrisée. Je pense que les subtilités sinueuses de la stratégie générale employée ne sont pas fondamentalement comprises par tous ceux et celles qui l’exécutent. Mais voilà, iels sont intimement convaincuEs de défendre la France en exécutant l’ordre d’exécuter ce dont cette même France se targue tant : la formation de sa jeunesse. La jeunesse qui cherche à prendre place, acte, parole, forme donc. Et qui est loin de prendre celle assignée par de nombreux medias, celle du Y. Cette génération qui tente d’apprendre par confrontations d’idées sur places publiques. Celle qui essaie d’affronter ses propres contradictions à travers un apprentissage mutuel. Qui s'inscrit dans un groupe cherchant à avancer dans le même sens sans trop savoir où il fiche les pieds. Oui, je fais référence à Nuit Debout. Alors on marche en zig-zag, et ces curieuses traces de pas marquent non seulement l'Histoire mais chacune de nos évolutions singulières. Je peux y comprendre, par exemple, tant que ça reste bienveillant et argumenté, que je ne vois pas ce qui empêcherait l’autre de me souligner que je dis parfois de la merde. Ou qu’il y a des sujets sur lesquels je me permets d’avoir une opinion sans pour autant n’en avoir aucune idée. C’est pas beau, ça ? Un lieu, un moment, courageusement auto-gérés, et où je peux comprendre en douceur que je peux dire et faire de la merde ? Ça m’est précieux. Je le ramène chez moi ensuite. 

J’aime bien faire l’étendu de ce que je ramène chez moi. Après un affrontement, ce que je ramène chez moi, ce sont quelques douleurs physiques, mais surtout, et c’est là que se loge je pense la plus ravageuse des armes politiques, un sentiment d’injustice. Qu’il se loge à travers ce que j’ai senti dans ma chair ou ce que j’ai vu de ce qu’on faisait de celle des autres (autres sans discernement, accordons-nous. Autre chopéE au hasard, être cher taclé, petit vieux maravé, au pif dans ta face). Je ne sais pas quoi en foutre, de ce sentiment d’injustice, qui me réclame, soit de ne plus jamais retourner manifester, soit de m’installer dans une sombre haine, qui peut évincer en moins d’une bousculade mon sang froid si cher. Pour le sentir aussi précisément, je me dis qu’il a du être visé en moi, et que ce sentiment d’injustice qui peut encombrer toute une vie est inscrit sur toute une génération comme une cible à atteindre. 

J’ai rencontré un type le soir même, dans un bar. La petite trentaine, très contestataire. J’ai à peine eu le temps d’évoquer ce que j’avais fait de mon début de soirée qu’il a levé la main en secouant la tête et en racontant que lui, ouh non non, il ne voulait plus participer à ce genre d’actions. Parce qu’il savait qu’il allait tout casser. Et puis aussi, parce qu’il y a quelques années, il avait assisté à une situation de violence policière, et qu’il s’était retrouvé à son tour violenté en voulant défendre la personne offensée. Qu’étaient apparus par la suite ses tous premiers rêves violents, de têtes de policiers arrachés, et qu’il avait cessé de bander deux ans durant.

 Le corps a sa mémoire que le gouvernement n'ignore pas

Je sais qu’en ce moment, nous sommes nombreuxSES à se surprendre à bondir en entendant un bruit un peu trop sec, un peu trop fort. Et puis à faire des cauchemars. Et, oui, à serrer les dents à la vue d’un uniforme bleu. Parce que le corps garde en mémoire. Pas parce que je suis anti-flic. Parce que personne n’est exemptéE de conditionnements, et que je m’oppose aux réalités que me fait vivre ce gouvernement en maniant avec application ce concept de Pavlov. Et je sais qu’il va me falloir un bel effort mental pour me détacher de nouveaux réflexes défensifs. A côté de moi, il y avait un groupe de personnes qui n’avaient pas vingt ans. J’espère que des initiatives comme Nuit Debout vont leur permettre de fournir cet effort réflexif et agissant pour ne pas laisser se diffuser l’amertume qu’on essaie de leur caler sous la langue. 

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