Chéries-chéries, vos cris sentent le champagne

#Metoo, réalité ? Mythe pour le féminisme bourgeois, réalités pour 99% du reste de la population (réponse n°5742 au 'Droit d'Importuner') - Texte illustré

L’oxymore, ce bouclier à pics

« La liberté d’importuner » : que voilà un bel ingrédient de romantisme noir, de romances maudites ! Et « La douce violence croisée en parallèle quant j'avance à rebours » ça ferait une belle histoire aussi, non ? Un principe paradoxal qui a inspiré tant de superbes scénarios... mais qui, dans la réalité, dans une réalité subie, a pu écorcher combien de vies ?

 © Anonyme © Anonyme

T'embaballe pas tout seul

Oui, parce que la liberté propose, là où l’importun impose. Et qu’on ne propose pas de s’imposer. On peut proposer de jouer à l’importun, ça oui. Au chat-tte et à la souris, au fuis-moi-je-te-suis, fuis-moi-je-jouis, fouette-moi-je-te-suis. À, en fait, ce que chacun·e souhaite. Parce que la voilà, la différence fondamentale entre la violence et le jeu de la violence ! Le jeu, c’est quand la balle est renvoyée, qu’elle soit en feu ou en angora. Quand la balle se perd dans les hors-jeu d’un refus, c’est qu’il faut quitter la partie. Chacun·e a sans doute pu en faire l’amère expérience dès sa plus tendre enfance : on ne peut forcer personne à jouer. Le terrible amalgame que font les rédactrices et signataires de cette tribune, c'est que #Metoo ne vient pas blâmer les jeux de domination consentis. Dénoncer les caprices d’un monsieur à qui on n'a pas renvoyé la baballe de la séduction, ce n'est pas menacer la diversité des sexualités consenties. Ni donner une parole publique à la personne en face qui se prend et reprend dans la tronche cette même baballe en guise de punition, d'ailleurs. Le propre du puritanisme, c’est de juger le choix d’un jeu de séduction, certainement pas de mettre en exergue la nécessité du consentement (et avec, l’impossibilité du non-consentement).

 © Koudelka © Koudelka

 On attend toujours les propositions…

Alors oui, les femmes n’ont rien « d’à part »… si ce n’est qu’elles vivent dans un monde où elles sont discriminées pour leur genre. Qu’avez-vous à dire des inégalités de répartition des postes de pouvoir, du nombre d’agressions, de viols, de féminicides par jour ? Pas super sexy, hein ? Qu’avez-vous à proposer face aux 70 % des plaintes pour viol classées sans suite ? Sont-ce ces mêmes femmes que vous sommez de cesser de se complaire dans une molle posture victimaire, et qui osent aller raconter leur histoire et la répéter et la répéter encore à une police au mieux passive, au pire agressive, qui risque le rejet de son entourage et la perte de son emploi ? C’est qu’on serait pas bien loin de se faire traiter de chouineuse, avec ça ! Et puis avec une indécrottable notion de « risque « et de « responsabilité » dans notre « liberté chérie » : la liberté d’avoir porté une jupe trop courte alors que je risque mal vivre de me faire harceler pour ça, par exemple ? 

Maurizio CATTELAN "Frank & Jamie", 2002 Maurizio CATTELAN "Frank & Jamie", 2002

On peut jouir d'une censure 

Oui, il y a un souci de censure aujourd’hui. Oui, offrir une interprétation du monde à travers un prisme fictionnel devrait être dégagé de toute crainte de ponction morale. Et dites, on pourrait aussi dire qu'un artiste créer sous la contrainte pour justifier un régime liberticide, non ? Mais si, vous savez, comme le principe de la jouissance pendant un viol pour légitimer l'acte en lui-même ! Non ? Petit coup de boule en toute amitié mise à part, serait-il possible de faire la différence entre la censure d’une œuvre et le recadrage d’artistes dans une toute-puissance qui n’a rien de créative (ni d’originale, apparemment) ? Et puis là, on parle du milieu artistique, mais on décrit surtout des hommes de pouvoir, pas de personnes qui cherchent une inspiration pour créer. Et comme l’a si bien dit Blanche Gardin, il y a des domaines (ceux de pouvoirs), dans lesquels on accepte et entretient des actes jugés comme intolérables dans bien d’autres milieux. Le mépris de classe se cache aussi sous les exigences d’une intégrité. 

 © Paolo Roversi © Paolo Roversi

 Le fantasme du Naturel qui revient au galop

Il est terrible ce retour au fantasme : laisser se faire le « naturel », ne y toucher. La pulsion sexuelle est « par nature offensive et sauvage » pour qui ? Par rapport à quoi ? À ce qu’on imagine que vivent les animaux que nous étudions ? Il n’y aurait qu’une sorte de pulsion sexuelle, alors ? Celles qui ne ressemblent pas à un canard qui saute sur une canne en lui enfonçant le bec dans l’eau, ce sont celles des puritain·e·s ? La dernière fois que j’ai entendu la carte du « naturel » brailler, c’était chez les opposants·e·s au mariage pour tous-te-s. Celleux-là mêmes qui censurent les œuvres, insultent les femmes qui consentent à avoir une sexualité marginale, une sexualité intense, à exprimer leur désir, à faire un travail du sexe, et qui approuvent, soyons-en certain·e·s, le droit de l’homme viril à tâter de la femelle quand il en a « besoin ». Ces mêmes individus qui, aussi, ont tué les sorcières que vous vous plaisez à citer, condamnées d’avoir flirter avec le « surnaturel ». Rappelons au passage que les sorcières étaient des femmes qui, pour se dégager d’oppressions diverses, s’étaient forgées un savoir autonome, qui leur servait à s’entraider, dussent-elles en mourir brulées. La notion de sororité a dû vous échapper quelque part dans votre curieuse comparaison. Enfin, est-ce ce même critère conservateur de "naturel" qui vous permet de compter parmi vos signataires un homme transgenre, genré au féminin sans son accord ? Et d’ affirmer par la suite ne pas avoir songé à associer des hommes à cette tribune (« il nous semblait important de nous réunir en tant que femmes », Sarah Chiche) ?

 © Beth Conklin © Beth Conklin

 Liberté intérieure mon cul

Une femme peut absolument ne pas être traumatisée par un frottement de pénis entre ses fesses en heure de pointe. Toute comme une personne peut ne pas être traumatisée par un avortement. Certes. La « liberté intérieure » sonne tout de même comme la promesse d’un livre ouvert au coin du feu dans un fauteuil en osier… Bien au chaud, on peut se rêver de glace.

Catherine Millet n'est pas une femme "forte", c'est une femme privilégiée. Ce n'est pas sa volonté seule qui lui permet de ne pas se sentir traumatisée par une intrusion, mais bien une stabilité offerte par un confort de vie. Et si le viol semble la faire tant fantasmer, c'est peut-être par manque d'emprise brutale avec une réalité, besoin de sensations fortes, et totale ignorance des ravages qu'entrainent un abu de pouvoir... Et ce n'est pas parce qu'on n'est pas "Catherine Millet ou Superwoman" (dixit Catherine Millet) qu'on n'a pas la "force morale" dont elle se targue. On peut être une femme qui passe 3h par jour dans le métro pour faire ses études ou nourrir sa famille en faisant un travail éreintant et mal payé. On peut être une femme qui a subi des situations similaires étant enfant. On peut être une femme transgenre ou lesbienne qui se fait humilier. Et la liste serait aussi longue qu'il y a de parcours non balisés. Ignorer, et à ce point, l'horreur de ses expériences et les épreuves qui en découlent, et juger faibles d'esprit celles qui l'ont subi en fonction d'une norme unique complaisante, c'est dire à quel niveau de déconnexion la société a enraciné ces grandes bourgeoises. Cette certitude que l'on peut se relever de tout parce qu'on le veut, c'est une infâme prétention, le refus de détourner les yeux de ses privilèges pour regarder comment ça se passe quand on vit sans.

Mais plutôt que de hiérarchiser les réactions à un acte non-consenti, l’important est évidemment de donner la possibilité à celleux qui le souhaitent de porter plainte. Car une plainte, lorsqu’elle est portée collectivement, n’a rien des jérémiades creuses de la chouineuse que vous voudriez dénoncer. Elle est un précieux instrument de lutte contre des réalités que vous avez le luxe de pouvoir ignorer.

 © Eugenio Recuenco © Eugenio Recuenco
 

 

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