Petit billet en station Macron

Êtes-vous apte à prendre le train En Marche ? Témoignage de perspectives en long trajet.


 

La petite dame en vert avec les grosses valises

Je me déplace sans permis de conduire et avec beaucoup d’affaires. Le nécessaire pour filmer, photographier, costumer, maquiller, une brosse à dents, de quoi me culotter. C’est donc chargée comme un mulet que je me suis apprêtée, la semaine passée, à effectuer un long trajet. À prendre, de Toulouse à Paris, un IDTGV. Me voilà arrivée sur le quai, une valise sous chaque doigt et sous le coude, un gentil copain endossant quelques paquets. Tout est très calculé, un-e ami-e dans chaque ville pour m’aider à porter tout ce tintouin.

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L'inqualifiable à casquette bleue

 

Mais voilà qu'à mi-quai, une queue fait barrage.

- Vot’ ticket mamoiselle. Et vot’ copain là, y passe pas.

- Ah.                                                  

Une dame chargée à côté de moi ne peut pas déposer son fil d’une quinzaine d' années, et respecter le précieux rituel du coucou de la main. Passe pas la petite dame, non plus. Elle pousse une gueulante, je fais les chœurs. Mais le type en uniforme reste absolument insensible au tintamarre. Ni agressif, ni gêné, ni serein ni amusé. Je réalise que je ne parviens pas à qualifier cette personne. Autant shooter dans un ordinateur. Autant prendre tous mes bagages d’un coup, et faire un aller-retour pour aider le jeune homme. Mais une fois dans le train, ô surprise, pas de places pour y loger les valises ! Un bien joli wagon, agencé de manière moins segmentée que ces ainés, l’espace à l’air plus spacieux, plus lumineux. Un design qui va si bien avec les petits dessins dynamiques sur mon ticket. Mais qui s’accorde mal à ma réalité : où mettre mes affaires ? 6h 30 de trajet, 8 arrêts, une grosse blague. Le jeune homme s’est planté dans le couloir comme un piquet, incapable de prendre une initiative. En attendant que tout-e-s les voyageur-se-s s’installent, nous entassons le tout dans un équilibre précaire, avant que je découvre à quelques minutes de marche vacillante, un petit wagon vide et sans siège, apparemment destiné à y entreposer la centaine de valises des passager-e-s. 
Voici pour les faits. 



 

A quand la capacité physique comme curseur de droits civiques ?

 Un agent passe. Je l’interpelle, et lui demande où les usager-es sont censé-e-s poser leurs bagages (après tout, peut-être ai-je loupé une affiche "ICI" sur une porte secrète ? ). Il ne prend pas franchement la peine d’ouvrir la bouche et me désigne les petits paniers à salades au dessus des sièges.

- Mais monsieur, mes valises, non seulement n’y rentrent pas (ou ça peut être dangereux), mais je n’ai simplement pas la force de les porter à bout de bras !


- Ah non mais ça mademoiselle, il fallait pas prendre des affaires au-dessus de vos forces, einh ! Non mais moi, j’dis toujours, c’est comme les petits vieux là, qui prennent des valises de 50 kg, non mais c’est n’importe quoi. Faut prendre des choses qu’on peut prendre, eh !



Les choses qu’on peut prendre… L’autorisation à prendre comme on veut est donc délivré au prorata d’une force physique. Pourront prendre ce qu’ils souhaitent uniquement les hommes valides trentenaires, non-fumeurs de préférence. Les autres, démerdez-vous. C’est ce que semble m’expliquer ce monsieur qui est à deux doigts de me dire que je n’avais pas qu’à prendre autant de paires de chaussures et de vernis à ongles.

 

Mon gabarit en grand patron 

Je tiens à pousser la démarche un peu plus loin. D’accord, prenons un corps-référence et aménageons l’espace urbain autour de lui. Prenons le mien, tiens, ça m’arrange. Et puis nous sommes très nombreux à avoir ce gabarit, les enfants et moi. Je propose donc de mettre tous les bagages au sol, et les sièges au-dessus. Et puis vous me rajouterez un petit toboggan pour la descente, vous serez mignon. Oui parce que ma légèreté me permet une petite aptitude à la grimpette trop souvent contrariée en ville. Vous êtes trop lourd, trop grand pour monter ? Démerdez-vous, petit empoté.

Et c'est à peu près là que l'agent a choisi de sortir la carte Joker "SECURITE".

- Mais je comprends bien mademoiselle, mais ce que vous ne comprenez pas, c’est que s’il y a un problème et qu’il faut évacuer la voie en urgence, vous ne pourrez pas prendre vos affaires. C’est sécuritaire. Et ne comptez pas sur moi pour vous les porter.

Ah, la dernière phrase comporte un combo carte Sécurité-mysoginie, les jeux sont faits. Il a visé dans le mille. Je me serai bien vu partir en courant et en larmes d’un wagon enflammé pendant qu’un bel homme en uniforme s’occupe de sauver mes robes des flammes. Je le verrai bien m’empoigner par la taille dans un râle, me soulever en un élan (j’aurai perdu mon sang-froid et me serai tordu la cheville) pour nous déposer, ma garde-robe et moi, au milieu des fleurs roussies. Je l’aurai embrassé en sanglotant et j’aurai mis cinq étoiles sur le Facebook de la SNCF.

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Ou alors… s’il y a un danger, je cherche à me préserver, à gérer les mouvements de foule, et je ne pense pas une seconde à privilégier mes objets dans un moment pareil ? 



 

La loi du plus

 Le voici venu, le monde dans lequel on me demande de me plier aux exigences oppressives d’un service que je paie. Un endroit avec des bonshommes sur mon ticket, des points d’exclamation dans les descriptions, des exécutant-e-s inaccessibles, des exceptions impossibles. Un monde dans lequel les individu-e-s capables de s’adapter à l’environnement imposé pourront le trouver beau, confortable, et le défendre. Il est rare qu’une personne valide qui contemple un superbe escalier restauré se demande comment se déplace une personne en fauteuil roulant sans autre accès. Ce monde est en marche, profite d’une roue libre historique pour poser sa marque sur des petits bouts de papier à mettre dans l’urne. Et encore et encore plus, il paupérisera les personnes pauvres, discréditera les discriminées, tentera de mettre un coup de javel sur leurs amertumes. Mais le sentiment d’injustice est une crasse robuste, qui, planqué sous le tapis, se jette sur le premier appel à la haine qui passe. Et cinq ans de plus à manger de la poussière vendue en paillettes, ça peut nous donner une vague idée du rendu macéré qui pourrait jaillir de 2022.

 

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