Visages d'Immigrés à Paris (V.I.P): «Je m'appelle Bakhit. Et voici mon histoire...»

L'instant d'une rencontre, au chaud, à l'abri, dans un café parisien, Visages d'immigrés à Paris (V.I.P) se propose de sortir de l'anonymat, en témoignant de leurs existences blessées, voire brisées, ces personnes que nous appelons un peu vite des «migrants» et qui ne sont rien d'autres que des « mourants » qui s'accrochent désespérément à la vie ! Aujourd'hui, mon invité s'appelle Bakhit.

 

Je m'appelle Bakhit et je viens du Soudan. J'ai 27ans. Dans mon pays, j'étais étudiant en quatrième année de pharmacie. Il me restait encore deux années pour finir mon cycle et obtenir mon diplôme mais hélas j'ai dû fuir pour sauver ma vie. De toute façon, l'université avait déjà fermé ses portes avant mon départ. Quand je dis que je suis Soudanais, je devrais préciser que je viens de la région du Darfour

Ici en France, tout le monde semble connaître le Soudan et le Darfour mais en réalité, les gens ne savent pas vraiment ce qu'il s'y passe. Il y a un Soudan du Nord et depuis peu un Sud Soudan indépendant. Le Darfour se situe au Nord Soudan où les Autorités mènent une politique d'épuration ethnique. Leur but est d'arabiser le Nord et pour cela elles mettent en place une politique de naturalisation à outrance d'étrangers arabes en provenance de Palestine, de Syrie et de beaucoup d'autres pays arabes. Tout le monde sait que notre gouvernement est encouragé en cela par des États du Golfe dont principalement le Quatar qui est son principal bailleur de fonds. Pour parvenir à leurs fins, ils exproprient les « Noirs du Nord » qui sont essentiellement au Darfour, afin de donner leurs terres aux étrangers  arabes naturalisés. Mon père qui est un agriculteur, a ainsi perdu ses terres qui sont maintenant la propriété d'un « nouveau Soudanais », pour se retrouver dans un camp de réfugiés à l'intérieur de son propre pays. En créant l'insécurité permanente au Darfour, les Autorités du Nord qui bien que de peau foncée se disent arabes et pas « noirs », veulent clairement pousser tous les « Noirs » du Soudan à se regrouper au Sud Soudan pour laisser place nette aux arabes. On est devenus étrangers dans notre propre pays, coupables d'être « Noirs ». Il y a aussi une volonté mise en œuvre des responsables du Nord Soudan, d'éliminer physiquement tous les habitants du Darfour qui sont lettrés. Les assassinats d'intellectuels et d'étudiants sont monnaie courante pour éviter qu'il y ait des gens susceptibles de témoigner des horreurs qui se déroulent. Les soldats de la paix qui sont dépêchés sur place pour protéger les camps de réfugiés sont eux aussi attaqués et tués, et ces crimes sont attribués par le gouvernement, à des prétendus groupes de terroristes !

Le 6 juin 2016, j'ai fui mon pays pour me réfugier en Lybie, en laissant derrière moi dans ce camp humanitaire où nous « survivions » tous, mon père ainsi qu'un de mes frère et mes deux sœurs. Nous sommes une famille de cinq enfants orphelins de notre mère. Alors que je partais pour la Lybie, un autre de mes frères avait choisi quant à lui, de s'exiler au Caire en Égypte. C'est là-bas qu'il vit actuellement. Parce que notre père avait vite refait sa vie en se remariant, nous ne vivions plus avec lui et avions appris à nous débrouiller sans son aide. De toute façon, il n'aurait pas pu vraiment nous venir en aide, puisque lui-même était dépouillé de ses terres et de ses biens ! 

La Lybie, c'est un pays qui devient chaque jour, un peu plus infernal. A présent, la population prend en otage les réfugiés aussitôt qu'ils foulent le sol lybien. Moi-même, alors que j'étais déjà dans le pays depuis quelques semaines, j'ai été séquestré trois jours durant sans nourriture ni eau, par des habitants qui ont exigé de nous, la somme de 1000€ par personne, pour nous rendre la liberté. C'était accepter ou disparaître. La Lybie est un pays en désordre ou les rares forces de l'ordre ne sont pas en mesure de sauver des réfugiés qui sont retenus dans des cachettes hors de portée de la Police. 1000€ ou mourir. Cet argent que nous devions payer pour vivre, c'était un billet pour un aller simple à bord d'un bateau en partance pour l’Italie. Nos ravisseurs ne nous laissent pas vraiment la liberté de rester sur le sol lybien. Moi, quand j'ai quitté mon pays, je rêvais dès le départ, de venir en France pour y demander l'asile. J'ai donc été soulagé d'embarquer sur un rafiot en direction des côtes italiennes, même si c'était la peur au ventre. Pour d'autres qui avaient choisi de venir s'installer en Lybie pour rester près de leur pays et sur le même continent, cela a été plus dur. Rester c'était mourir tout comme revenir sur leurs pas. On les forçait donc malgré eux, à aller de l'avant, vers l’Europe. Je suis arrivé en Italie début novembre 2016. Je n'y suis resté que trois semaines en prenant soin de ne pas y laisser mes empreintes digitales. Mon objectif final a toujours été la France où je suis enfin arrivé le 30 novembre 2016. Cela fait maintenant sept mois que j'ai quitté le Soudan et un mois que je suis en France.

(En pleurs) Je n'ai jamais autant réfléchi à ma vie. À chaque instant, je m'interroge sur ce que j'ai bien pu faire pour mériter mon sort. Je me demande pourquoi nos dirigeants qui se réclament pourtant de Dieu dans chacun de leurs discours, ne craignent pas son châtiment et s'évertuent à semer autant de désolation et de malheurs. Je pleure parce que mon pays me manque. J'aurais tellement aimé y vivre en paix sans être à chaque instant, coupable de crimes que je n'ai pas commis. Ici, je ne connais personne et ne parle même pas un mot de cette langue française que je trouve belle et que j'aimerais maîtriser. Ici, je suis un étranger et cependant, pour la première fois de ma vie, je ne me sens accusé de rien. Des citoyens français que nous ne connaissons pas, nous donnent vêtements et couverture. La solidarité est partout. Je suis actuellement pris en charge à « la bulle » de la Porte de La Chapelle. J'y resterai une dizaine de jours, le temps d'y remplir les formalités pour ma demande d'asile, et puis comme je n'ai pas fait enregistrer mes empreintes dans un autre pays européen, on m'a expliqué que mon dossier sera étudié en France sans que je craigne pour l'instant une expulsion. Dans ce centre temporaire, je suis nourri et logé et j'en suis reconnaissant à toute la population française. Mon rêve serait d'obtenir l'asile politique pour pouvoir continuer mes études et obtenir mon diplôme de pharmacien. Je ne sais pas de quoi mon avenir sera fait. Aujourd'hui, le quotidien est dur, mais je mesure l'énorme chance que j'ai d'être en vie et surtout d'être arrivé en France.

 

Propos recueillis par

Adedognin ABIMBOLA 

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