Visages d'Immigrés à Paris - V.I.P : "Je m'appelle Roger D, et voici mon histoire..."

L'instant d'une rencontre, au chaud, à l'abri dans un café parisien, VISAGES D’IMMIGRÉS À PARIS (V.I.P) se propose de sortir de l'anonymat, en témoignant de leurs existences blessées, voire brisées, ces personnes que nous appelons un peu vite des « migrants » et qui ne sont rien d'autre que des « mourants » qui s'accrochent désespérément à la Vie ! Aujourd'hui, mon invité s'appelle ROGER D.

 

J'ai 26 ans. Je suis né en Côte d'ivoire en mai 1990, d'un père Burkinabé. Avec mon pays d'origine, le Burkina Faso, je n'ai jamais eu de lien qu'à travers un document administratif qui justifiait de mon identité. C'était une carte consulaire délivrée par les autorités burkinabé en Côte d'ivoire.

J'ai fui mon pays suite à un litige domanial persistant entre mon feu père agriculteur de son état et le riche propriétaire d'un champ contigu. J'exerce moi aussi le métier  d’agriculteur et c'est ainsi qu'avec mon frère aîné, nous avons repris l'exploitation de notre père à son décès en mars 2003. 

Les faits : nous pratiquions périodiquement le brûlis pour fertiliser nos terres. Lors d'une de ces opérations, le feu s'est malencontreusement propagé depuis notre champ, dévastant une plantation de cacao voisine, propriété d'un homme puissant avec qui ma famille avait toujours entretenu des relations difficiles. Nous n'étions pas dans notre pays. Nous étions des Burkinabé en Côte d’Ivoire, pauvres, sans attaches avec notre pays d'origine, et à la merci de cet homme qui tenait là l'occasion d'assouvir sa vengeance. C'était fuir ou croupir en prison. Au moment des faits en 2013, nous étions deux frères en âge d'être incarcérés. Mon frère aîné et moi. Notre cadet, encore mineur ne serait pas inquiété. Mon aîné, déficient mental et à la santé vacillante n'avait pas non plus grand-chose à craindre des juges. J'étais donc certain d'être celui qui paierait pour tous les autres. Il fallait partir. Des amis me parlèrent de la Lybie. On pouvait y accéder par le Niger. , disaient-ils, il y aurait du boulot pour tout le monde.  

C'est ainsi qu’aidé de mes cousins, oncles et de quelques amis, je parvins à réunir la somme de 200000Fcfa (environ 300€) pour financer mon voyage. Je ne savais pas qu'en Lybie, c'était l'enfer qui nous attendait. On y trouvait certes plus de travail qu'au pays, mais les Lybiens pouvaient vous confisquer d'un seul coup et sans raison, toutes vos économies. Aidés de la Police locale, votre hébergeur pouvait vous expulser du jour au lendemain et votre employeur tailler à volonté dans le maigre salaire qu'il vous doit... Mais le pire c'était la guerre et son lot de violences et de morts. Nous ne nous sentions en sécurité nulle part. Il n'était toutefois pas question de revenir en arrière et de retourner dans un pays d’Afrique noire. Là-bas, nous savions que nous n'avions aucun espoir de nous en sortir...

Nous étions en Lybie. La Sicile n'était qu'à une encablure. Si nous voulions échapper à l'enfer lybien, ne nous restait plus qu'à traverser cette mer qu'on savait être un cimetière. Mourir de faim ou en prison au pays, mourir dans le chaos lybien sans perspective aucune pour nous, ou mourir en mer avec une chance même infime de survivre pour ensuite vivre en Europe, le choix n'a pas été long à s'imposer à nous. Les réseaux de passeurs sont très organisés avec la police locale. Avant l'embarquement, on nous dépouille de nos téléphones portables, objets de valeurs ou du peu d'argent que nous n'avons pas réussi à cacher. Nous avons voyagé de nuit. Un convoi d'une quinzaine de bateaux contenant chacun une centaine de personnes. C'était affreux. Nous étions serrés et j'avais peur. Neuf personnes sont mortes dans le bateau où je me trouvais et nous avons vu deux bateaux qui nous précédaient, chavirer. Il n'y a eu aucun survivant. Plus de deux cents morts. On n’entendait pas les cris mais on voyait des corps flotter. J'ai vraiment cru qu'on allait tous y passer. Je me maudissais d'avoir pris ce risque fou. Puis, on a aperçu les navires de la Marine italienne. Ils sont venus à notre secours. C'était le plus beau jour de ma vie. J'étais vivant, Dieu merci, et j'étais en Italie. J'allais pouvoir commencer une nouvelle vie. Je pensais que la galère était finie.

En quittant la Côte d’Ivoire, je n'avais jamais imaginé venir en Europe et encore moins en France. Je voulais juste rester en Lybie, en Afrique pour mieux gagner ma vie. Mais voilà, les circonstances m'avaient conduit en Italie et j'en étais finalement satisfait et heureux. Je me suis néanmoins vite rendu compte qu'on n'était pas les bienvenus ! C'est comme si les Italiens ne savaient pas quoi faire de nous. On était juste là, parqués comme des bêtes. L'église catholique locale nous a beaucoup aidé. Moi, je suis chrétien catholique donc j'allais sur la paroisse pour donner un coup de main en faisant des petits travaux. Ce n'était pas pour l'argent, c'était pour me sentir utile et les remercier de s'occuper de nous. De temps en temps, le curé m'offrait un repas. Ça faisait vraiment du bien !

Je ne voulais pas non plus venir en France, mais j'y suis depuis novembre 2016. Ici, c'est dur, il fait froid mais au moins, on circule librement. On est quand même pris en charge malgré quelques déboires. J’appelle tous les jours le « 115 » pour la loterie de l'hébergement et pour le moment, j'ai toujours eu de la chance de trouver de la place. Un jour, on a fait la queue pour se faire enregistrer au centre d'hébergement de La Chapelle. On a fait les rangs sous la pluie et dans le froid. Lorsqu'enfin j'ai pu accéder à la personne qui se chargeait des inscriptions, on m'a expliqué que le centre n'était pas ouverts aux ressortissants d’Afrique de l’Ouest. J'ai failli pleurer... Les journées sont longues à ne rien faire. En Lybie, j'ai fait dans la maçonnerie et plus précisément dans le crépissage de façades. Je suis aussi un excellent coiffeur mais franchement, sans boulot ici, c'est la galère. 

Notre cadet, mon petit frère qui m'avait rejoint en Lybie, s'y trouve toujours. On s'appelle de temps en temps. C'est dur pour lui mais je lui dit aussi que c'est « caillou » (très dur) pour moi ici. De ne même pas essayer de prendre la mer parce que ce sont des risques pour retrouver une autre galère ici. Mais le problème pour lui comme pour moi, c'est qu’une fois qu'on a avancé un peu, on ne peut plus revenir en arrière.

Moi maintenant, ce que je souhaite c'est trouver ma place ici en France. Même si je ne suis pas instruit et que je ne parle donc pas bien français, je suis un bon travailleur sérieux et honnête et j'espère un jour trouver du travail.

 

Propos recueillis par

Adedognin ABIMBOLA 

 

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