Adel TAAMALLI
Chroniqueur
Abonné·e de Mediapart

24 Billets

0 Édition

Billet de blog 10 mars 2022

Adel TAAMALLI
Chroniqueur
Abonné·e de Mediapart

Invasion en Ukraine : la Nouvelle guerre froide a déjà commencé

L'actuel conflit entre la Russie et l'Ukraine donne-t-il raison à Francis Fukuyama et à sa théorie de la fin de l'histoire ou Samuel Huntington et son choc des civilisations ? Cette tribune tente de répondre à cette question à l'aune de l'idée que nous vivons une nouvelle guerre froide.

Adel TAAMALLI
Chroniqueur
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Texte publié sur Marianne.fr dans une version plus allégée

Pour ceux qui en doutaient encore, nous sommes bel et bien entrés dans la Nouvelle guerre froide. Le 24 février au matin, après avoir joué au chat et à la souris avec les puissances occidentales, et s’être au préalable assuré du soutien de la Chine, Vladimir Poutine a ordonné à son armée d'envahir le voisin ukrainien, faisant craindre une dangereuse escalade.

La Nouvelle guerre froide

Les historiens du futur retiendront sans doute ce deuxième jeudi noir de l'histoire pour marquer le début de la Nouvelle guerre froide, mettant aux prises les deux systèmes suivants :  le Bloc de l'Ouest dirigé par les Etats-Unis (et réunissant l'OTAN, l'AUKUS, le Japon, la Corée du Sud, les pays des Accords d'Abraham, etc.), face à celui du Bloc de l'Est, composé de la Russie, de la Chine et de leurs alliés actuels ou futurs (le Venezuela ; la Corée du Nord ; les puissances chiites ; plusieurs Etats issus de l’ex-URSS, dont l’Ukraine et son prochain gouvernement fantoche ; des Etats qui connaîtraient des tensions avec des alliés des Etats-Unis, à l’image de l’Algérie vis-à-vis du Maroc ; des Etats qui feraient défection du Bloc de l’Ouest à l’occasion d’un litige ressemblant à la crise turco-grecque de 2020 ; des Etats africains sinisés, ou russisés comme dans le cas malien, etc.). Le camp occidental agrégera, mais pas seulement, les démocraties libérales. Quant au camp oriental, il sera piloté par des autocraties policières.

En prenant de la hauteur, nous remarquerions que les décennies précédentes ont été émaillées de signes avant-coureurs : les Guerres de Yougoslavie ; les guerres impliquant la Russie ; la Seconde guerre du Golfe (peut-être même la Première) ; la lutte contre le terrorisme ; la guerre civile syrienne ;  la prolifération nucléaire ; le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN ; l’élargissement à l’Est de cette dernière, ainsi que de l’UE ; le pourrissement en Israël-Palestine ; les rodomontades chinoises au sujet de Taïwan ; l’affrontement irano-saoudien ; etc.

Le nombre de ces signes avant-coureurs, dont la liste ci-dessus est tout sauf exhaustive, justifierait de penser que la Nouvelle guerre froide prit son envol dès la dissolution de l’URSS en 1991. Si bien que le 24 février 2022 en soulignerait l’accélération. Il appartiendra aux historiens de trancher, ainsi que de définir le sens historique de l’intermède de l’hyperpuissance américaine qui se termina lors des attentats du 11 septembre 2001.  

Au-delà des logiques intrinsèques qui continueront de les nourrir, certains évènements passés peuvent être à posteriori interprétés comme le fruit d’un réagencement des puissances, accompli dans une perspective stratégique ayant pour ligne de mire ce Grand affrontement. C’est ainsi que doit être analysée le changement de ton transparu dans la récente déclaration de M. Lavrov, qui juge « inacceptables » les frappes israéliennes visant en Syrie les forces du Hezbollah et de l’Iran, que Moscou se contentait jusque-là de tolérer.  

Contrairement à la Guerre froide (1947-1991), la Nouvelle guerre froide se distinguera par l'interdépendance entre les Blocs. Celle-ci sera source de conflits, notamment à cause de la relocalisation des chaînes de valeur décidée par plusieurs pays afin de parer à leur faiblesse apparue lors de la crise du Covid-19. Mais elle fera office de dissuasion, en compagnie de l'arme nucléaire, pour bloquer, sauf accident incontrôlé, les tensions à un niveau qui ne portera pas directement atteinte aux intérêts vitaux des principaux belligérants. 

La Nouvelle guerre froide ne signera donc pas la fin du monde, du moins pas celle qui serait la conséquence des dévastations combinées du Réchauffement climatique et de la fin programmée des énergies fossiles. Néanmoins, ces deux phénomènes alimenteront davantage les frictions géopolitiques entre les deux Blocs. Ainsi, la non-habitabilité de zones de plus en plus étendues accroîtra les migrations internationales, sur lesquelles des puissances pourraient compter pour déstabiliser un adversaire.

Le sens historique de la Nouvelle guerre froide

Le déclenchement de la guerre en Ukraine fournira un nouvel argument servant à démentir la théorie, déjà malmenée, de la Fin de l’Histoire[1] de Francis Fukuyama, qui définit la démocratie libérale comme le cadre politique idéal pour répondre aux aspirations de l’humanité. A contrario, le conflit entre les orthodoxes et les uniates, lequel a appuyé l’irrédentisme de M. Poutine, semble avoir corroboré la thèse de Samuel Huntington, qui prétendit que les relations internationales devraient être analysées à l’aune de celles existantes entre les civilisations, nous procurant ainsi un paradigme plus efficace pour expliquer la marche du monde[2].

Cependant, la perpétuation du tragique dans l’Histoire ne saurait être, dans l’esprit de Fukuyama, autre chose que la grande roue devant mener à l’extension finale de la démocratie libérale. Cette victoire définitive serait la marque inspirée de l’insociable sociabilité définie par Kant, d’après laquelle les humains nouent des conflits entre eux qui aboutissent, contre leur volonté première, à une meilleure prise en compte politique de leur nature identique quelles que soient leurs cultures.  La vaccination de l’Allemagne contre le nazisme et la guerre à la suite du génocide des Juifs est un exemple historique de la portée de l’insociable sociabilité.

Seulement, la validité supposée de la Fin de l’Histoire ne veut pas dire que le Choc des Civilisations serait totalement non-conforme. S’appuyant sur sa vision des relations internationales, Samuel Huntington avait prédit le conflit russo-ukrainien. De même, il avait annoncé les guerres qui déchirent le Moyen-Orient entre chiites et sunnites.

La confrontation de ces deux thèses doit nous amener à la conclusion suivante. La Nouvelle guerre froide sera le paradigme à partir duquel il faudra expliquer de plus en plus d’évènements internationaux, quand bien même ils se fonderaient sur une logique civilisationnelle, comme dans le conflit russo-ukrainien. Mais il est possible qu’elle démontre également la pertinence de la Fin de l’Histoire de Fukuyama. En effet, puisqu’elle opposera deux Blocs qui feront valoir l’un contre l’autre la nature efficiente de leurs régimes respectifs pour satisfaire les peuples, et vu que l’un des deux camps concentre les démocraties libérales, elle marquera le retour de l’idéologie dans la grande histoire du monde. Une fois de plus, après avoir vaincu le nazisme, le fascisme, la colonisation et le communisme, la démocratie libérale peut tirer profit de la Nouvelle guerre froide pour se refonder, et partant, finir par vaincre les autocraties policières.

La France dans la Nouvelle guerre froide

Ce 24 février 2022 marque le début de la Nouvelle guerre froide, ou du moins son accélération. Elle verra deux camps s’affronter pour l’hégémonie mondiale. Mais elle sera limitée dans ses impacts à cause de l’équilibre de la terreur induite par la force nucléaire, comme de l’interdépendance entre les deux Blocs.

Le Réchauffement climatique et la fin des énergies fossiles en cadenceront nombre de frictions, tout en imposant aux deux Blocs de se concerter afin d’éviter l’Effondrement.

La Nouvelle guerre froide se caractérisera par un affrontement idéologique entre démocraties libérales et autocraties policières. Elle fournira donc les modes par lesquelles la culture démocratique se renforcera à l’intérieur des principales puissances du Bloc de l’Ouest, mais aussi dans d’autres régions du monde. Elle pourrait démontrer la Fin de l’Histoire, qui se servirait du Choc des Civilisations pour atteindre ce but.

Dans ce contexte, la France, qu’elle quitte ou se maintient dans le commandement intégré de l’OTAN, est de fait affiliée au Bloc de l’Ouest. Sa cohésion interne, apparue plus fragile ces dernières années à cause de sa « multiculturalité » non assumée et de son déclin économique, doit être retrouvée pour lui donner l’occasion de défendre au mieux ses intérêts. Ceux-ci passent, entre autres, par une meilleure considération de la francophonie, base à partir de laquelle se consolideraient les liens avec les autres pays qui partagent sa langue, surtout si l’on met en perspective le Grand Jeu actuellement en vigueur dans le continent africain, que beaucoup estiment comme l’eldorado du XXIe siècle.

Adel Taamalli

[1] Francis Fukuyama, La fin de l'histoire et le dernier homme. 1992, rééd. Flammarion, coll. «Champs», 2009

[2] Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob, 1997

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

À la Une de Mediapart

Journal — International
Opération « Sauver Sarko » : un diplomate libyen rattrapé par la justice
Un diplomate libyen en lien avec les services secrets français a été mis en examen pour « corruption de personnels judiciaires étrangers ». Il a reconnu avoir servi d’intermédiaire pour essayer d’obtenir la libération d’un des fils de l’ancien dictateur libyen Mouammar Kadhafi dans le but de servir les intérêts de Nicolas Sarkozy.
par Fabrice Arfi, Karl Laske et Antton Rouget
Journal — Gauche(s)
Congrès du PS : l’union avec les Insoumis en pomme de discorde
Derrière Olivier Faure, Hélène Geoffroy et Nicolas Mayer-Rossignol, trois équipes se disputent la direction du Parti socialiste. Mi-janvier, les adhérents les départageront sur la base de « textes d’orientation » aux stratégies bien distinctes.
par Fabien Escalona
Journal — Gauche(s)
Au PCF, l’opposition à Fabien Roussel fait entendre sa voix
Après un Conseil national tendu, le projet de la direction du parti communiste pour le prochain congrès n’a obtenu que 58 % des suffrages exprimés. Un appel signé par trente-cinq cadres critique une perte de boussole idéologique. Un événement, dans un parti aux habitudes légitimistes. 
par Mathieu Dejean
Journal
Drones, « exosquelettes » et nouvelles brigades : comment Darmanin va dépenser ses milliards
Les députés ont adopté mardi la version sans doute définitive de la Lopmi, ce texte qui fixe les objectifs et moyens des forces de l’ordre pour les cinq prochaines années. Elle prévoit une augmentation de leur budget de 15 milliards d’euros, dont la moitié sera consacrée à la numérisation de l’ensemble de leurs activités.
par Jérôme Hourdeaux

La sélection du Club

Billet de blog
Jean-Charles Richard et autres héros du jazz
Sur l’album L’Étoffe des Rêves, le saxophoniste Jean-Charles Richard converse avec le pianiste américain de jazz Marc Copland. La vocaliste Claudia Solal et le violoncelliste Vincent Segal les rejoignent. L’entente des deux leaders, le talent apporté par leurs renforts, façonnent un univers harmonique enchanteur. Et délivre, cet automne, un concert réel comme un songe.
par BRUNO PFEIFFER
Billet de blog
Sans couronne se relever
Au cours de sa formation théâtrale, Suzanne de Baecque répond à un travail d’immersion en s’inscrivant au concours de Miss Poitou-Charentes. Avec Raphaëlle Rousseau pour complice, elle narre son expérience à partir des coulisses, observant ses concurrentes, les racontant pour mieux donner naissance à « Tenir debout », docu-fiction entre rire et larmes, premier spectacle magnifique.
par guillaume lasserre
Billet de blog
Dominique Blanc porte haut « La douleur » de Marguerite Duras
L’actrice dit vouloir jouer encore et encore ce spectacle, « jusqu’ au bout ». Elle a raison. Ce qu’elle fait, seule en scène, est indescriptible. Thierry Thieû Niang l’accompagne dans ce texte extrême de Marguerite Duras créé sous le direction de Patrice Chéreau il y a bientôt dix ans.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Avec Francesca Woodman et Vivian Maier, « Traverser l’invisible »
Chacune à sa façon, les deux photographes, comme l'écrit Marion Grébert, « ont mené leur existence en échappant à la moindre possibilité d’être saisies. »
par Jean-Claude Leroy