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Billet de blog 17 mars 2022

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Invasion de l’Ukraine : Nouvelle guerre froide ou Seconde guerre froide ?

Avec le conflit en Ukraine, on assiste à la naissance d’une Seconde guerre froide qui s’est préparée pendant des décennies.

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La France connait « une passion de l’Histoire ». La place éminente qu’elle lui accorde est en mesure de lui permettre de réacquérir une « conscience-monde », vision qu’elle a perdue à la suite de la fin de son empire colonial.

Le contexte actuel s’y prête. Nous pourrions nous décider de faire du monde l’objet d’un questionnement, en tentant par exemple de penser une périodisation de la Nouvelle guerre froide, laquelle vient d’allumer ses projecteurs sur l’Ukraine. Puisque nous ne saurions préjuger de l’avenir de celle-ci, la seule ouverture qui demeure exploitable est de nous interroger sur la date de son commencement. 

Dans le contexte de la mondialisation, la Nouvelle guerre froide met schématiquement aux prises deux Blocs : celui de l’Ouest centré sur les Etats-Unis, face à celui de l’Est dominé par le couple Chine-Russie.

S’agissant d’une histoire immédiate, il ne nous est pas possible de connaître les réelles motivations de ces trois acteurs, faute d’accès à des sources de première main qui ne seront défrichées qu’après plusieurs décennies. Nous disposons tout de même, dans ce brouhaha général qui caractérise la mondialisation, d’une abondance sans pareille de matériaux que sont les déclarations des Etats et des organisations internationales, les commentaires sur la vie publique, les informations relayées par les médias, les travaux de spécialistes de plusieurs domaines, et, originalité de notre temps présent, les textes et images publiés dans le monde immatériel de l’Internet.

La périodisation

« [Tout historien] doit trouver les articulations pertinentes pour découper l'histoire en périodes, c'est-à-dire substituer à la continuité insaisissable du temps une structure signifiante »[1]. Ces mots d’Antoine Prost disent parfaitement l’importance d’une périodisation rendant compte de la dynamique d’un phénomène étudié. Il existe en effet des histoires politiques, religieuses, économiques, qui, sans exception, ne peuvent se passer d’être situées dans une échelle temporelle précise, obligatoirement circonscrite selon un questionnement qui lie l’établissement de faits passés à leur simultanéité et leur inter-intelligibilité dans la période ainsi définie.

La périodisation nous autorise à conscientiser les évolutions passées, à en repérer les cassures, les constances, les accélérations, ainsi que le manque de clairvoyance des contemporains de telle ou telle époque.

Par exemple, sauf pour ceux qui, comme Bainville, annoncèrent l’arrivée d’un nouveau conflit, peu avaient conscience de vivre durant les années 1920-1930 dans un « Entre-deux guerres ». Cette période, qui tire sa définition de son insertion temporelle entre les deux conflits mondiaux, fut constituée de deux décennies radicalement différentes, coupées en leur centre par la Crise de 1929. Elle n’en posséda pas moins une unité relative, comme quand l’on évoque le revanchisme allemand, né au lendemain du « diktat de Versailles », mais qui se plaça dans le centre du jeu à partir de la prise de pouvoir hitlérienne, le 30 janvier 1933. Cependant, à la suite des Accords de Munich en 1938, le Premier ministre britannique Neville Chamberlain fut accueilli à Londres avec soulagement par ceux qui croyaient le spectre de la guerre éloigné, à l’exception notable de Churchill, lequel comprit que le choix, néfaste selon lui, entre le « déshonneur » et la « guerre », signifiait que le monde saurait rapidement qu’il se situait dans un entre-deux, non pas entre la guerre et la paix, mais dans un « Entre-deux-guerres ».

Quelle date pour le début de la Nouvelle guerre froide ?

A essayer de définir la date du commencement de la Nouvelle guerre froide, nous viennent spontanément à l’esprit trois évènements : la chute de l’URSS à la suite de la démission de Mikhail Gorbatchev le 25 décembre 1991 ; les attentats du 11 septembre 2001, les plus meurtriers de l’histoire ; l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022.

Incontestablement, ces trois dates ont été des jalons significatifs. La dissolution de l’URSS sonna le glas de la Guerre froide, définitivement gagnée par les Etats-Unis. Les attentats du 11 septembre eurent l’immense répercussion de mener, après maints atermoiements, au déclenchement par Washington de la Guerre d’Irak en 2003, dont les effets géopolitiques furent considérables dans le Moyen-Orient, et même au-delà. Enfin, la décision de Vladimir Poutine d’envoyer son armée chez son voisin a provoqué, dans une logique de guerre froide, un soutien inconditionnel des Etats occidentaux en faveur de l’Ukraine.

2001, une césure

La période allant de 1991 à 2022 fut indéniablement coupée en deux par les attentats du 11 septembre 2001. Avant cette date, on accolait l’adjectif « hyper » à la puissance américaine hégémonique, gendarme d’un monde qui, selon une interprétation erronée de la théorie de Fukuyama qui n’a jamais postulé la disparition du tragique, s’enorgueillissait de vivre la Fin de l’Histoire. Quant à la Russie, qui prit la suite de l’URSS à l’ONU, elle n’en finissait plus de s’enfoncer dans l’impéritie, lui interdisant ainsi de se dresser contre les guerres menées en ex-Yougoslavie. Enfin, troisième des grandes puissances de cette Nouvelle guerre froide, la Chine avançait prudemment dans les pas des réformes de Deng Xiaoping, avec le but de développer le pays grâce au capitalisme, tout en préservant le caractère communiste de son pouvoir.

2001 ne représente pas seulement la date des attentats du 11 septembre. C’est à la fin de cette même année que la Chine fit son entrée dans l’OMC, grâce à laquelle elle bénéficia d’une période de croissance économique inégalée, jusqu’à devenir dès 2014 la première puissance économique mondiale en PIB à parité de pouvoir d’achat. Par ailleurs, au voisinage temporel de cette date de 2001 (le 31 décembre 1999), Vladimir Poutine prit le pouvoir à Moscou, et s’évertua pendant les deux décennies suivantes à redresser la Russie et à la remettre sur le devant de la scène, y compris par des offensives diplomatiques et des interventions militaires. Enfin, c’est durant les années 2000 que les mastodontes US, les GAFAM, prirent l’ascendant sur le marché créé par le développement phénoménal du Web et des smartphones, prodiguant aux Etats-Unis des avantages comparatifs incommensurables.

Ainsi, l’année 2001 marque le tournant des trajectoires de puissances des trois acteurs principaux de la Nouvelle guerre froide. D’un certain point de vue, elle ressemble à 1929, sans la crise de laquelle la marche vers la Seconde guerre mondiale n’aurait jamais eu lieu. Par analogie à ce précédent, les années 1990 seraient des sortes « d’Années folles », symbolisées par exemple par la croyance généralisée, insensée pour nous qui portons des lunettes rétroactives, en un règlement définitif, sous le magistère américain, du conflit israélo-palestinien. Quant aux années 2000-2020, elles représentent une période pendant laquelle le déploiement, dans nombre de régions, de l’armée américaine, s’est vu de plus en plus contesté par la double montée en puissance de la Russie et de la Chine (militaire et diplomatique pour la première ; stratégique, économique et militaire pour la seconde).

La « Seconde guerre froide »

Cela nous invite à postuler l’existence d’un « Entre-deux guerres froides » (1991-2022). La Nouvelle guerre froide devrait recevoir, en référence aux conflits mondiaux du premier XXe siècle, l’appellation de « Seconde guerre froide » (2022- ?), tandis qu’il serait plus judicieux de nommer « Première guerre froide » l’affrontement indirect qui eut lieu entre les Etats-Unis et l’URSS de 1947 à 1991.

Développer un travail historique sur ce phénomène mondial pourrait nous procurer, en France, la capacité de nous réveiller de nos torpeurs internes, aujourd’hui alimentées par une campagne présidentielle décevante, hier (et demain) nourries par une attention particulièrement vive à nos querelles identitaires.

Adel Taamalli

[1] Antoine Prost, Douze leçons sur l’histoire, Editions du Seuil, 1990, Edition augmentée de 2010, ouvrage numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre, page 105 de l’ouvrage numérisé

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