La condition de la Femme en ce début de deuxième millénaire - Troisième partie

A toi qui as subi (TW) des violences sexistes ou sexuelles et/ou des violences physiques ou mentales lors de ton enfance, à toi qui as battu, humilié, harcelé, agressé ou violé, je parle ici de stress post-traumatique. Parce que ne pas se sentir seul.e est vital. Parce que connaître les conséquences de ses actes est primordial si on veut faire cesser ce fléau.

Dans mon précédent article je dénonçais le fait que les hommes cis s’octroient un droit sur le corps des femmes ou des minorités de genre. Ici je parle des conséquences (TW) des violences sexistes et sexuelles, de se faire battre, de se faire humilier, etc.

Parmi toutes ces formes de violences, le point commun, leur essence, est le pouvoir. Le pouvoir qu’exerce un être sur un autre ou plutôt le fait que l’un dépèce l’autre de son pouvoir (1, 2). Quand on est victime de maltraitance, on se sent comme une merde. Il ne faut pas aller chercher plus loin. On est persuadée que ni nous-même, ni personne, ni une quelconque autorité juridique, ni une quelconque protection civile ne peut empêcher cette personne de dégrader notre enveloppe physique et mentale. Vous êtes donc une merde, un être faible. On vous prive de vos pouvoirs intrinsèques de bien-être et de défense.

Pour ma part, j’ai été battue jusqu’à mes 18 ans par mon père et j’ai été violée quatre fois. A 16 ans par l’oncle de mon amie qui nous gardait, à 18 ans par un “pote” de lycée, à 23 ans par un inconnu au Brésil et à 25 ans par mon ex. Le schéma a été le même à chaque fois : j’étais bourrée et ils ont profité de ma faiblesse et/ou de mon sommeil. Bon, pour mon ex c'était encore différent mais je n'en parlerai pas ici. Par contre, je vais essayer de vous expliquer non seulement les conséquences de ces violences mais également pourquoi ce pattern itératif des violences.

L’hypervigilance

Quand vous grandissez avec un parent violent et généralement alcoolique - ce parent étant le plus souvent le père (3)-, vous développez ce qui s’appelle l’hypervigilance. C’est le fait d’avoir en permanence (même pendant votre sommeil) tous les sens en éveil, à l'affût du moindre changement de décors de votre environnement (4). Pour ma part, il fallait que je fasse tout le temps attention à l’endroit où se trouvait mon père, sa géographie dans la maison, son humeur (et donc son intonation, ses expressions du visage, son langage corporel), son degré d’alcoolémie, etc. Et surtout, à tout changement dans ces catégories. Au moindre petit indice qui pouvait m’indiquer qu’il fallait à tout prix se mettre à l’abri ou alors se faire toute petite afin d’éviter de “réveiller” la bête sauvage incontrôlable en lui. Et ce malgré le fait que, peu importe mon comportement, si les coups devaient tomber, ils tombaient inévitablement. L’hypervigilance, c’est comme le ténia ou la mononucléose, t’as beau manger des tonnes et dormir des millions d’heures, tu vas être épuisée. Même si c’est un avantage considérable en société car t’es un peu comme The Sentinel : tu es à 1000% dans l'empathie, tu comprends donc les autres et peux t’adapter en un quart de secondes, ça peut aussi limite pousser à l’agoraphobie ou à avoir des comportements déviants comme se plier en 4 et se mettre une pression de fou pour recevoir du monde ou en réunion, pour que tout se passe bien parce que si les autres vont bien, alors tu vas bien. Par contre, le moindre flottement de mood au sein du groupe et tu te le prends en pleine gueule. Et bien les victimes de viol aussi peuvent développer de l’hypervigilance. Donc c’est chouette quand tu cumules les deux.

La dissociation

Ce qu’on peut ressentir au moment d’un viol ou quand on réalise qu’il y a eu viol, c’est de l'aberration. Le cerveau est en plein bug, il balance à balle de cortisol, trop, ce qui fait que tu ne peux pas fuir. T’es juste hébétée, tu ne peux pas bouger, tu ne peux pas parler. Ça s'appelle la dissociation. Beaucoup de victimes se retrouvent même au-dessus de leur corps et peuvent se voir, comme une tierce personne assistant à la scène. Cette dissociation, elle est vitale. Sans elle, les victimes peuvent mourir d’un arrêt cardiaque ou d’une hémorragie cérébrale (5,6). Mieux encore, c’est quand le cerveau court-circuite totalement et que les victimes souffrent alors d’amnésie traumatique (7). Dans ces cas-là, tu ne te souviens pas de ce qu’il t'est arrivé et soit tu réalises cependant très vite ce qu’il s’est passé grâce à des indices qui ne trompent pas (se réveiller sans petite culotte, reprendre conscience en train de marcher en plein milieu d’une rue en pleurs et en ayant mal au vagin,...) soit tu ne t’en souviens pas du tout, comme dans de nombreux cas de pédocriminalité (8). A ce moment-là la victime va simplement avoir une vie de merde mais sans savoir d’où ça vient. Cependant, comme pour la dissociation, l’amnésie traumatique est un mécanisme de défense interne. L’évènement est tellement violent et incompréhensible que pour la survie de l’individu, c’est mieux de ne pas se souvenir. Hélas, comme nous allons le voir ci-dessous, le cerveau et le corps vont déployer un nombre incalculable de procédés ingénieux pour nous faire comprendre petit à petit qu’un événement traumatique nous est arrivé.

La survie

Ça commence toujours par des syndromes dépressifs, une tendance à l’auto-destruction et une estime de soi si inexistante que ces personnes vont alors ne pas prendre soin d’elles, avoir des conduites à risques, traîner avec les mauvaises personnes, se prostituer, se faire de nouveau violer, etc… (9) Alors attention, soyons bien clair, ces propos n’ont certainement pas pour but de culpabiliser les victimes. Le coupable c’est l’autre, c’est le violeur, le maltraitant. Ici je veux juste montrer qu’en tant que victime, on est hélas plus facilement la proie des vampires à pouvoir et que nous n’avons pas les outils et l’amour-propre nécessaires pour nous défendre. Puisque c’est dans ça que réside toute la laideur de ces situations : tous ces bourreaux ne sont que des lâches, des profiteurs de personnes en état de faiblesse. De plus, du côté des victimes, des mécanismes sous-jacents se jouent à notre insu. Par exemple, les personnes ayant déjà connu la dissociation auront tendance à la rechercher de manière inconsciente. Déjà que, de manière générale, l’être humain adore se dissocier afin d’oublier qu’il vit en ayant conscience de sa propre mort, alors là c’est pire. En même temps, si on a la possibilité d'échapper à notre malheur et à nos traumas, pourquoi ne pas le faire ? Je vous rappelle que la MDMA, une drogue qui force notre organisme à sécréter de la sérotonine à fond, soit l’hormone du bonheur, a été découverte par l’armée afin de permettre aux soldats de supporter le front (10). Et c’est donc à cause de ce cercle vicieux que des schémas de violences itératifs peuvent se jouer chez des victimes.

Le stress-post-traumatique (SPT)

Ce qui est horrible avec le SPT c’est qu’il peut prendre absolument toutes les formes de toutes les maladies qui existent, ce qui rend assez difficile de distinguer ce qui a attrait au STP d’une réelle maladie. Cependant, faisant parti de l’association de femmes victimes de violences sexuelles, Les Résilientes, qui propose des groupes de paroles entre victimes, et étant amie avec de nombreux.ses victimes, j’ai à mon compteur d’innombrables heures d’échange sur le sujet et j’ai pu remarquer qu’un élément distinctif du SPT est sa chronicité. En effet, tant que le trauma n’est pas soigné, il se réactive à l’infini telle une ritournelle à vomir (11). 

Le SPT peut se manifester par de l'eczéma, des infections urinaires, des mycoses vaginales, des kystes ovariens, des cas sévères d’endométriose, aménorrhée, hyperménorrhée, des fissures anales, des dyspareunies (douleurs monstrueuses lors de la pénétration vaginale), des cauchemars, des sueurs nocturnes, une mâchoire perpétuellement serrée, une hypervigilance corporelle qui provoque non seulement une contraction continuelle du corps et des problèmes ostéopathiques mais aussi un épuisement général. Ça, c’est sur le plan physique, mais vous avez bien évidemment des troubles psychologiques comme les crises d'angoisse à répétition, l'anorexie mentale, la boulimie ou l’hyperphagie, les TOC, l’hypervigilance mentale. Voilà, c’est ça une vie de victime. 

Et ce n’est pas tout. Il faut ajouter à tous ces troubles personnels les autres difficultés qui viennent avec les interactions sociales. La peur de l’engagement liée à la peur de l’Autre, les réactions épidermiques qui rendent toute vie de couple, voire toutes amitiés compliquées puisque vous êtes capable de péter un câble “pour rien” selon les autres. Mais pour vous ce n’est pas “pour rien”, pour vous c’est une situation de plus à encaisser sauf que vous êtes déjà saturée émotionnellement parlant, ou alors la situation a fait résonner en vous le trauma. Le fait d’avoir été violée provoque un sentiment ultra aiguisé de trahison par exemple. La moindre situation qui s’en rapproche est alors insupportable.

La première tentative d’aller mieux, le réveil de la résilience

Bon du coup, tu vas mal mais un jour tu te dis : “Non, stop, j’en ai marre !”. J’ai d’ailleurs remarqué que cela survient souvent au cours d'une énième dépression. Alors tu trouves la force de commencer à te faire soigner : c’est ça la résilience. C’est la force de trouver de l’énergie pour se relever quand tu n’en as pourtant plus. Alors pour cielles qui savent qu’ielles ont été violé.e.s, ielles vont généralement commencer par aller voir un psy. Donc là déjà tu commences avec un budget qui peut varier entre 600 et 1500 euros par an. Ensuite, tu vas voir les différents spécialistes pour tes différents problèmes : gynéco, cardiologue, endocrinologue, kiné, ostéopathe, gastro-entérologue, dermato, etc... Les consultations s'enchaînent. Je te passe aussi l’inconfort des fois où tu dois te foutre à poil devant un personnel soignant et foutre tes putains de pieds dans des putains d’étriers et t’entendre dire “mettez-vous bien au bord de la table Madame” sur un ton strict parce que “putain elles font chier ces bonnes femmes, elles savent pas à la fin qu’il faut se mettre au bord de la table d’auscultation”, ce qui pour toi veut juste dire : “vas-y, expose bien ta chatte qu’on puisse encore lui faire du mal”. Tu n’es déjà pas à l’aise avec ton corps et en plus tu dois l’exposer au regard et au jugement d’inconnus, c’est l’angoisse totale. Et c’est parti pour les prescriptions aussi, les crèmes à appliquer, le Xanax qui coule à flot, les antidépresseurs, les comprimés à avaler, les gélules à se fourrer dans le vagin. T'essayes tout, la chimie comme le naturel. Tu serais prête à te faire des cataplasmes de bouse de vache si ça pouvait calmer cette angoisse qui te comprime le diaphragme et l'estomac. 

Des fois ça fonctionne, un des tes symptômes est apaisé, puis ça revient au bout d’un certain temps et tu recommences puisque ce que tu fais sans le savoir c’est désinfecter une plaie dans laquelle il y a encore l’épine. C’est ça le SPT, ça revient. Tu dépenses toutes tes thunes, ton énergie et ton temps libre là-dedans. Moi, à mon plus gros pic de remontée de SPT, j’allais toutes les semaines à la pharmacie, c’était même une running joke pour mon mec de l’époque et ma coloc. Mais comme on n’y connait rien au SPT, on te colle juste l’étiquette d’hypochondriaque et voilà, comme ça c'est bien, t’es classée. Tu continues le psy parce que tu sais “qu’il faut du temps” mais sans trop grande conviction parce que la plupart du temps t’es juste en train de lui expliquer la dernière embrouille que t’as eu avec ta.on patenaire ou ta.on pote et puis de toute façon tu tombes la plupart du temps sur des freudiens qui te ramènent tout au sexe alors que ça te choque et te dérange profondément.

Pendant ce temps-là, t’as 80% de chance qu’au taf ça ne se passe pas hyper bien, et pareil dans ton couple. Comment voudrais-tu que ça aille ? Dans ton crâne et dans ton corps c’est la tempête et t’as pas forcément confiance en toi alors les challenges du boulot t’as juste pas la force. Certain.e.s s’y réfugient ou s’y accrochent et arrivent à donner le change c’est sûr et tant mieux parce que ça donne un cadre mais ça peut aussi être une pression immense. Anyway, de toute façon t’as pas vraiment le choix puisque t’as besoin d’argent pour financer ta thérapie, remember ?

Puis survient la libération de la parole, petit à petit, à des inconnus et/ou à des proches lors de soirées, puis tu étends tes cercles, et là, la vraie guérison commence. Mais ça je vous en parlerai dans l’article suivant.

  1. Césars : «Désormais on se lève et on se barre», par Virginie Despentes
  2. King Kong Théorie, Virginie Despentes
  3. Consommation d'alcool en France - alcoolinfoservice
  4. Hypervigilance - Institut Pi|Psy - Définition et explications
  5. Dissociation traumatique
  6. Violences sexuelles : la sidération psychique
  7. Troubles cognitifs - amnésie
  8. Accueil - Moi aussi amnésie Accueil association MoiAussiAmnesie
  9. Conduites à risque
  10. Les drogues et la guerre
  11. Prévention de la répétition du trauma

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.