La condition de la Femme en ce début de deuxième millénaire - Quatrième partie

(TW) A toi qui as subi des violences sexistes ou sexuelles et/ou des violences physiques ou mentales lors de ton enfance, à toi qui as battu, humilié, harcelé, agressé ou violé, je parle ici de résilience. Parce que ne pas se sentir seul.e est vital. Parce que connaître les conséquences de ses actes est primordial si on veut faire cesser ce fléau.

Dans mon précédent article je dépeignais la survie d’une victime de violences sexistes et sexuelles, ou de violence comme le fait de se faire battre, de se faire humilier, etc (TW). Comment ielle, nous, nous débattons avec notre stress-post-traumatique. Cet article se veut plus positif et vous montre que les parcours de résilience existent, qu’on peut s’en sortir et repasser de la survie à la vie.

La libération de la parole 

Un énorme cap à passer dans ton parcours de résilience est la libération de la parole. Vous allez voir, c’est long, c’est chaotique et c’est en dents de scie, mais c’est merveilleux. Tu commences à en parler à tes potes totalement bourré.e à une soirée en chialant sur un bout de trottoir. Des fois, dans tes soirées les plus sombres, tu en parles carrément à des inconnus qui se demandent bien pourquoi tu leur racontes ça et même s’ils sont souvent munis d’empathie, tu te réveilles mortifiée le lendemain. Et oui, parce que ta grande copine depuis le viol c’est la honte et sa sister la culpabilité, toujours présentes elles, pas de soucis, toujours à te suivre comme ton ombre. 

Ces deux sentiments, bien que totalement injustes, sont bien présents chez la victime de viol car ils viennent de conceptions patriarcales bien ancrées dans notre société. La première est cette notion du corps pur de la femme vierge. Ce fantasme sordide et arriéré qui crée dans l’imaginaire collectif l’idée que si une femme n’est pas vierge ou qu’elle a été touchée par un autre homme que celui accepté par la société, alors la femme perd de sa valeur et doit en avoir honte. Cette notion est un des gros piliers de la culture du viol moderne. La deuxième conception qui mène à la culpabilité est que la femme est responsable de ce qui lui est arrivé puisque l’homme, lui, a trop d’hormones pour pouvoir se contrôler. Et ainsi, plus t’es un bon gros mâle viril, moins tu pourras te contrôler. Donc t’as violé, c’est pas grave, c’est même compréhensible. Par contre, l'autre pétasse qui a voulu jouer dans la cour des grands et bien elle a perdu et elle l’a bien mérité (1, 2, 3). 

C’est ça que ça traduit quand quelqu’un pose une quelconque question à une victime se confiant sur l'évènement (T’étais où ? Tu portais quoi ? T’avais flirté avec ? T’avais bu ? etc…). N’importe quelle question amène à un jugement de la situation pour savoir s'il y a circonstances “désaggravantes” pour le violeur. Ce n’est pas pour rien si le collectif NousToutes mitraille la France avec son slogan “Je te crois, Tu n’y es pour rien, C’est lui le coupable, Il n’avait pas le droit” (4). De plus, il existe une source interne à la culpabilité. Effectivement, un viol ou une violence est un acte tellement incompréhensible pour le cerveau qu’il trouve une parade à l'entendement : se dire que c’est peut-être nous la.e coupable, ou du moins un petit peu (5).

Donc je disais, tu libères ta parole malgré les gifles que tu reçois en face. Les pires gifles venant bien-sûr des personnes en qui tu places le plus d’espoir de compréhension, c’est à dire les flics et ta famille. Les premiers sont des gros cons arriérés bien imbibés de la culture du viol, épaulés de grosses connes qui sont bien obligées d’être antiféministes vu le milieu dans lequel elles évoluent ou par mécanisme de défense si elles ont elles-mêmes été victimes (eh oui, c’est plus facile de nier quelque chose d’inacceptable que de l’accepter). Les seconds manquent également d’éducation sur ces questions mais en plus le lien affectif vous reliant fait qu’ils souffrent immédiatement pour vous mais que comme vous êtes la cause de leur souffrance et bien ils s’en prennent à vous. Effectivement, vous, vous êtes en face d'eux contrairement au violeur (sauf dans les cas d’inceste, bien évidemment, mais même dans ces cas-là, c’est la plupart du temps la victime qui se retrouve ostracisée et non le bourreau, car c’est la victime qui “fout la merde” en “ouvrant sa gueule” (6)).

La deuxième phase de guérison

Bref, tu libères ta parole -t’as vu hein, c’est pas facile-, tu commences à faire des recherches sur le sujet, avec un peu de chance tu trouves une asso ou un collectif un tant soit peu féministe et au mieux tu trouves une réelle sororité/adelphité comme dans mon cas auprès des Résilientes (7). En plus du soutien et de la compréhension mutuelle, tu commences à entendre parler de notions comme la mémoire corporelle (8), l’amnésie traumatique, le cerveau gauche et sa rétention des traumas, le cerveau droit et sa capacité de traduction des traumas en logique acceptable. Et là c’est reparti les consultations, mais cette fois d’un type différent. T’enchaines et tu superposes les séances de psy, d’hypnose, d’EMDR (9), d’art thérapie, de sophro, d'acupuncture… Tu te mets au yoga et à la méditation.

Sauf que l’inconscient est un sacré fils de chien et qu’au début ta santé empire carrément. Tous les symptômes que tu pouvais avoir se répètent en augmentant leur fréquence pendant que tes thunes fondent comme la glace aux pôles. Les cauchemars peuvent revenir aussi et puis des fois t’as des épiphanies. Des fois tu comprends que ce cauchemar récurrent où ton corps se fait maltraiter par des esprits fantômes c’est en fait une allégorie de tes agresseurs dont tu ne te souviens pas à cause de l’amnésie traumatique et qu’en fait ce poids que t’as depuis 2 ans sur la poitrine et qui t’empêche de respirer c’est en fait le poids de ton troisième agresseur qui était si gros que tu as suffoqué sous son corps. Tu comprends que ce froid intense qui émane de tes os et qui traverse toute ta chair quand tu parles de tes viols, c’est en fait le froid que ton corps a enduré sur cette plage glacée cette fameuse nuit au Brésil. Tu comprends que cette sueur qui sent pas du tout comme ta transpiration normale et qui se met à couler instantanément quand tu repenses à ces moments comme elle est en train de couler pendant que t’écris ces mots c’est la sueur que ton corps a sécrété ces soirs quand il avait peur. En fait tu comprends la notion de mémoire corporelle et que les symptômes que tu essayais de traiter un par un séparément étaient tous reliés au(x) traumatisme(s) et que ton inconscient essayait de te le dire à sa façon. Et là tu te dis, putain, quelle avancée. T’as enfin réussi à enlever cette putain d’épine.

Sauf que deux jours après tu te réveilles avec ce même poids si caractéristique sur la poitrine. Et oui parce que la compréhension c’est un super grand pas mais la digestion est bien plus lente. Il faut le temps que la plaie cicatrise maintenant. Et pour ça il faut laisser les émotions qui tournent en nous s’exprimer, laisser s’exprimer l'inconscient et déverser sa haine, sa tristesse,...

Alors tu te mets à dessiner, à peindre, à danser, à chanter, à écrire et ça va un peu mieux. Tu peux aussi devenir une féministe activiste, aller coller des slogans sur les rues de ta ville le soir ou le matin très tôt, participer à des manifs, te prendre des coups et des lacrymos dans la gueule et avoir encore plus la haine. Cette haine est un feu intérieur qui te maintient en vie et brûle la honte et la culpabilité, à la place apparaissent l’injustice et la révolte. Tu as envie de hurler aux visages des gens pour leur faire ouvrir les yeux sur la condition de la femme, de hurler tellement fort qu’ils se prendraient plein de postillons, que leurs cheveux virevolteraient et qu’ils devraient plisser les yeux. T’as envie de rentrer dans un commissariat et de tous te les faire un par un, pour leur comportement quand t’as porté plainte, pour quand ils t’ont embarqué pour un collage et t’ont foutu la pression, pour quand ils ont embarqué ta sœur de combat pendant une manif et qu’ils l’ont humilié. Pour cielles qui se sont faites violer par des flics et pour ces femmes de flics battues par leurs maris qui ne peuvent même pas porter plainte. T’as aussi la haine contre le système judiciaire qui a conclu à un non-lieu après ton premier viol pour “manque de preuves” alors que t’avais pas mal de témoignages en ta faveur, pour cet avocat qui l’a défendu sous tes propres yeux lors de la confrontation, pour cette femme procureur qui a tourné toute l’histoire en ta défaveur avant de prononcer le verdict. Cette haine, elle est saine et elle est justifiée et c’est grâce à elle qu’on fait tous.tes des actions magnifiques, chacun.e à notre échelle pour la cause des femmes et des minorités de genre.

Enfin, tu acceptes, tu comprends que tu devras vivre toute ta vie avec ces traumas, que c’est ta cicatrice à toi que personne ne peut voir. Tu apprends à assumer certaines de tes réactions qui ne paraissent pas normales aux autres. Tu trouves la force de leur expliquer les choses et la force encore plus grande de dégager ces personnes de ta vie si elles ne t'acceptent pas dans ton entièreté. Tu acceptes qu’il y ait des jours sans et des jours avec. Tu prends conscience que ton parcours de résilience se fera tout au long de ta vie puisque chaque période de ta vie t’apportera une énergie et des résonances différentes, des challenges divers. Mais tu vis pleinement, enfin.

  1. Même après #Metoo, la culpabilisation des victimes de viol gagne du terrain
  2. Causalité circulaire et coresponsabilité
  3. Expliquez-moi la culture du viol
  4. #NousToutes
  5. Culpabilité chez les enfants victimes d'agression sexuelle : Le rôle médiateur des stratégies d'évitement sur l'anxiété et l'estime de soi
  6. https://open.spotify.com/episode/6T49zXobqaR2NQnqWMr7bg?si=evY84wxKTy60ctLiNmNOiA : Qui sont les incesteurs ? Podcast : Les couilles sur la table.
  7. https://lesresilientes.com/category/association/
  8. La mémoire du corps : notre corps s'exprime par là où il a souffert
  9. Qu'est-ce que la thérapie EMDR ?

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