L’après covid-19: pourquoi le télétravail va-t-il devenir la norme du salariat?

Dans la crise sanitaire, le télétravail se présente comme le salvateur des entreprises en proie au covid-19. Nombre de télétravailleurs sont en train de goûter à une indépendance qu’ils laisseront difficilement filer après la crise.

 Quoiqu’en disent certains patrons réfractaires, même au prix de la sécurité de leurs employés, le télétravail est une évolution logique de la tertiarisation de notre économie.

Comme pour certains de ces patrons old school et/ou irresponsables, le rêve de travailler à domicile était inconcevable pour les générations précédentes.

Et pour cause, c’était de bras dans les usines dont on avait besoin. Pas de têtes pensantes inspirées par les plus belles plages du monde.

Mais la donne a changé.

L’économie s’est dématérialisée, le progrès technologique a avancé et on a commencé à se rendre compte que les salariés des entreprises paternalistes n’étaient pas de grands enfants à punir de pause-café.

 

Le télétravail accompagne la tertiarisation de l’économie depuis ses débuts

 

Dès leurs premiers balbutiements dans la seconde moitié du XXème siècle, les technologies de l’information et de la communication transforment le secteur de l’emploi.

Tandis que les entreprises commencent à s’organiser en réseaux, les premiers centres d’appels apparaissent. Championne des call-centers, l’Inde devient le bureau du monde.

Armés de leurs scripts marketing, les premiers télétravailleurs de l’histoire revendent le seul produit qui rentre dans un combiné téléphonique : les services.

Depuis, le progrès technologique, en particulier la révolution mobile, a largement élargi les possibilités de télétravailler.

Le télétravail ne se limite plus au télécentre, puisqu’il peut aussi s’effectuer depuis un bureau satellite, à domicile ou dans un espace de coworking, ou de manière nomade.

Le monde est à portée de main et le travail à distance de plus en plus accessible pour une part non négligeable du secteur tertiaire.

D’après le rapport Working anytime, anywhere : the effects on the world of work de l’agence Eurofound, la fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail, 17% de la population active européenne pratiquait le télétravail à domicile et mobile en 2015.

 

Le télétravail dans le Code du travail

 

Juridiquement, le télétravail correspond à toute forme de travail à distance s’effectuant via une connexion Internet.

L'article L1222-9 du Code du travail définit le télétravail comme : "Toute forme d'organisation du travail dans laquelle un travail qui aurait également pu être exécuté dans les locaux de l'employeur est effectué par un salarié hors de ces locaux de façon volontaire en utilisant les technologies de l'information et de la communication".

La réforme du Code du travail entreprise par Emmanuel Macron a donné lieu à une ordonnance sur le télétravail.

Elle donne un cadre juridique précis au télétravail qui devient un droit et clarifie les flous juridiques comme les questions d’accident de travail et d’heures supplémentaires.

Sauf circonstances exceptionnelles ou cas de force majeure, le salarié doit être d'accord pour être en télétravail. Le fait de refuser d'être en télétravail ne peut pas constituer un motif de licenciement.

Vice-versa, l’employeur ne peut refuser à un salarié le télétravail sans motif valable.

En 2018, le Ministère du travail estime que 61% des salariés français aspiraient au télétravail mais il n’était une réalité que pour 17% d’entre eux.

 

Le paradigme d’une nouvelle génération de travailleurs assoiffés de liberté

 

Autrefois concentré sur des secteurs d’activités précis comme l’informatique ou le conseil, le télétravail concerne désormais une large palette de travailleurs.

Il regroupe tant des salariés d’entreprises ou associations que des prestataires de services indépendants freelance.

Leur point commun : leur soif de liberté.

Les plus assoiffés d’entre eux partent sur les routes avec un appareil photo, un ordinateur ou un smartphone pour devenir des entrepreneurs nomades connectés.

La condition : un accès à internet.

Ces cas extrêmes reflètent particulièrement bien l’évolution de la culture entrepreneuriale qui sonne le glas de la culture du présentiel.

Ces travailleurs défendent un nouveau paradigme où il n’est plus concevable d’être enfermés dans un métro, puis dans un bureau, dont on ne sort que pour s’intoxiquer à la clope ou au café.

Ils revendiquent une flexibilité et une liberté que le télétravail concédera à grande échelle.

 

Le télétravail, un deal gagnant-gagnant entre employeurs et employés

 

Mais on pense à tout : la liberté accordée aux télétravailleurs est tout à fait rentable.

D’après une étude menée par la chaire de recherche du Canada sur les enjeux socio-organisationnels de l’économie du savoir (télétravail : ses impacts sur l’organisation du travail des femmes et la conciliation emploi-famille, TREMBLAY), cette flexibilité réduirait l’absentéisme et les retards, en particulier en cas de bouchons, de grèves ou… de pandémies.

L’étude démontre aussi que le télétravail permet une meilleure intégration des salariés handicapés et des salariés ayant des contraintes familiales importantes.

En outre, il n’est plus à démontrer que le bien-être au travail est une composante à part entière des performances globales des travailleurs.

Travailler à son rythme, selon ses horaires, dans un environnement choisi, améliore la productivité et l’innovation.

Or dans une économie où la compétitivité se joue sur le terrain de l’innovation, la matière grise est une ressource à chouchouter.

Et sauf exception notable Mandela, les grandes idées ne naissent pas dans les prisons.

A ce titre, le télétravail devient un véritable projet organisationnel inscrit dans les stratégies entrepreneuriales.

 

La confiance des managers au cœur de la dynamique de performance

 

En termes de management, le télétravail s’inscrit dans une démarche prometteuse de responsabilisation et d’autonomisation des travailleurs.

Contrairement à ce que certaines entreprises prétendent pendant cette crise du covid-19 pour justifier le management irresponsable de leurs ressources humaines, la logistique technique (mise en réseau, matériel informatique) n’est pas un problème.

L’Observatoire de la Parentalité en Entreprise (OPE) place à la tête de la liste des réticences des employeurs au télétravail la perte de contrôle managériale.

Il existe un manque patent de confiance des employeurs envers leurs employés à se responsabiliser et à effectuer en autonomie le travail demandé.

Le vrai problème est donc que les vieilles habitudes paternalistes ont la dent dure.

Le télétravail fait sortir les employeurs de leur zone de confort ; il est bien moins compromettant pour un manager d’infantiliser ses salariés que de faire preuve de leadership.

Pourtant, avant d’être une preuve d’intelligence, l’adaptabilité est une qualité managériale primordiale qui hiérarchisera de plus en plus les entreprises.

 

Quelle culture du télétravail ?

 

Le recours au télétravail pendant la crise du covid-19 n’est que la partie émergée de l’iceberg qui flotte actuellement sur le marché de l’emploi et même la culture du travail.

Le télétravail se confronte encore à l’évolution des mentalités, en particulier pour les télétravailleurs qui souhaiteraient travailler en dehors de leur domicile.

La vraie question est : le télétravail suffira-t-il à assouvir la soif de liberté des nouvelles générations de salariés ? Ou auront-ils plus tendance à utiliser les outils technologiques à leur compte pour devenir leur propre patron ?

 

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