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Billet de blog 3 juil. 2017

Raphaël Enthoven, le « humanspreading » et l’absence d’humain au perchoir

Selon Raphaël Enthoven, il faut parler de « humanspreading », car le manspreading ne tient pas à l’essence de l’homme. Faut-il alors parler de domination, non pas masculine, mais humaine ? Et, pour dénoncer l’absence de femme aux postes clefs de l’Assemblée nationale, qui ne tient pas à l’essence de la femme, doit-on évoquer l’absence d’humain à la présidence des groupes et au perchoir ?

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Dans une magnifique illustration de « mansplaining » (leçon paternaliste), doublée de « man tears » (pleurnicheries patriarcales), Raphaël Enthoven s’est plaint, sur Europe 1, que le terme « manspreading » était sexiste[1]. Pour ceux qui l’ignorent encore, ce néologisme désigne l’habitude masculine consistant à s’étaler dans les transports publics en écartant les jambes, pour montrer, selon les termes du philosophe, qu’on « en a ». Raphaël Enthoven est formel. Le mot est sexiste, car ce comportement n’est pas « par essence » masculin, même s’il l’est, concède-t-il, dans 99% des cas. On devrait donc, selon lui, parler de « humanspreading », c’est-à-dire « d’étalement humain ». Heureusement que Raphaël Enthoven est là pour éclairer les féministes. Il leur avait échappé que la domination masculine ne tenait pas à l’essence de l’homme, mais qu’elle était un phénomène social. Quelle découverte extraordinaire ! Mais, alors, est-ce que Pierre Bourdieu, lorsqu’il a écrit « La domination masculine » aurait dû parler de « domination humaine » ? La domination est, comme le « manspreading », dans 99% des cas masculine, mais elle ne tient nullement à l’essence de l’homme. Est-ce que, pour évoquer la sous-représentation des femmes dans les médias et dans la vie politique, on devrait parler – puisque ce phénomène ne tient pas davantage à l’essence de la femme – de « la sous-représentation humaine dans les médias et la vie politique » ? Faut-il se plaindre de « l’absence d’humain » aux postes clefs de l’Assemblée Nationale ? Après tout, l’absence de femme à la présidence des groupes et au perchoir n’a rien à voir avec l’essence féminine. Faut-il, pour dénoncer la représentation de la femme comme objet sexuel, parler – puisque celle-ci n’a rien de naturel – de « la représentation de l’humain comme objet sexuel » ? J’ignore si Raphaël Enthoven est antiféministe[2]. Ce qui est certain, c’est qu’il n’est pas très malin. Le terme « humain » est impropre à remplacer celui « d’homme » – ou de « femme » – lorsqu’il s’agit de dénoncer la domination sociale que l’un des deux sexes exerce sur l’autre. Parler, dans un tel cas, de « domination humaine », de « soumission humaine », de « sous-représentation humaine », « d’absence d’humain », ou « d’étalement humain », n’a aucun sens. La suggestion de Raphaël Enthoven ne vise qu’à obscurcir le message que les féministes souhaitent faire passer (le « manspreading » est une manifestation de domination masculine), pour le remplacer par un autre, qui lui plait davantage (le « humanspreading » est un phénomène d’incivilité dont les deux sexes peuvent se rendre coupables). Il y a ainsi dépolitisation[3] et euphémisation du message. On retrouve le même mécanisme, dans un contexte plus grave, lorsqu’on observe le traitement médiatique des assassinats de femmes par leurs compagnons ou ex-compagnons. En France, tous les trois jours, une femme est tuée par un homme qui croit qu’elle lui appartient[4]. On ne peut lutter contre ces féminicides qu’en les appelant par leur nom et en identifiant leurs causes : le patriarcat et la misogynie[5]. Ces crimes perdureront, en revanche, si les médias continuent à les traiter en tant qu’homicides relevant des faits divers, sous le titre « drame familial » (Raphaël Enthoven dirait « drame humain »), comme si la victime eût aussi bien pu être un homme. Les statistiques le démentent. Les femmes représentent 85% des victimes dans les couples[6]. « Il n’y a pas mort d’homme », lit-on sur les réseaux sociaux à propos du « manspreading ». C’est vrai, mais il y a mort de femme, tous les trois jours en France, à cause de la domination masculine. D’où l’importance d’employer des mots qui permettent de dénoncer celle-ci, au lieu de la dissimuler, même lorsqu’on l’observe à partir d’un phénomène apparemment aussi inoffensif que le « manspreading ».

Le mot « humain » devrait en revanche être utilisé, de préférence à celui d’ « homme », lorsque ce dernier désigne, de façon indifférenciée, les deux sexes. L’usage du mot « homme » pour désigner l’ « être humain » - comme si l’homme était la norme – est sexiste. Le fait que cet usage soit ancré dans nos habitudes de langage ne dément pas le propos. J’enfonce des portes ouvertes en relevant que notre culture, et les mots que nous employons, sont sexistes. Puisque Raphaël Enthoven semble vouloir lutter contre les discriminations fondées sur le sexe et dénoncer les usages sexistes du mot « homme », pourquoi ne plaide-t-il pas pour que chacun – à commencer par lui-même, dans ses livres et chroniques – utilise le mot « humain » à chaque fois que le propos exprimé vise les deux sexes ? Au lieu de dénaturer la dénonciation du « manspreading », Raphaël Enthoven pourrait souligner, par exemple, que l’on devrait se référer, non pas aux « droits de l’homme », mais aux « droits humains ». Ou encore, il pourrait militer pour que l'on évoque, non pas les « grands hommes » du Panthéon, mais les êtres humains illustres qui y sont inhumés, ce qui inclurait explicitement les grandes femmes[7] (en espérant que Simone Veil en fasse bientôt partie[8]). Il pourrait aussi plaider pour que le Musée de l’homme soit rebaptisé « le Musée de l’humain », ce qui serait, non seulement plus égalitaire, mais aussi plus exact. Le collectif « Les glorieuses » diffuse actuellement une pétition en ce sens[9]. En toute logique, Raphaël Enthoven devrait la signer des deux mains.

[1] http://www.europe1.fr/emissions/la-morale-de-linfo/le-manspreading-une-pratique-qui-ne-devrait-pas-etre-reduite-aux-seuls-hommes-3360587

[2] Des éléments de réponse à cette question peuvent être glanés dans un podcast à écouter sur France culture : « Sexisme : quand y'en a plus y'en a encore ? ».

[3] Voir : http://www.huffingtonpost.fr/patric-jean/manspreading-reactions-hommes-denonciation-enseignements_a_22417863/

[4] Titiou Lecoq, "En France, on meurt parce qu'on est une femme", Slate, 23 juin 2017 ; Libération, 30 juin 2017, Enquête sur un meurtre de masse, Juliette Deborde, Gurvan Kristanadjaja et Johanna Luyssen.

[5] Voir The Independant, 21 juin 2017, Glosswich, « If we’re tackling all forms of extremism, we need to include misogyny »

[6] Titiou Lecoq, "En France, on meurt parce qu'on est une femme", Slate, 23 juin 2017

[7] http://www.lesnouvellesnews.fr/monumentales-les-femmes-a-la-reconquete-du-pantheon/

[8] http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20170630.OBS1446/simone-veil-celle-que-tout-le-monde-veut-voir-entrer-au-pantheon.html

[9] https://lesglorieuses.fr/musee-de-lhumain/

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