Cette fois-ci , cela c'était plutôt bien passé pour nous le séjour en Mongolie . Les hommes de la famille avaient l'air assez contents.

Cette fois-ci , cela c'était plutôt bien passé pour nous le séjour en Mongolie . Les hommes de la famille avaient l'air assez contents. Ils avaient ramenés 11 faucons dans leurs valises trouées. Aucun de blanc mais un qui avait l'air de bien correspondre aux voeux d'un koweiti. Il y avait de l'espoir dans l'air...

 

Evidemment ma pauvre cousine qui avait appris que finalement son mari avait épousé là-bas une charmante habitante de yourte, ne l'a pas bien accepté, d'autant qu'elle a 4 enfants. Je ne parle pas même de sa voisine dont le mari est mort, sans que l'on comprenne très bien pourquoi ou plutôt, par qui... "Il voulait nous sauver, il est mort, c'est le choix de Dieu" a juste commenter la voisine entre deux sanglots. Elle a deux enfants.

 

Est-ce parce la vie est dure dans le désert que les bédouins sont philosophes ou est-ce parce que les femmes savent que de toute façon, elles seront les grandes perdantes de l'affaire qu'elles ne luttent plus du tout..... quelque soit l'affaire ...ai-je envie d'écrire?. Je n'ai pas la réponse à cette question.

La voisine avait été mariée à 14 ans à un cousin qu'elle n'avait jamais vu mais ma cousine avait épousé son homme par amour, alors qu'elle était celle "qui faisait tourner tous les yeux" et qu'il était le tombeur des sables. Immédiatement on m'a expliqué que de toute façon elle avait mauvais caractère, et que comme elle était très belle, on allait tout lui arranger. Et puis bon, il lui laisse la maison si elle ne veut pas retourner chez ses parents, alors que veut de plus la française? Je n'ai pas insisté. Je l'ai retrouvé en larmes dans le salon de ma belle mère et je lui ai bien précisé que je trouvais cela choquant et triste.

 

Pendant ce temps là mon beau frère était parti en négociation avec le koweti qui était venu jusqu'à dans la tente de mon beau père pour voir ce faucon si merveilleux.

 

Décidément, ce n'était pas une période faste. Le koweti a déclaré qu'il voulait des plumes de ce type et non de ce type, que la tête était trop petite et qu'il ne lui trouvait pas le regard vif, à ce superbe faucon sauvage.... Mon beau père a répliqué argument par argument. Parfois, je lui traduisait en douce les échanges en anglais du koweiti et sa troupe de messieurs fort dignes : galabiyé blanche immaculée, chaussures de ville occidentales de marque et keffieh rouge, puisque du désert. (Signalons au passage que le keffieh est traditionnellement rouge et que c'est pour montrer son appartenance bédouine ainsi que la distinction due à sa cause politique, que Yasser Arafat a porté pour la première fois un keffieh noir. Ses sympathisants se sont, dés lors, distinguer par ce signe).

Le prix  a une importance cruciale car généralement les chasseurs syriens avancent les trois quart des frais pour leurs expéditions. Ils savent quels types de faucons ils risquent de trouver sur le terrain, ils savent quels types de faucons plairont, et pré-vendent. Tout ceci se fait par oral et les coûts de ces voyages (qui cumulent une addition de bakchich digne du monde de la finance) sont très élevés. D'autant qu'il faut ratisser plusieurs zones selon  les desideratas des uns et des autres.

Généralement c'est l'honneur de chacun, sa conscience et surtout le besoin futur qu'il peut avoir de mon beau père, pour l'avenir qui décide du prix, le koweiti étant aussi âpre en affaires que n'importe quel riche, n'en déplaise aux idées préconçues et à nos fantasmes orientaux.

D'ordinaire, chacun ressort satisfait de la tente et de ces épuisantes heures, journées d'échange de café brûlant, de boulgour mijoté et de moutons entiers.

 

Seconde parenthèse féministe: Je parle ici de l'intérieur de la tente car en cuisine c'est plus compliqué; Déjà on a pas toujours tous les moutons sous la main (si la discussion s'éternise) et en plus ces messieurs ont faim.....quand ils ont faim . C'est à dire souvent la nuit après quelques parties de tric trac. Qui chantera le goût de le viande tendre à la pâle lumière de la mâle lune? (en arabe, la lune est masculine et le soleil féminin, il faudra vous y faire) L'odeur du feu, le silence de la nuit sur les dunes...le tableau est magnifique et j'en ai même un souvenir qui pleure...mais soyons réaliste...pour en arriver là, il faut déjà avoir bien méditer ce proverbe bédouin qui a toujours réjouit mon mari "pour connaître la valeur d'un homme, regarde toujours la femme qui est derrière"

 

En tous cas pour ce qui était de la valeur du faucon, rien à faire, le koweiti n'avait lâché que peu. Si peu en fait, que son argent remboursait les frais de voyages mais ne payait pas bezef. Même pas une maigre compensation pour la veuve. Rien.

 

Notre clan, furieux, décida de changer de client potentiel pour le reste des faucons et ce fut mon beau-frère qui fut charger de partir là-bas pour rentrer en contact avec des qataris.

 

Mon beau père raccompagna avec beaucoup de noblesse les koweiti jusqu'à la porte de la tente mais même si l'ambiance avait l'air possible, je savais qu'ils avaient bu leur dernier café froid.

 

Puisque nous avons déjà divergé vers l'alimentaire, je voudrais faire un point sur le café. Ce délicieux café à la cardamome, très fort que l'ont déguste dans de toutes petites coupes, toute la journée, sous la tente.

Premier point: comme boire de la cardamome est une longue tradition du désert (peut-être antérieur au café lui-même, je ne sais pas), maintenant passée en ville, elle est très bizarrement connoté "musulman". Au point que si vraiment vous n'arrivez pas à deviner la religion de votre interlocuteur (ce en quoi il ne faut pas être très doué en Orient, tant les signes discrets sont évidents sur ce sujet qui est éminemment identitaire), il suffit d'aller boire un café avec lui. La présence de cardamome dans son café est un élément-clé!

Second point, donc, la dimension sociale de ce rituel chez les bédouins est extrêmement riche en enseignement et superbe de subtilité, à mes yeux.

 

Donc, pendant un entretien sous la tente, l'un des fils servira régulièrement les hôtes de la gauche vers la droite. Chacun boit immédiatement puisque c'est chaud et re-tend sa coupe qui sera re-remplie, jusqu'à ce qu'il gigote la coupe en tendant le bras, dans un mouvement élégant et rapide pour faire savoir qu'il n'en veut plus.

 

Ce qu'il faut savoir c'est qu'une grande partie du dialogue se joue déjà dans ces quelques échanges, même si toutes les apparences seront impeccables.

 

Rentrons dans les exemples: J'arrive sous la tente, je refuse le premier café, ouh là! C'est la hache de guerre que je viens de déterrer. Je peux la jouer plus subtil en l'acceptant sans le boire, en bloquant ainsi le trajet du malheureux fils à qui incombe la charge du service.

A contrario, si je reçois quelqu'un sous la tente et j'envoie mon fils aîné faire le service, c'est une façon discrète de rendre hommage au nouveau venu. Ses demandes ont de bonnes chances d'arriver. Par contre si j'envoie mon fils aîné mais il sert le café froid, c'est très clair, je veux bien sauver l'honneur de mon hôte mais ce sera non, pour ce qui est des demandes...Et ainsi de suite...Et pendant ce temps là les autres visiteurs ne se doutent de rien et la conversation peut commencer, comme si de rien n'était.

 

Ainsi va l'Orient : on a juste l'impression de rentrer dans la partie, mais les jeux sont déjà faits et il est bien tard pour changer les choses.

 

 

 

Lien vers "Ma Syrie" (5)

Lien vers "Ma Syrie" (3)

Lien vers "Ma Syrie" (2)

Lien vers Ma Syrie (1)

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.