"Le chaos syrien" de Randa Kassis et Alexandre Del Valle. Dhow Editions.

Il est rare dans une vie  de se sentir « comme dans Platon » et d’apercevoir des bribes de vérités dansant tantôt sur les murs du fond de la caverne, tantôt vers la lumière directe du soleil qui nous brûle sporadiquement les yeux…C’est le bonheur compliqué que procure pourtant la lecture du livre de Randa Kassis et Alexandre del Valle « Le chaos syrien » publié dans la Collection Regards D’Orient chez Dhow Editions. On ne peut que saluer l’incroyable pari réussi de ce livre : oser essayer d’expliquer le chaos syrien actuel, oser se coltiner de référencer avec rigueur et intelligence l’incroyable diversité syrienne, oser dire l’indicible jusqu’il y peu, en France : un régime autoritaire vaut, pour l’instant, mieux que la charia.

Ceci n’est pas un scoop, loin de là et c’est bien le drame.

J’ai mal d’écrire cela, moi qui suis un pur produit de cette France des Droits de l’Homme, mais c’est quand j’ai compris, par exemple, que même Farouk Mardam Bey, qui maintenant...pleure , intellectuel et éditeur franco-syrien très en vue, en était venu lui-même à oublier son rôle de phare face aux risques évidents et meurtriers des révoltes en 2011, que j’ai compris que la Syrie était bien mal partie.

Dans ce contexte d’omerta française sur la réalité syrienne, on ne peut que dire bravo aux Editions Dhow d’avoir osé publié ce livre aussi enrichissant que difficile. Enrichissant le mot est faible : on sent que les auteurs prennent à cœur de nous faire comprendre les minorités d’Orient dans leur ensemble, ce qui relève d’une louable mais très ambitieuse démarche! A ce titre d’ailleurs, il me semble qu’il aurait été pertinent de mettre en fin d’ouvrage une table des matières plus étayée car un livre de référence se doit d’accompagner au mieux son lecteur…

Enrichissant aussi car ce plaidoyer pour séparer la mosquée de l’Etat, assume son rôle et propose des chemins de réflexion dans une réalité complexe et tendue. C’est la voie sage et nécessaire des intellectuels et spécialistes que d’ouvrir des routes, proposer des solutions, s’exposer à la critique. C’est le plus beau chemin pour espérer  la venue d'une démocratie adaptée à l’actuelle douloureuse réalité du Proche Orient. En soi donc ce livre porte un merveilleux espoir, celui d’une paix possible, d’un « vivre ensemble » réalisable, d’une réflexion en route…De cela vraiment je remercie personnellement les auteurs, que je ne connais pas mais qui porte ma voix, en tous cas, mon espoir.

Les auteurs du livre ne portent pas que cela, il porte aussi la douleur. La douleur de ce pays qui connu avant 2011 une idée de la sérénité et de la joie de vivre et qui maintenant connait l’injustice de ses morts, la destruction de son patrimoine et  surtout la perte à assez long terme d’un futur meilleur possible. Ayant connu, au sein de ma famille et étape par étape , chacune de ces pénibles marches d’escalier descendant vers un enfer qui ne semble plus si loin, j’ai eu du mal à gravir certaines pages du livre (voir  ma rubrique "Flash dans le chaos"). Car ne nous voilons pas les yeux encore une fois, c’est le réel qui est écrit là et le réel brûle. Si l’ironie du sort a transformé les pragmatiques occidentaux en encourageurs  de sanglant miracle , pratique irrationnelle d’ordinaire orientale, les conséquences du délire sont bien là : la Syrie est au bord du gouffre, la région est au bord du gouffre et rien n’augure que la situation va s’arranger face à l’EI (puisque c’est le nom du diable présent). Ce drame salafiste, qui dans son cynisme et son nom se prétend le retour « aux pieux ancêtres », est une plaie qui n’a pas fini de s’ouvrir et de faire saigner. D’une part car il semble que dans sa prétention sans limite, l’Occident (tous rôles mêlés : medias, politiques et caste dominante) ne veuille toujours pas entendre officiellement raison sur la nécessité d’un accord intelligent avec le régime syrien qui est le seul, au sol, à pouvoir aider à la mise à mort de ce califat destructeur de mosquées. D’autre part, car l’entente saoudienne-américaine- israélienne-atlantiste ne semble pas non plus se remettre en question: Est-il logique d’attaquer l’EI et d’embrasser l’Arabie Saoudite, sa jumelle d’idéal ? Pourquoi sommes-nous obligés d’en arriver là ? A-t-on bien réfléchi à toutes les pièces du dossier ? N’est-on pas en train de construire notre propre tombe à force de vouloir soutenir nos monstrueux enfants gâtés saoudiens et israéliens ? Enfin, pour reprendre en 2014, Pascal Boniface dont le titre remonte pourtant à 2003 « Est-il permis de critiquer Israël ? »  ?

Bref beaucoup de questions auxquelles les auteurs essaient d’apporter des éléments de réponse, en restant dans une juste distance par rapport un cauchemar, dont on voit très bien en quoi il pourrait susciter une énorme colère chez les gens qui connaissent bien leur sujet. Je les admire de tant de calme. Ils arrivent même, avec une diplomatie qui les honore, à faire sourire le lecteur sur la « grande naïveté de l’Occident » quant à l’incessant litige entre deux visions de l’Orient qui se déchirent depuis.....bien avant le chaos syrien : le dawla islamiyya et le dawla arrabiyya. Si cela ne vous dit rien, je n’ai qu’un conseil à vous donner : lisez le livre ou apprenez d’urgence les charmes utiles de la taqiya car il se peut que vous en ayez besoin et plus vite que prévu.

 

« Le chaos syrien » de Randa Kassis et Alexandre del Valle,  Collect Regards d’Orient, Dhow Editions. 2014

 NB: Vous pouvez retrouver les liens vers tous mes papiers sur la Syrie depuis 2011 sur Mediapart, en bas de mon dernier billet, en cliquant ici.


 

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