Mon beau père était connu jusqu’aux Emirats pour son habilité à « comprendre les faucons ».

 

Mon beau père était connu jusqu’aux Emirats pour son habilité à « comprendre les faucons ». Et ce, à tous les niveaux. 

D’une part comme nous l’avons vu, il tissait avec eux des relations très étonnantes où il apparaissait très vite comme évident qu’une dialogue était établi, d’autre part il les soignait et surtout, comprenait quel était leur mal, sans jamais avoir accompli le moindre stage vétérinaire.

« Les faucons ont souvent mal aux pattes » m’expliquait-il « et dés que cela se produit, ils commencent à devenir très agressif parce que je pense qu’ils ont peur de mal se réceptionner. Alors on vient me voir pour me dire que le faucon est redevenu méchant, ou qu’il crie sans raison, ou même qu’il refuse de chasser. Ce que je fais dans ces cas là, c’est que je couvre leurs pattes d’un mélange que j’ai conçu à base d’un médicament pour les chevaux et de deux ou trois trucs. Mais je fais cela sans que son propriétaire soit là. Puis je reviens avec le faucon voir son propriétaire et nous voyons ensemble si le comportement du faucon a évolué. Si c’est le cas, tout va bien: c’était ça et son propriétaire est content . J’explique rarement mes traitements car mes clients n’aiment pas qu’on leur dise que leur faucon a mal quelque part. Ce serait faiblesse. Si ça ne marche pas, je suis obligé de rééduquer le faucon. C'est-à-dire le rassurer car cela veut dire qu’il ne s’entend plus avec son maitre en fait, et cela l’angoisse.. Mais ça non plus je ne peux pas le dire, tu imagines bien...Ce qu’il faut éviter c’est que le faucon se suicide  »

C’était ça, en fait, sa spécialité. 

Mon beau père, avec son fils et son cousin partaient régulièrement chasser de nouveaux faucons en Mongolie, au Kazakhstan  et dans beaucoup d’autres spots d’Asie centrale. Leurs expéditions duraient trois mois minimum. Depuis qu'un petit médecin du village à 40 km avait fait ce pari, avait rapporter un faucon, l'avait vendu et pour finir était devenu millionnaire par le fait de cette unique voyage, le faucon est devenu dans notre région perdue de Syrie l'équivalent du ticket gagnant au Loto: chacun en rêve...mais peu le gagne. Par contre on risque beaucoup plus à ce petit jeu qu'en achetant un banal billet.

On dit que certains koweitis font un chèque en blanc à celui qui leur rapporte un faucon sauvage entièrement blanc. Imaginez un peu...un chèque en blanc signé par un koweiti, qui n'en rêverait pas? Alors des petits groupes se sont organisés depuis à peu près deux, trois générations j'ai l'impression. On met son argent en commun (où l'on emprunte à un notable tel que ce médecin), et l'on part dans les steppes, là-bas très loin après qu'un obscur contact est fait faire des visas aux motifs tous très étudiés puisque l'opération est d'une totale illégalité. La chasse aux faucons dans le monde est extrêmement règlementée et il faut donc connaître les périodes et les lieux ou se trouvent l'adéquation d'un fonctionnaire moins sourcilleux, et d'une période de chasse propice.

Mon cousin passait des heures à méditer sur une mappemonde dans la tente, à la recherche de cet eldorado compliqué.

Venu le moment du départ, le groupe se divise en plusieurs spécialités: les chasseurs à proprement parler, les négociateurs et la personne qui assure la survie des faucons chassés, la base arrière en quelque sorte. D'ordinaire mon beau frère Hussein était toujours dans les chasseurs, le cousin Kader négociait et mon beau père s'occupait de l'animal capturé. Il faut bien voir que ce n'est pas une mince affaire que ces chasses là dans la mesure ou la traque dure des jours en 4X4 au milieu d'un nul part ou seule les yourtes et le vent peuvent vous servir de guide. Les bédouins syriens n'utilisent que rarement des guides locaux. Et pour cause...d'une part c'est interdit mais surtout, les faucons représentent une mine d'or et cela tout le monde en est bien conscient, a commencer par les locaux. Donc derrière les syriens il y a la mafia mongole, russe, kazack (selon l'option) elle aussi en 4X4 et enfin vient celle qui espère récupérer en une seule pierre deux superbes coups: la police locale. Tous les acteurs de cette pièce jouée à fond à l'heure dans les steppes d'Asie centrale sont correctement armés, il va sans dire...Et personne n'hésiterait à tirer, il va sans dire non plus.

Au tout début de cette chaîne infernale, dansant avec le vent et guettant ses rares proie, le faucon.

Très vite mon beau frère saura dire par où il est passé, vers où il risque d'aller, qu'elle sont les zones où il préfèrera chasser. Et là on tentera de l'attirer avec un pigeon. Si l'opération réussie, peu de chance que le faucon ne laisse filer une proie si inespérée en pleine steppe. Pourtant il devrait, car l'animal est piégé ….mais je ne vous dirais pas comment car j'ai promis. Il y a beaucoup de ratés, beaucoup de complexité si l'affaire à lieu la nuit ou près d'une yourte...bref.

Une fois fois ces deux là liés par le piège, la course folle en 4X4 ne va plus s'arrêter dans les steppes. On change de chauffeur sans arrêter le véhicule. Jusqu'à épuisement de l'oiseau.

A cet instant là que tout ce joue. Le faucon est a terre épuisé et il va falloir l'attraper sans qu'il ne blesse trop. Et surtout, surtout, il va falloir le convaincre d'accepter la situation . Et c'est précisément dans ce moment que mon beau père a une valeur inestimable. Il doit devenir l'ami du faucon. C'est sa seule véritable mission, la raison de sa présence. En tous cas il doit savoir devenir assez précieux à ces yeux pour que l'oiseau, dans un fonctionnement extrêmement sensible, contre nature et loin d'être garanti, décide de ne pas mourir...de ne pas, d'un coup de patte musclée, en finir avec cette nouvelle vie sans liberté, cet avenir inconnu.

En arabe, le mot faucon se dit « tiour al hor » l’oiseau de la liberté. Ce n’est pas par hasard.

Le faucon est l’un des seuls animaux qui se suicide s’il perd sa liberté, il se déchire la gorge avec ses serres.

Le drame ou la rencontre vont se jouer en quelques précieuses minutes, voire heures, où toute la raison d'être de l'équipage va reposer entre les mains seules de celui qui « comprend les faucons ». Et du moment où l'animal aura succomber au charme de cet humain, ils ne se quitteront plus d'une plume, ou si peu, jusqu'à ce que le richissime acquéreur débarque en Syrie pour le récupérer et que commence, sur place, la seconde éducation du faucon: celle de la chasse POUR l'homme.

 

 

 

Lien  vers "Ma Syrie" (4)

Lien vers "Ma Syrie" (2)

Lien vers Ma Syrie (1)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.