Palmyre. Parlons ruines, puisque nous en sommes là...Bedouins (7)

"Quand une région est en train de voir disparaitre sa population sous le coup des assassinats, des combats, des vols de terre, des persécutions… c’est un immense patrimoine de culture qui disparaît ; mais c’est aussi un patrimoine humain"

Régions entières dévastées, maisons détruites, vies anéanties, familles amputées, familles séparées, familles perdues. Ruines de vies…

Les Bédouins syriens et irakiens qui proviennent des régions actuellement occupées par l’État islamique (EI) ne parlent que de cela. Des ruines, que sont maintenant leurs vies, sous la tente, à l’étranger, chez des cousins inconnus, chez des inconnus tout court. Ils n’ont plus aucune activité. Il n’y a plus de troupeaux à garder, plus de brebis à agneler (c’est pourtant la période), plus d’herbe à ramasser, à faire sécher jusqu’à l’hiver prochain. Enfin, si ! Il doit y en avoir quelque part. Mais ils n’y ont plus accès. Et ils comptent leurs morts. Leurs terres sont gorgées du sang des leurs ; ça donnerait un goût amer aux récoltes.

Quand il n’a rien à faire, souvent, l’homme désœuvré se tourne vers la télévision… Il y regarde ce que fut son pays, son passé. En l’occurrence, il a regardé le saccage du musée de Mossoul avec beaucoup de tristesse car, pense-t-il, « nos enfants n’y sont jamais allés ; ça avait l’air intéressant ». Puis le présentateur passe au saccage des ruines antiques des cités de Nimroud et Hatra. La première remarque qui fuse, c’est : « Celles-là, elles étaient déjà cassées ! » ; et il retient un sourire.

Puis, on songe à tous ces Bédouins que l’on a vu s’installer tout près, voire sur les sites antiques, où ils ont établi leur foyer. Souvent, ils en prélèvent les pierres qui leur sont utiles. Cela donne des constructions un peu inattendues, mais fort jolies avec, ici, un fronton byzantin, au beau milieu de la cuisine, ou, là, une base de colonne qui décore la pièce principale…

À Petra, en Jordanie, les Bédouins vivent tout simplement dans les ruines du site archéologique où ils ont été installés par le roi lui-même, qui a considéré, probablement, qu’ils représentaient le patrimoine du pays au même titre de que le Tombeau d’Aneishu.

C’est sagesse que de raisonner ainsi…

Quand une région est en train de voir disparaitre sa population sous le coup des assassinats, des combats, des vols de terre, des persécutions… c’est un immense patrimoine de culture qui disparaît ; mais c’est aussi un patrimoine humain, et l’on se sent tout de même un peu choqué, d’avoir à rappeler qu’une pierre devrait être appréciée à une moindre valeur qu’un humain. Les Bédouins font partie de ceux qui considèrent cela comme très évident… et qu’utiliser de vielles pierres, c’est leur donner une autre vie, nouvelle, et le pouvoir d’améliorer le sort des humains qui occupent les lieux.

« Patrimoine de l’Humanité ». C’est une notion qui reste là, encore, très relative ; et ces gens, qui ont perdu la moitié de leur famille dans des horreurs de toutes sortes, ont parfois un peu de mal à comprendre les discours éplorés et désespérés d’hommes et de femmes qui, de l’autre côté de la terre, hurlent que « c’est le patrimoine de nos enfants qu’on détruit là ! », quand ils voient à la télévision les moudjahidines de l’EI s’attaquer à des sites archéologiques. Et de déplorer, dans ce cas, que le mot « Humanité » n’inclut pas, ne serait-ce que de temps en temps, un sentiment de « compassion ».

J’en avais parlé, un jour, avec des amis égyptiens ; ils m’avaient simplement répondu qu’ils étaient habitués à ce que « les touristes ne s’intéressent qu’aux sites abandonnés par les morts, et non aux villages construits par les vivants. Ils n’aiment pas vraiment l’Égypte, ils aiment ce qu’ils peuvent y découvrir des siècles déjà passés, comme un terrain de jeu où tout serait caché. »

Les Bédouins vivaient jadis sur les terres de l’État islamique. Quand on leur faisait remarquer que c’était sur une frise d’époque romaine qu’ils avaient déposé leur bombonne de gaz, ils souriaient poliment et se félicitaient, du fait que la pierre avait exactement la taille nécessaire à cette fin et que, en plus… hé bien, oui, c’était fort joli.

Ainsi allait le flux de la vie.

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Ceci est mon septième  papier de la rubrique "Bedouins"

Bedouins (1) est ici: https://blogs.mediapart.fr/adeline-chenon-ramlat/blog/180117/la-couleur-du-keffieh-reflexion-sur-le-sang-monde-bedouin-1

Bedouins (2) est ici:https://blogs.mediapart.fr/adeline-chenon-ramlat/blog/250117/du-metier-de-berger-bedouin-reflexion-sur-l-islam-et-la-femme-bedouins-2

Bedouins (3) est ici: https://blogs.mediapart.fr/adeline-chenon-ramlat/blog/020217/les-tribus-bedouines-avaient-pourtant-choisi-leur-camp-elles-bedouins-3

Bedouins (4) est ici: https://blogs.mediapart.fr/adeline-chenon-ramlat/blog/070217/l-occident-et-sa-legere-incomprehension-bedouine-bedoins-4

Bedouin (5) est ici: https://blogs.mediapart.fr/adeline-chenon-ramlat/blog/140217/victimes-ou-resistants-de-lombre-face-letat-islamiquebedouins-5

Bedouins (6) est ici: https://blogs.mediapart.fr/adeline-chenon-ramlat/blog/210217/la-dechirure-bedouine-face-l-etat-islamiquebedouins-6

Bedouins (8) est ici: https://blogs.mediapart.fr/adeline-chenon-ramlat/blog/070317/une-femme-comme-etendard-de-la-lutte-contre-l-extremisme-bedouins-8

 

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