Cours de diplomatie à l'usage de nos politiques (1)

On ne m'en voudra pas, j'espère, d'être un peu soucieuse de la politique menée par la France, alors que je raccroche d'un long coup de fil avec la Jordanie où je vois notre famille, sa tribu et des milliers de gens sans plus d'avenir qu'une situation de refuge qui dure... et durera. J'ai donc decidé d'insuffler quelques fines clés de "L'orient-si-compliqué.com" à nos dirigeants, en leur racontant de courtes histoires vécues et ainsi, aggrandir leur pattern de "savoirs" pour les accompagner au plus juste dans leur difficile démarche de prise de décision. Décision vis à vis de laquelle le ridicule souriceau que je suis, n'imagine point pouvoir prétendre s'immiscer, bien sûr.

Cette première histoire a 12 ans, mais elle n’a tellement pas pris une ride… qu’elle me revient en mémoire, comme un vase de Soissons.

J’habite à Beyrouth et mon grand ami Jo,  voisin par ailleurs ,vient me voir. Je l’adore lui ! et je sais que c’est réciproque. Nous nous voyons beaucoup, nous naviguons d’un étage à l’autre, il suit des cours bi hebdomadaires en compagnie de mon mari, je confie mon fils à sa mère….bref dans ma tête, il est de ma famille. La famille choisie.

Donc nous buvons un the puis il répare un truc qu’il a repéré sous mon évier et qui demande à être revissé, pendant que je vaque dans ma chambre. Il est chez lui en fait. Je m’attends à ce qu’il parte pour mieux revenir plus tard comme d’habitude… Mais non, il ne part pas. Il vient me chercher dans ma chambre et me propose que l’on boive encore un coup.  Soit ! Buvons mon bon ami, buvons…

« Tu sais, la guerre, c’était la merde »  commence-t-il « la vraie merde »

Je ne dis rien. Je suis tout ouïe. C’est la première fois que Jo me parle de la guerre. Il grandi avec, a fait toute sa scolarité avec, mais n’en a jamais pipé mot alors que je me doute bien…

« Et là maintenant, ça recommence, la vraie merde »

Je sais très bien pourquoi il considère que ça recommence.

Je ne sais pas trop ce que ça réveille en lui mais actuellement on voit  que ça bouge de partout, autour du Liban, dans le Liban et tout le monde crie beaucoup. On ri trop, parle trop, s’embrasse trop et ça explose trop à droite et à gauche….bref, ça, je l’ai appris : ce que l’on voit revenir doit être « la vraie merde ».

« Alors je voulais te dire que je t’aime, dans mon cœur je t’aime » Il met sa main sur son cœur .Je sourie. Allons merci Jo ! C’est inattendu de me balancer cela un mercredi après-midi qui n’avait l’air de rien mais après tout tu as raison, on ne dit jamais assez aux gens précieux combien ils sont précieux. Je continue de me taire et pose dans un geste rapide mais précis, la main sur mon cœur.

« Ton fils aussi je l’aime. Ya habibi ! Il est tellement drôle ! J’adore jouer avec lui ! Et même celui qui arrive là » regard vers mon ventre….C’est sûr qu’on ne peut pas rater mon ventre ! Je re-souris et pose ce coup-ci, la main sur le bébé.

« Même Messef ton mari, je l’aime. On se marre en cours. Il est courageux parce que moi je crois bien que je vais lâcher, alors que lui qui a moins d’études et qui était nul en anglais au départ, il s’accroche » Je souris mécaniquement en me demandant tout de même ce qui me vaut un tel déferlement d’amour. J’ai un peu honte de trouver ça louche, d’un coup.

« Mais tu vois …Yanni…. Là, la situation risque de tourner d’un jour à l’autre et Messef, il est syrien. Il est sympa mais il est syrien, tu comprends » Son regard devient insistant. Il faut que je comprenne et je ne comprends pas. Pas assez. Pas ce qu’il faut. Je lui resserre un coup d’arak. Nous sommes assis l’un en face de l’autre et il fait beau. Mon fils circule entre nous dans son youplala, il vient faire des gouzi gouzis à Jo, qu’il adore.

« Yanni, tu sais dans le quartier, on est chrétien. En plus, les voisins sont Geagea. Moi je ne suis pas Geagea mais tu sais eux, ils sont cons. Très cons. » Je le veux mon neveu qu’ils sont cons les Geagea ! Et qu’ils sont même très cons ! C’est toute la famille du concurrent d’Aoun qui nous entoure. Ils tirent au fusil dès qu’ils ont fait un prout, ou à peu près… Quand je me suis installée dans le coin, ils ont tirés gaiement en l’air. Quand l’un des oncles a aménagé en face dans un immeuble à son nom, hop encore un coup de pétarade ! Enfin bref les Geagea, c’est la surdité garantie avant 30 ans si on les fréquente de trop près.

Moi je suis copine avec leur fils, qui est beau comme un soleil et pas con du tout, mais je sais bien que son entourage est pourrie jusqu’au trognon à ce pauvre gamin. Ce n’est pas parce que sa mère se balade en robe de bure et se couvre le front de cendres à chaque mois de Marie (l’horrible influence française a bien fait son œuvre, voilà qu’en écrivant je ne me souviens plus du tout duquel c’est, ce putain de mois de Marie !), que je ne la crois pas capable des pires exactions.

« Tu sais, quand ça commence à aller mal, il y a parfois des gens qui parlent au milieu des quartiers et pour ça, on envoie les hommes jeunes et forts…un peu comme moi, quoi » C’est sûr qu’il est jeune et fort, mon Jo ! Et beau comme un camion avec ça !

« Alors là, tu dois comprendre que si on commence à trop parler dans le quartier…yanni…C’est sur le syrien que ça va tomber. Ce n’est pas bien, ça je sais que ce n’est pas bien, mais moi, aussi, si je ne fais pas comme on dit…je suis dans la merde de la guerre…tu comprends ? » Je commence Jo, je commence. J’ai un peu de mal à suivre le fil mais je progresse…

« En plus les syriens ils ont fait beaucoup de mal à beaucoup de gens alors maintenant… beaucoup de gens ils n’ont plus leur tête, quand ils sont énervés. Ils deviennent très très énervés…un peu fous tu vois…alors on peut vite prendre un couteau et faire des bêtises…Ce n’est pas bien, ça je sais, ce n’est pas bien…mais chez nous au Liban, c’est comme ça…avec l’habitude de la guerre, parfois on fait des bêtises. Et là c’est sûr que moi ….euh….. parce que je sais que c’est moi à qui on va demander…Ce n’est pas bien, je sais ce n’est pas bien…Mais moi, ça m’ennuie parce que je t’aime…Je n’ai pas envie, tu comprends ? En plus chez les scouts, on sait que c’est mal, ça. Que Dieu nous protège ! Mais moi, je ne suis pas plus fort que tout ça, que les voisins…Tu comprends ? »

Mon pauvre Jo … Il est tout pâle maintenant. Il est tout mal, parce qu’il voit bien que je comprends, mais qu’il sent bien, aussi, que je ne comprends rien, dans le fond. Là on peut vraiment parler d’un gap culturel, entre deux araks, dans mon salon.

La guerre c’est la merde partout, mais chez nous ça serait tout de même plus insidieux comme façon de faire. A mon avis, niveau résultat ça serait la même chose (d’ailleurs ça l’a été) mais c’est le côté « prévention sur canapé avec apéro et youplala » qui déconcerte un peu.

Je souris. Je me rapproche de lui et je l’embrasse. Je le prends dans mes bras.

On nage en pleine tragédie grecque niveau ambiance et il me serre, avec ses bras puissants, contre son torse. Il se sent soulagé d’avoir parlé et sans doute que « je le prenne comme ça ».

En fait, je ne le prends pas du tout "comme ça", car je n’ai pas du tout réalisé ce qu’il vient de me dire. Ça reste assez virtuel à mes yeux. Je suis tellement habituée à « un autre mode d’information » que je n’ai pas vraiment cliqué sur tout le contenu du message...

Mon mari, à qui je raconte cela le soir, écoute tout avec l’œil concentré et conclue à ma grande stupeur: « C’est un gars admirable vraiment ce Jo ! Vraiment. Il faut qu’on l’invite à diner avec toute sa famille. On fera une grande fête avec eux. Ah oui ! Et puis , il faut qu’on déménage aussi. Qu’on parte définitivement du Liban. Faut tout vendre. Non, non …mais ça va là, pas de souci…Moi, je dis qu’on a bien trois mois. »


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