Que reste-t-il à la Justice face aux réseaux sociaux et au Tribunal des médias ?

Juriste et féministe, attachée aux droits de la défense et à ceux des femmes, cette question m'amène à des considérations contradictoires. Ce début de réponse, plutôt que d'opposer deux nécessités entre lesquelles l'on ne peut décemment choisir - le respect de la présomption d'innocence et l'écoute des victimes - tente de dépasser cet antagonisme facile en soulevant quelques pistes de réflexion.

A en croire certains, l’on assisterait aujourd’hui au réveil des populaces déchaînées par les échafauds, celles-là que nos livres d’histoire décrivent si bien. Elles feraient résonner, sur les réseaux sociaux et dans les médias – monde moderne oblige ! - leur soif de vengeance, et bafoueraient sans vergogne la présomption d’innocence et la Justice. Elles conduiraient à une condamnation sans appel : l’opprobre sociétale, sentence terrible entre toutes, même si l’on ne mesure guère ce qu’elle signifie véritablement.

Alors, face aux réseaux sociaux et au Tribunal des médias, que reste-t-il à la Justice ?

Cette question fait écho à tous ceux qui dénoncent dans ce phénomène une forme de justice privée. Or, une telle vision induit, malgré tout, que les dénonciations sur les réseaux sociaux et dans les médias conduisent à un résultat qui n’est pas sans lien avec la Justice, puisqu’il viendrait se substituer à elle. Peut-être s’imagine-t-on que celles et ceux qui sont à l’origine des accusations ou les véhiculent sont en quête de Justice – tout en leur reprochant de rechercher la vengeance, l’attention ou la pitié. Ou peut-être que l’on estime que les cibles de ces dénonciations sont victimes d’une certaine forme de condamnation, évoquée dans le paragraphe précédent. Or, la condamnation est d’ordinaire l’apanage de l’institution judiciaire.

Cette seconde proposition mérite que l’on s’y arrête quelques lignes, mais guère plus. Qui est aujourd’hui, à en croire ses défenseurs, la plus grande victime de ce Tribunal médiatique ? Roman Polanski. Qui vient de remporter le césar du meilleur réalisateur ? Roman Polanski. Qui s’est vu clairement signifier une sanction sociale, à savoir la promesse d’une « carrière morte », par le célèbre directeur de casting Olivier Carbone ? Adèle Haenel, celle-là même qui a quitté la cérémonie pour protester contre la récompense reçue par le réalisateur.

Cet exemple souligne que l’équation entre accusations médiatiques et condamnation populaire n’est pas si simple. Que les vies détruites sur lesquelles l’on voudrait nous faire pleurer sont au moins autant celles des accusatrices – car ce sont souvent des femmes – que celles des accusés.

Certes, toute personne attachée aux droits humains ne peut que déplorer de voir des hommes accusés publiquement et livrés à la vindicte populaire sans preuve aucune. Cela, on l’a dit, redit, clamé sur les toits, au moins autant que les accusations. Ces dernières, loin de se substituer à la justice telle que rendue par la machine judiciaire, lui laissent néanmoins deux voies très claires : condamner celles et ceux qui blâment sans preuve – la diffamation est une infraction pénale – ou ouvrir des enquêtes pour, peut-être, condamner au contraire ceux qui ont été accusés. L’affaire Weinstein aux Etat-Unis est une parfaite illustration de cette seconde proposition : après avoir été l’objet d’accusations sur les réseaux sociaux, après avoir été jugé par le fameux Tribunal médiatique, voilà qu’Harvey Weinstein est condamné par les véritables Tribunaux !

La question qui se pose alors est la suivante : que serait-il resté à la Justice sans les réseaux sociaux et le Tribunal médiatique ? Il semble que l’on puisse l’affirmer sans trop de risque : sans la vindicte populaire, sans la publicité des accusations qui a permis qu’elles soient rejointes par de multiples autres, jamais la vraie Justice – au sens philosophique comme institutionnelle – n’aurait été rendue !

Ainsi, les hashtags « metoo » et « balancetonporc » et, plus largement, la libération de la parole des femmes – et de quelques hommes – interrogent la Justice à bien des niveaux. Puisque cette parole a conduit à l’ouverture d’enquêtes et à des condamnations, et qu’elle conduira sans doute à d’autres, pourquoi s’est-elle d’abord exprimé de cette manière plutôt qu’en suivant la voie logique de la procédure judiciaire ? Pourquoi tant de personnes ont-elles eu le sentiment qu’elles n’auraient pas pu obtenir Justice en se tournant vers la justice (institutionnelle) ?

Les dysfonctionnements de la machine judiciaire sont une première explication. De nombreuses femmes ont dénoncé l’accueil qui leur était fait dans les commissariats : policiers qui refusent de prendre une plainte (illégalement !), qui minimisent ce qui leur est arrivé, qui osent leur poser des questions sur la manière dont elles étaient vêtues lors de leur agression…

Il y a peut-être également des raisons plus structurelles. Dans la plupart des cas, les voix qui s’élèvent hors du cadre judiciaire dénoncent des faits que les règles du procès rendent difficilement audibles : comment apporter la preuve d’un geste déplacé commis dans un bureau opaque ? Comment apporter la preuve d’une agression sexuelle quand la mémoire a fait le choix d’en effacer le souvenir pour se protéger, et que celui-ci revient 20 ans plus tard ? Sans mentionner, dans ce type de cas, les difficultés inhérentes aux règles de la prescription…

La justice est publique dans la majorité des cas. Bien sûr, c’est essentiel, mais comment ne pas voir les difficultés que cela engendre dans une société qui n’hésite pas à jeter l’opprobre sur les femmes victimes ?

La justice est contradictoire ; principe fondamental s’il en est. Mais là encore, comment ne pas se questionner quant aux effets de la confrontation des victimes avec leur agresseur, quand on sait que nombre d’entre elles développent un syndrome de stress post-traumatique suite à leur agression ?

Il ne s’agit pas ici de se réjouir de ce qui est sans nul doute un triste tournant pris par notre société. L’on ne saurait se féliciter qu’un simulacre de justice puisse être rendu d’une telle manière. Néanmoins, il s’agit de constater que ce phénomène doit inviter notre système judiciaire à se questionner.

L’on ne peut se contenter de reprocher aux voix qui s’expriment de porter leurs accusations de la mauvaise manière, sans leur offrir une bonne manière de le faire. Or, force est de constater que l’institution judiciaire n’offre pas, aujourd’hui, une bonne manière de faire entendre ces voix.

Si la Justice était rendue ainsi qu’elle devrait l’être, l’on n’aurait pas besoin des réseaux sociaux et d’un Tribunal médiatique. Si la Justice fonctionnait ainsi qu’elle le devrait, il n’y aurait pas de débat : les victimes ne se tourneraient pas vers d’autres moyens d’obtenir satisfaction. Toute accusation injustifiée portée en dehors d'une procédure judiciaire ferait simplement l’objet d’une condamnation pour diffamation.

Quelle différence, pourrait-on se demander, avec celui qui a recourt à la vengence privé face à une injustice ? La masse. L'importance de ces exemples dans lesquels la justice ne s'est mise en route que suite à un déferlement médiatique, le nombre de victimes dans certains cas, montre qu'il y a là un problème structurel et non "simplement" des injustices ponctuelles, des erreurs, des manquements accidentels. 

Alors, que reste-t-il à la Justice face aux réseaux sociaux et au Tribunal médiatique ? Il lui reste à tout faire : à s’interroger, à se réinventer, pour prendre cette place qui devrait être la sienne, pour devenir capable d’accueillir celles et ceux qui se détournent d’elle aujourd’hui, pas réellement par choix, mais par crainte. La crainte de ne pas obtenir Justice.

 

Note : si je considère que la justice, au sens d'institution judiciaire, se doit de prendre en compte la parole des victimes et d'apporter des réponses à celles-ci, je ne pense pas pour autant que ces réponses, notamment la prison, permettent de rendre la Justice - la vraie. Mais ceci est un tout autre débat...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.