Du tabou à l'hérésie

L'absence d'alternatives n'est pas le résultat de l'épidémie mais d'un choix de gouvernance qui n'est pas récent. C'est l'autre nom de la violence.

Est-il possible d’exister en tant qu’individu au sens d’« individuus »  dans un système social et politique qui nourrit, entretient, encourage des logiques de pensée et d’actions binaires, fondées sur l’absence d’alternative, sur des mécanismes d’exclusion mutuelle, des paradoxes, sur la suppression de tout interstice, ces espaces « entre » qui sont ceux du questionnement, de la réflexion mais aussi de la relation à l’autre ?

La focalisation sur la vaccination contre la Covid-19 entrave cette interrogation fondamentale, socle de notre humanité et de notre citoyenneté.  Nous assistons à une obnubilation du raisonnement et de l’esprit en général.

Peut-on encore penser?

Qualifier d'autocratique le chemin pris depuis plusieurs années par la gouvernance de notre pays  peut bien faire hurler à la caricature au regard de régimes totalitaires établis ailleurs dans le monde. Pourtant si l’on étudie d’un peu plus près les fondements et caractéristiques de l’idéologie de groupe et de masse [1], l’on comprend que cette gouvernance répond à ceux-ci. Ces traits spécifiques,  aussi travestis soient-ils par la moralité, sont : une pensée qui ne tolère pas la nuance ni la contradiction, l’impossibilité de se situer ailleurs que strictement en-dedans ou strictement en-dehors du groupe social (à partir de l’adhésion totale ou non à des principes, règles, dictées par le ou les représentants du pouvoir qui les transforment en lois),  une classification de la population, de leurs idées et de leurs conduites qui prend la forme d’une division en deux critères : «  bon » ou « mauvais ».  Enfin, le sentiment de persécution dont la cause est attribuée à ceux qui se trouvent en dehors de la « pensée dominante » (à entendre comme fidèle à celle du pouvoir politique en place), attribution qui peut  rapidement s’inverser et faire des allers-retours de par ce fonctionnement en exclusion mutuelle. Le « passe sanitaire »  constitue l’emblème de ces traits réunis. Il ne protège personne, il discrimine officiellement, il désigne. S’il s’agissait réellement de protéger urgemment la population par l’intermédiaire d’une vaccination, il y aurait eu une obligation vaccinale généralisée et visiblement, celle-ci pose problème.

Ce gouvernement et d’autres avant lui, se sont déjà essayés à  mettre au centre de la pensée collective et de l’information un objet de focalisation qui favorisait de manière plus ou moins manifeste ces logiques binaires et exclusives. Par exemple, l’effort de travail corrélé à la notion de mérite, ou encore le rapport à l’identité religieuse, sexuée… avec une tendance systématique à réactiver la triade culpabilité/honte/moralité et à mettre en tension le sentiment d’appartenance de l’individu au groupe social, créant de véritables conflictualités et ne laissant aucune place à l’ambivalence. Dans le contexte actuel de cette crise sanitaire, politique, économique et sociale,  il  est encore plus aisé d’observer ces tendances puisque toute réflexion est basée sur l’opposition vie/mort, santé/maladie sur fond « d’état d’urgence » devenu un passe-droit pour l’action tous azimut, au-delà de toute limite, de toute loi, c’est-à-dire synonyme d'une toute-puissance. Pris dans leur teneur émotionnelle, sans analyse ni critique, tous ces caractères de l’extrême et de l’urgence, ces visages de l’absolu, ne sont que des sidérations de l’esprit.

 « (…) la position idéologique se forme chaque fois que l’espace psychique d’un sujet, d’un groupe ou d’une institution est menacé dans ses fondements. Les pensées de certitude, nécessaires à la formation de cet espace, se figent en défense contre l’Inconnu et le doute. Se trouvent alors associés en une configuration remarquable l’Idée omnipotente, l’Idéal tyrannique, et la séduction de l’Idole. L’allégeance impérative à cette trinité antisymbolique a pour corrélat l’exclusion de toute autre forme de pensée. L’idéologie est une construction systématique qui prétend fournir une explication universelle et totale selon un principe de causalité unique (…)»[2].

Si cette problématique de polarisation extrême et de clivage était déjà présente avant l’apparition du virus au regard d’une liberté d’expression toute relative, elle est devenue une évidence qui ne peut, semble-t-il, plus être remise en question. Nous avions observé ce phénomène lors de la douloureuse période 2015-2017 au moment des attentats terroristes (et pourrait-on dire à partir de 2001). Nous ne pouvions plus penser du fait d’une submersion émotionnelle mais aussi du fait de l’interdit de poser des mots qui menaçaient de rendre sa complexité à une situation de crise géo-politique à niveaux multiples et à un système d’informations et d’idées simplifié, clivé, discréditant  tout questionnement par l’invalidation.   Actuellement, au nom de la santé, il devient difficile d’émettre un avis, une opinion, de partager une réflexion sans que des médias invitent d’emblée à  en discréditer le contenu, avant même qu’un débat ait lieu. Ce qui voudrait dire qu’au nom de la vie nous devons nous abstenir de penser et de débattre.

L’étrange manière -  malheureusement devenue courante dans la presse -  de critiquer les idées opposées ou alternatives à la pensée dominante (relayée massivement par les médias et non dominante dans l’absolu) qui consiste à aborder d’abord l’auteur de la critique  en évoquant ses caractéristiques physiques, son allure  et les impressions totalement subjectives qu’il crée au « journaliste » qui l’interroge, laisse un goût de mépris pour le lecteur ou l’auditeur. On lui demande de bien vouloir se soumettre au jugement moral imposé avant de mettre en œuvre son écoute, son esprit d’analyse, de mettre au travail son intelligence. On tente de dévier sans vergogne son attention vers des détails d’une inutilité désespérante, on créé des interférences. S’il s’agissait d’éviter le débat d’idées, nous aurions pu nous attendre à un peu plus de respect que de se retrouver subjugués par cette arrogance. A moins que tout cela ne reflète une impuissance inavouée à trouver des bases solides pour critiquer les idées dont il est question. Heureusement, il reste toujours la capacité à douter, si tant est que cela ne devienne pas une infraction.  Puisque dans une idéologie, douter revient à s’opposer, précisément du fait de la suppression des espaces de pensée intermédiaires.

S’agirait-il d’ édifier un tabou? Au sens commun et non strictement anthropologique du terme, le tabou est ce que l’on ne peut pas dire, ce que l’on ne peut pas toucher  par le doigt ou le mot, mais qui organise et régule les relations interindividuelles. Et quel en serait l’objet ? La vie privée ? Le libre arbitre? La singularité ? L’altérité et la diversité dans un monde de plus en plus insécure?  Les rapports que les êtres humains entretiennent avec le tabou sont tout à fait comparables aux rapports qu'ils entretiennent avec la maladie (relativement selon chaque culture).  L’interdiction du toucher, la notion de contagiosité (on l’a vu avec le concept récent de « complotisme » qui se répandrait comme une maladie), la fascination (attraction-répulsion) qui pourrait présentement se relier à l’obsession. On peut ainsi  comprendre comment le fait de dire nous amène à l’idée de ne pas nous tenir assez loin de la maladie voire à en devenir l’agent.

De là, le pas est fait, avec une facilité déconcertante. La ligne rouge de la paresse intellectuelle est franchie : penser la situation est dangereux donc penser est dangereux. Comme si la parole pouvait être toxique, comme si le débat pouvait être nocif. La manière de diffuser l’information a largement encouragé la panique et le débordement émotionnel de la population ces dix-huit derniers mois en saturant complètement les esprits. La toxicité se rapporte plutôt à cette fatigue mentale ainsi générée, favorisant le besoin d’aller se détendre, à tout prix.

Enfin, lorsqu’un chef d’état associe une épidémie à une guerre, qu’il confond sciemment guerre et maladie, qu’il donne au virus l’image infantile d’un ennemi, cela vient alimenter l’imaginaire du « tous contre un » sans que nous ne sachions vraiment au fond qui est l’ « un » flottant, impalpable. Ces formulations sont  très tendancieuses et loin d’être anodines  dans un contexte sociopolitique imprégné par la peur du terrorisme, et tout ce que cela contient de confusion dans le rapport au danger, à sa désignation, à sa localisation et que nous soyons prêts à l’admettre ou pas, dans le rapport à l’Autre.

Une avalanche de sollicitude

Le groupe « des soignants » joue incontestablement le rôle d’un objet propice à toutes les projections et à contenir tous les enjeux soulevés par cette crise. Il vient condenser cette logique binaire, tantôt sauveurs, tantôt meurtriers potentiels : ils détiendraient presque  à eux seuls tous les pouvoirs, ce qui constitue le propre de la fonction du bouc-émissaire. Ne nous trompons pas sur le sujet. Qu’en est-il des décideurs dont les motivations s’abritent derrière des avis scientifiques aux allures publicitaires et derrière des intentions toutes religieuses déguisées en valeurs républicaines soudainement protectrices de la population. Où sont ces intentions lorsque ceux-là mêmes ne font pas cas de la détresse des populations lorsqu’il s’agit de favoriser des plans sociaux, des procédés de sanction financière ou de réduction des droits (réforme de l’assurance chômage, pour l’exemple le plus récent) ? Ils n’ignorent pourtant pas  l’impact de la précarité sur la santé physique et psychique des individus. L’OMS, si consultée ces derniers temps,  a  elle-même donné une définition de la santé qui ne se limite pas à l’absence de maladie et définit les conditions du bien-être comme partie intégrante de celle-ci :

« La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité »[3]

A ce sujet, ne devrions-nous pas être interpelés par cette soudaine inquiétude du bien-être de notre prochain à savoir : « protéger les autres » ? Nous n’aurons jamais autant entendu prononcer voire  proférer cette phrase qu’aujourd’hui, en résonance avec  « Prenez soin de vous et de vos proches » qui semble officiellement être devenu un slogan. Comment se fait-il que nous soyons si vivement saisis de cette préoccupation à l’égard de la santé et du bien-être des autres alors que depuis des années, les choix de consommation incluant notamment le consentement aux fonctionnements bancaires, l’achat des outils numériques dont les matières premières qui les composent,  le recours à Uber dans tout domaine, écrasent des populations (dont des enfants, est-ce utile de le rappeler) qui cherchent à survivre et qui pendant ce temps s’ancrent dans la pauvreté et risquent leur vie? Et nous le savons. Cela ne suffirait-il pas à ressentir cette conscience de l’autre que la question de la vaccination prétend éveiller pour son propre compte?  La conscience écologique est plus accessible lorsqu’elle soigne le sentiment de culpabilité et qu’elle peut s’exercer sans trop de complexité psychique et réflexive.

Que ce soudain souci de soi et de l’autre remette en question si facilement le droit fondamental  de l’accès aux soins pour tous,  l’accès à la culture et aux objets sociaux (si tant est que l’égalité d’accès était déjà établie), que la question du quasi-bannissement ne soit pas un problème, voilà qui étonne. Tout comme le fait que la liberté d’expression déclamée tous azimut au regard des actes de terrorisme de ces dernières années dans cet état de soi-disant « Liberté, Egalité, Fraternité », soit si aisément remise en question.  Etaient-ce des convictions ou les parures d’une identité sociale et culturelle obsolète qui veut encore se faire croire qu’elle a quelque chose de révolutionnaire ou d’indépendant ? Comment se fait-il, par exemple, que nous ne soyons pas heurtés par le contenu radical de la loi sur le terrorisme et le renseignement qui pendant ce temps a été votée ?

Apparemment, il faut nous sentir menacés par une autorité, nous laisser infantiliser (car cela peut à d’autres égards être confortable si l’on observe le rapport dialectique coût/récompense et ses bénéfices en terme de gratification sociale) pour ressentir ce soudain désir de protéger l'autre, derrière lequel se cache la peur. Une peur qui ne dit pas son nom. Peur de la culpabilité. Peur de perdre la santé, peur de perdre son travail, c’est légitime. Peur d’être soi, d’être vertical face au pouvoir et ne serait-ce que pour soi-même, pour ses propres valeurs, peur d’assumer ses pensées profondes. Peur d’incarner ce qu’est sensée être une démocratie au-delà de l’idée que l’on s’en fait. Peur d’être rejeté hors du groupe et de n’être plus considéré ni reconnu comme un pair. Pourtant, c’est bien vers cela que nous tendons, en empruntant simplement un autre chemin, celui de l’absorption dans la masse, de la dissolution. Aujourd’hui, assumer d’être vertical dans l’expression de ses pensées et de ses valeurs est une véritable prouesse.  Cela demande une solidité psychologique considérable, une grande humilité, une conscience de ses limites, un étayage social conséquent, un soutien affectif résistant, des ressources financières.  L’ébranlement de l’image sociale (en sachant tout ce que cela peut impacter dans notre société actuelle) n’étant que le premier des affronts, cela laisse imaginer la teneur des autres entraves pour celui qui s’y engage.

Certains diront qu’il n’est pas incompatible d’avoir une position claire et engagée à tous ces points de vue et habitent cette position, tant mieux. Mais alors comment se fait-il que nous ne puissions pas en discuter ? Comment se fait-il que l’on reproche publiquement à certains de ne pas accepter la critique politique ou scientifique quand d’autres se dédouanent en permanence en interdisant la parole et le débat car ils ont le pouvoir de l’interdire, par la force, la sanction administrative et financière?

Accepter la complexité

« Quand je parle de complexité, je me réfère au sens latin élémentaire du mot "complexus", "ce qui est tissé ensemble". Les constituants sont différents, mais il faut voir comme dans une tapisserie la figure d’ensemble. Le vrai problème (de réforme de pensée) c'est que nous avons trop bien appris à séparer. Il vaut mieux apprendre à relier [4]. » Edgar Morin.

En éveillant les angoisses les plus profondes autour de la mort, la maladie, la culpabilité, l’exclusion hors du groupe social, on entrave l’expression de la subjectivité, les relations, on crée un épais brouillard dans la réalité et l’on divise une population. Comment en vient-on à croire qu’il y aurait les sécurisants et les dangereux, les bons et les mauvais, comme il y aurait les sujets sains et les sujets malades ? Créer des noms pour désigner les opposants à une ligne de pensée : cela devrait nous interpeler. Comment se fait-il que « récalcitrant » soit un terme  si usité depuis ces dernières semaines ? Et que dire de toutes ces appellations « anti ». Pour mettre à l’écart celui qui dérange, il faut le désigner, lui donner un nom, nouveau, identifié par tous, défini par « son opposition à » et non par le contenu de ce qu’il dit. Une fois désigné, localisé, simplifié, la séparation peut avoir lieu et éventuellement, la persécution aussi. Celui qui se sentait persécuté pourra devenir persécuteur, et le reste est dans l’Histoire, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest.

La logique du pour ou contre nous bêtifie. Nous méritons mieux que cela.

 

[1] Robert D. Hinshelwood, "Idéologie et identité : une étude psychanalytique d'un phénomène social" dans Revue française de psychanalyse 2007/4 (Vol. 71), pages 1027 à 1045.

[2] René Kaës, "L’idéologie est une position mentale spécifique. Elle ne meurt jamais (mais elle se transforme)"  dans Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe 2016/2 (n° 67), pages 11 à 26.

[3] 1 Préambule à la Constitution de l’Organisation mondiale de la Santé, tel qu’adopté par la Conférence internationale sur la Santé, New-York, 19-22 juin 1946 ; signé le 22 juillet 1946 par les représentants de 61 États. 1946 (Actes officiels de l’Organisation mondiale de la Santé, n° 2, p. 100) et entré en vigueur le 7 avril 1948.

[4] Edgar Morin, « La stratégie de reliance pour l’intelligence de la complexité », in Revue internationale de systémique, vol. 9, n° 2, 1995.

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