Aux confins de nous-mêmes.

Réflexion sur les enjeux psychosociaux de la situation de confinement et de ses paradoxes en terme de relation à l'environnement.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le confinement génère une condensation, une inversion et une confusion des espaces. Il met en crise le rapport entre dedans et dehors, entre soi et l’autre, familiarité et étrangeté, vide et plein.

Dans ce cloisonnement groupé, ce « chacun chez soi tous ensemble », où situer le particulier, le commun, l’individuel, le collectif ? « Comment se retrouver ? » question qui se pose au regard des risques sanitaires et des mesures associées, et comment « s’y retrouver »,  « s’y reconnaitre », se sentir toujours appartenir au même ensemble à présent tout fragmenté ? Ou place-t-on la notion de contact ? Ne nous sommes-nous jamais sentis autant sujets à l’intrusion que dans ce confinement ?

L’étymologie du terme latin « confine »  nous indique une ambivalence autour de la notion de limite et de contact. D’abord l’idée d’une contiguïté, d’un voisinage, d’un rapprochement, de ce qui touche à, de ce qui est proche dans l’espace : « toucher aux frontières », « être au bord de ». Ensuite, dans ses usages ultérieurs on trouve le sens de solitude et d’emprisonnement, mais aussi de frontière, limite, ou de ce qui avoisine : « aux confins de », incluant toujours cette proximité avec l’autre.

La particularité de notre époque est que nous pouvons continuer à vivre les effets des mécanismes de foule tout en étant isolés, du fait d’internet, des réseaux sociaux multiples, de la diffusion massive d’informations et de la surexposition de chacun aux émotions des autres, y compris de ceux que nous ne connaissons pas. A l’instar d’une foule, les sentiments de familiarité et d’étrangeté se mélangent. Plus impalpables encore, les émotions de masse, ni individuelles ni collectives, diffusent chez soi. Elles peuvent générer un sentiment d’appartenance comme pour les rendez-vous du soir soutenant les soignants. A d’autres moments elles feront intrusion et déborderont par l’effet de résonance avec nos ressentis propres, comme c'est le cas pour la peur ou la colère. Réfléchir, comprendre, analyser, se forger un avis n’est pas chose évidente dans  ce tourbillon d’éprouvés que relaient nos outils numériques. Ceux-là même qui nous permettent le maintien des liens dans cette situation inédite et anxiogène. Trop seule, la personne démunie de ces moyens techniques, trop sollicitée, celle qui en est pourvue.

La  capacité de discernement peut être entravée par la contagion émotionnelle, le manque de confiance en l’information et dans les pouvoirs politiques, les doutes et les questionnements qui ne parviennent pas toujours à s’exprimer dans l’espace social au risque du jugement et de l’exclusion morale. 

La charge émotionnelle, puissamment imprégnée d’angoisse de mort, de perte et d’ « inquiétante étrangeté » d’après le concept freudien, est difficile à réguler car les instances sociales habituelles sont moins présentes et incarnées physiquement pour remplir cette fonction. Elles sont remplacées en majeure partie par le support Internet qui dans toutes ses déclinaisons prend l’allure d’un objet total. Il en va de même pour les tiers sociaux et culturels, dans leur dimension de médiation interhumaine, qui ne peuvent plus jouer leur plein rôle de régulateur, support, contenant, de l’expression de nos univers intérieurs. L’espace commun  déserté, les espaces privés saturés, la perception de l’espace–temps est bouleversée par la déstructuration des repères et des rythmes habituels.

L’inquiétante étrangeté elle, se vit au regard d’un environnement sonore et visuel modifié, bien qu’il demeure familier. Par exemple, tout ce qu’impliquent ces protections physiques actuellement nécessaires à la protection de la santé et à la communication changent les  visages et l’attitude des personnes.

Au-delà du fait de s’occuper, il semble que tout ce qui est proposé (parfois avec beaucoup d’humour) en terme de communication, d’activités, peut jouer ce rôle de décollement du réel potentiellement traumatique et de la sidération qu’il engendre.  Il ne s’agit pas de se couper de la réalité mais au contraire de nous ramener à l’épreuve de celle-ci par l’éprouvé psychosensoriel de ce qui nous entoure dans l’instant présent, l’univers du sensible. Il s’agit de restaurer nos fonctions psychiques de régulation des relations entre notre univers intérieur et le monde extérieur, mais aussi de soi à soi, moins dans l’optique de maintien de la forme physique ou des performances,  que dans l’optique d’essayer de gérer son anxiété et ses tensions. Car le vide laissé par l’absence de travail, la perte de revenus, de vie sociale extérieure, l’incertitude de l’avenir et de la santé, activent avec violence les angoisses les plus profondes.

Autre paradoxe pour les personnes que l’on a poussées au dehors et qui doivent revenir, contraintes, au-dedans. Celles qui n’ont pas de lieu privé, pour lesquelles le dehors, le public, est leur univers quotidien, se trouvent confinées dans un espace vidé de présences et de liens potentiels dont certains subvenaient à quelques besoins vitaux. Le « confinement dans l’exclusion »  vient figurer cette « prison du dehors » où il est toujours question de survie quotidienne. Les ressources précaires ne comportent pas moins de repères et d’habitudes vitales violemment bouleversées. En ce sens les tiers aidants,  en maintenant tant bien que mal leurs actions solidaires, assurent et concentrent cet espace relationnel, également pourvoyeur de ressources de base indispensables à la survie.

Confiné seul ou en petit groupe, l’individu sera singulièrement influencé dans la manière de se vivre lui-même et dans ses relations à l’environnement. Selon le type d’espace dont il dispose, selon le degré de maintien de son activité professionnelle ou routinière, sa santé, la nature et la qualité de ses relations, sa  situation économique, sa personnalité, son histoire et sa culture, il éprouvera l’expérience du confinement avec plus ou moins de désarroi.

Pour chacun et chacune, l’impact sur la sécurité de base et les besoins fondamentaux, (principalement ici : physiologiques, de sécurité et d’appartenance) sera plus ou moins significatif. Pour tous, un remaniement des repères est à opérer et cela prend du temps.

Si les individus se sentent soutenus, assurés dans leurs besoins vitaux, s’ils ne sont pas saturés de peur, de panique et d’injonctions paradoxales, ils ne manquent pas de créativité, d’intelligence, de ressources et de capacité à se relier. Le risque reste, entre tous, de sidérer les pensées, la parole, les réflexions, d’évacuer les objets et fonctions tiers et d’aboutir à ce moment précis où la conscience de Soi et de l’Autre disparaît.

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