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Billet de blog 13 juil. 2022

Universitaires : dans notre Galaxie, les carrières ne tiennent qu’à un clic

La plateforme numérique « Galaxie » a été créée par le MESR pour gérer le recrutement et les carrières des personnels universitaires. Les dysfonctionnements avérés invitent à s'interroger sur la validité de cet outil : il déshumanise les procédures et va jusqu’à déclasser les personnes choisies par les comités de sélection, juste parce qu'elles n'ont pas cliqué au bon endroit et au bon moment.

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Si la Voie lactée, dans laquelle se situe notre système solaire, a de quoi stimuler la curiosité et faire rêver, il en va différemment d’une autre galaxie, beaucoup plus récente : la plateforme créée par le MESR depuis une quinzaine d’années pour gérer le recrutement et les carrières du personnel de l’enseignement supérieur. Ce portail « Galaxie » abrite non pas des étoiles, mais une constellation de sigles dont les noms sont pour une part empruntés à la mythologie ou à l’astrologie grecques.

Parmi eux figure celui d’Antée, terrible fils de Poséidon et Gaia, redouté par les Grecs car il massacrait les étrangers ; par on ne sait quelle ironie, il désigne aujourd’hui le module de dépôt et de suivi des candidatures aux postes d’enseignants-chercheurs à l’université[1]. Cela pourrait faire sourire, si ce géant ne continuait à sévir, sous une autre forme, chaque année, en empoisonnant les vies des candidates et des candidats.

C’est encore arrivé lors de la campagne de recrutement des maîtres et maîtresses de conférences (MCF) qui s’est déroulée cette année. Voici le détail de l’affaire : une personne candidate sur un poste et dépose son dossier sur le portail Galaxie, en respectant les délais, en mars. Cette personne est retenue pour l’audition et reçoit alors un message de la présidence du Comité de sélection lui annonçant la nouvelle et l’invitant à se présenter le jour J. Elle participe à l’audition, avec d’autres candidates et candidats. Elle est classée première : le Comité de sélection juge que son dossier présente toutes les qualités requises par la fiche de poste et que sa candidature répond parfaitement aux attentes de l’équipe enseignante et du laboratoire de recherche. Le Cac (Conseil académique)[2] de l’université valide ensuite ce choix, quelques semaines plus tard.

Tout le monde s’en félicite. Mais jamais la personne élue ne reçoit de notification officielle (courriel, courrier postal, appel téléphonique) lui signifiant l’issue positive de sa candidature, en lui indiquant la marche à suivre. Elle attend donc les résultats, pensant que ceux-ci lui parviendront par une voie officielle et qu’on lui indiquera ainsi la marche à suivre. Pour préparer au mieux la rentrée, les collègues lui signifient de façon officieuse que sa candidature est retenue. Elle s’installe dans la ville où elle vient d’être recrutée. Par un malencontreux concours de circonstances, elle laisse passer le bref délais d’une semaine (15-22 juin) qui permet, sur Antée, dans un petit onglet peu explicite, de valider son classement.

Elle est alors déclassée par le logiciel, et le poste se trouve, de façon mécanique, proposé à la personne figurant en 3e position dans le classement établi par le Comité de sélection (celle qui était classée 2de n’ayant pas trouvé la voie d’accès au fameux petit onglet). Laissant la personne choisie initialement complètement démunie : le module Antée l’a définitivement exclue pour défaut de clic, et ce sans même le lui notifier.

Cette affaire tragique révèle que la logique froide et implacable des algorithmes prime sur la délibération, la concertation, le travail des humains. Selon le ministère de l’enseignement supérieur et la recherche, aucun recours n’est possible pour la personne lésée : Antée a toujours le dernier mot. Aucun vice de forme n’est à déplorer, puisque tout a parfaitement fonctionné, du point de vue informatique.

En effet, le livret disponible en pdf sur Galaxie (disponible pour qui parvient à se repérer dans les méandres de la plateforme) comporte l’article 15 formulé comme suit : « Vous ne recevrez pas de mail individuel vous informant des résultats.  À partir de la date de publication des résultats indiquée dans le calendrier publié sur Galaxie, vous devez vous connecter à votre compte galaxie rubrique ‘notification d’affectation’ ». Le guide détaillé à destination des présidents de jurys de recrutement confirme que tout advient exclusivement par voie numérique, puisque le président du comité doit se borner à effectuer une simple saisie sur Galaxie ; le Comité de sélection n’est à aucun moment habilité (ni même invité) à avertir officiellement le ou la candidat.e.

Du point de vue de la personne lauréate, les conséquences sont terribles : ce sont la perspective d’un poste de MCF et tout un projet de vie qui s’effondrent, dans un contexte de contraction drastique de l’offre (liée aux suppressions de postes qui affectent les universités depuis une dizaine d’années). Tout cela à cause d’un clic manqué. Et au mépris de la personne candidate, de ses années d’études et d’engagement précaire ; en dépit aussi de la décision prise, en pleine conscience, par un comité réuni ad hoc, qui a pris le temps d’examiner toutes les candidatures et de classer première à l’audition la personne qui s’est imposée par la qualité de son dossier et de sa prestation orale.

Même s’il n’y a pas eu de dysfonctionnement du point de vue légal, cette histoire en dit long sur l’inhumanité du système et l’absurdité de telles procédures qui laissent un programme informatique décider de la vie des individus.

Le problème n’est ni nouveau ni isolé. Dans une procédure de recrutement trop souvent opaque, Galaxie désoriente, trompe et dysfonctionne, et ce depuis sa création. La lecture de la FAQ est éloquente, car elle renseigne sur l’éventail des faiblesses de l’outil promu par le ministère. Ce dernier reconnaît lui-même qu’il reste imparfait. Le 6 avril 2022, paraissait le communiqué suivant :
« Depuis quelques jours, la plateforme "Galaxie" qui permet notamment le dépôt et le traitement des dossiers de candidatures des enseignants-chercheurs dans le cadre des campagnes de recrutement dans les établissements d’enseignement supérieur et d’attribution des primes individuelles, a connu des dysfonctionnements techniques suscitant une inquiétude légitime de la part des enseignants-chercheurs n’ayant pas encore finalisé leurs dossiers de candidatures. Ces difficultés informatiques regrettables sont à la fois le fait de l’instabilité de l’un des trois serveurs qui concourt au fonctionnement de la plateforme ainsi que d’un plus grand nombre de connexions suscité par les nouveaux dispositifs permettant d’améliorer substantiellement les carrières et la rémunération des enseignants-chercheurs. »

Le rallongement des délais de dépôt des candidatures ne change rien au fond du problème. Le ministère n’en a cure, comme l’indique l’annonce finale, qui n’a rien de rassurant : « Un chantier de refonte de "Galaxie" est d’ores et déjà en cours, notamment pour stabiliser le portail et moderniser certains de ses modules les plus anciens et cela afin de mieux accompagner la dynamique à l’œuvre dans les établissements en faveur de l’amélioration des carrières et des rémunérations des enseignants-chercheurs. »

Par-delà le cas que nous avons signalé, nous ne pouvons que manifester notre plus vive inquiétude vis-à-vis de cette « dynamique à l’œuvre », qui tend à déshumaniser les procédures de recrutement et d’avancée des carrières en privilégiant les logiciels et leurs algorithmes au détriment des individus et de leur avenir. Nous pensons en effet qu’il est dangereux de réduire la gestion des ressources humaines de l’Enseignement supérieur à des procédures entièrement dématérialisées, qui plus est orchestrées par un outil mal conçu.

Nous souhaitons exprimer collectivement et avec force notre colère face aux mauvais traitements infligés aux candidat.es, au stress et à la perte de temps que cela génère. On n’attendrait pas d’un employeur comme le MESR autant d’indifférence dans la gestion de ses ressources humaines.

De plus, force est de constater que si la numérisation progressive de toutes les procédures d’affectation des postes dans le supérieur est inquiétante, elle participe d’une évolution plus générale des services publics français, pour un « Etat digital » [4]. Désormais, pour avoir accès à des études, à la santé, aux indemnisations sociales, aux impôts, à des papiers d’identité, à son état de service, à sa retraite, il faut pouvoir se connecter à des serveurs informatiques, avoir accès à un ordinateur, être capable de s’en servir et surtout en capacité de comprendre les consignes et procédures de plus en plus complexes qui sont demandées aux usagers.

La dématérialisation des services publics est présentée par le gouvernement comme une amélioration, apportant un gain d’efficacité. Mais où se situe ici le progrès ? Passons sur le coût écologique du numérique, secteur dont la croissance exponentielle ne fait qu’augmenter la consommation énergétique[5]. Passons également sur la question de la protection des données et de celle de la sécurité du système à l’heure où les piratages numériques se multiplient[6]. Mais que dire des inégalités d’accès qui renforcent les inégalités sociales[7] ? Que dire de la situation de précarité dans laquelle se retrouvent aujourd’hui des millions de concitoyen.nes pour qui l’outil informatique représente un motif d’inquiétude du fait de leur incapacité à maîtriser des procédures et des instruments de plus en plus difficiles à comprendre et à utiliser ?

On ne peut que s’indigner contre l’omnipotence des programmes informatiques et autres algorithmes qui gouvernent de plus en plus nos existences. Cela représente un stress de plus en plus constant et une perte de temps pour nous toutes et tous, mais surtout une inégalité profonde et supplémentaire dans l’accès aux services publics.

Dans le cas concret des recrutements d’enseignants-chercheurs – comme plus généralement – il est temps d’arrêter cette dérive inquiétante. Dans un premier temps, si le ministère décide de continuer à recourir aux outils numériques, il est indispensable de les remettre au moins à leur juste place, à savoir celle d’outils et non de maîtres ou de tyrans. Cela implique que le MESR procède dès cette année, de toute urgence, aux améliorations suivantes :

  1. Dans un souci de transparence et d’équité, publication systématique de toutes les étapes de la procédure, depuis son lancement jusqu’à sa clôture (calendrier, liste des membres des comités de sélections, noms des auditionné.es, classement provisoire des COS, classement issu de la validation par le Cac de chaque université, validation sur Galaxie), des informations utiles (coordonnées du service du personnel ad hoc de chaque université), avec envoi à tous les candidat.es, à chaque étape ;
  2. Allongement du délai de validation sur Galaxie (au moins deux semaines)
  3. Que les candidat.es soient systématiquement averti.es par un courriel du résultat du Cac pour qu’ils procèdent à la validation ;
  4. Obligation faite aux DPE des universités d'avertir également par écrit les candidat.es classé.es du résultat et de la procédure à suivre;
  5. Création d’une hotline avec des personnes disponibles pour aider les candidat.es en cas de difficulté ;
  6. Mise à disposition des candidat.es d’une procédure de recours après le délai de validation (par exemple pendant le mois qui suit), afin d’étudier et de régler les cas problématiques.

Dans un second temps, dans les années qui viennent, il faudra aborder les problèmes de fonds et engager une réflexion collective et critique sur la place croissante du numérique dans la gestion des recrutements et des carrières au sein de l’ESR et des risques liées à la dématérialisation de toutes les procédures.

Adeline Grand-Clément (Maîtresse de conférences en histoire grecque, Université Toulouse 2 Jean Jaurès)

Pierre Fröhlich (Professeur d’histoire grecque, Université Bordeaux Montaigne)

Corinne Bonnet (Professeure d’histoire grecque, Université Toulouse 2 Jean Jaurès)

Paulin Ismard (Professeur d’histoire grecque, Université Aix-Marseille)

[1] Le module ANTARES est dédié à la procédure de qualification aux fonctions de maître de conférences et de professeur des universités. Le module ALTAÏR concerne les candidatures à des fonctions d'A.T.E.R. (Attaché Temporaire d'Enseignement et de Recherche). Le module CANOPUS concerne uniquement le recrutement des Astronomes, Astronomes-adjoints, Physiciens, Physiciens-adjoints. Le module VEGA concerne l'affectation des enseignants du second degré dans les établissements d'enseignement supérieur.

[2] Le Cac, réé par la loi ESR, regroupe les membres de la Commission de la Recherche (ancien Conseil Scientifique) et de la Commission de la Formation et de la Vie Universitaire (ancien Conseil des études et de la vie universitaire).

[4] Situation dénoncée notamment par le sociologue Félix Treguer dans le magazine AOC en 2021 (https://aoc.media/analyse/2021/11/11/ia-et-reforme-de-letat-vers-des-bureaucraties-sans-humains/): « L’’État digital’ – concept vanté en juin 2017 par Emmanuel Macron lors d’une ode à la « startup nation » restée célèbre – est aussi et surtout un État en voie d’automatisation : pour accompagner l’horizon du non-remplacement de près de 50 000 fonctionnaires d’ici à 2022, le plan Action Publique 2022 lancé en octobre 2018 misait sur des ‘technologies telles que l’intelligence artificielle et les RPA (robotic process automation)’, et ce afin de ‘d’automatiser les tâches répétitives et à faible valeur ajoutée’ ».

[5] Sur l’empreinte écologique du numérique, et les perspectives futures, voir par exemple le site de l’Arcep.

[6] Des attaques virales d’une ampleur sans précédent ciblent certaines universités françaises, depuis 2019 (citons le cas de l’université de Corse, à qui les pirates ont demandé une rançon : https://www.ouest-france.fr/education/etudiant/universites/l-universite-de-corse-victime-d-une-cyberattaque-les-pirates-demandent-une-rancon-6373793).

[7] Voir sur ce point les travaux et réflexions relayés par la Quadrature du Net.

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