La canadianisation de la France

La nomination récente du Canadien Benjamin Smith à la tête d’Air France-KLM donne maintenant à la suggestion des airs de truismes.

Exagérer sciemment… On juge bon parfois portraiturer une situation à grands traits pour mettre en relief les lignes de force qui se perdent dans un réel tout en demi-teinte. Imaginez maintenant quand la réalité s’entête tellement à nous donner raison qu’elle rend triviale la proposition ! Ainsi en va-t-il de la canadianisation de la France. La nomination récente du Canadien Benjamin Smith à la tête d’Air France-KLM La nomination récente du Canadien Benjamin Smith à la tête d’Air France-KLM donne maintenant à la suggestion des airs de truismes.

Quels sont les conditions qui permettaient d’abord un tel postulat ? La réduction d’un peuple jadis déterminé et réputé ingouvernable à un agrégat d’administrés. On fait balloter la conscience des gens entre des institutions républicaines dépouillées de leur puissance, à la manière des peaux mortes haussmanniennes qui renferment des intérieurs modulaires que l’on retrouve désormais à l’identique dans toutes les autres villes du monde, et une Europe, dirigée par des affairistes de l’ombre et d’anciens dirigeants de paradis fiscaux, dont on ne saisit rien des processus délibératoires. Comme les Québécois confrontés au feuilleton séculaire de querelles entre le siège de la fédération, Ottawa, et l’autre capitale, Québec, voici les Français tenus de lire les journaux relatant les désengagements successifs des responsables politiques, « Bruxelles » étant le site mystérieux d’oracles contraignant à ceci ou cela tous ceux qui continuent pourtant de militer pour sa reconnaissance. À ce désordre s’ajoute la fatalité de réalités commerciales et industrielles qui vont en se « mondialisant », le dictat de la concurrence entre tous contraignant fatalement les subordonnés de cet ordre, à des sacrifices profitant à une oligarchie qui se croit apatride. Comme au Canada, cette réalité est dépourvue de contrepoids critique, au sens où peu de voix, sinon les marginales, se font entendre pour signaler que cette prétendue fatalité de la concurrence mondiale est en réalité que le bilan des partis au pouvoir. C’est pour arriver à l’étouffant état de concurrence que nous connaissons qu’on a organisé l’ouverture des marchés, la financiarisation de l’économie, l’indépendance des banques centrales, le soutien diplomatique aux multinationales et la mise à mal du code du travail. Mais cette même « élite » a ensuite le culot de se plaindre du résultat catastrophique engendré par ces mesures, lequel sert maintenant de prétexte pour justifier le règne grandissant de l’austérité et de nouvelles vagues de déréglementation. L’engourdissement du débat public a rendu presque impossible la politisation d’un tel bilan.  

La canadianisation de la France, c’est aussi le fétichisme de l’anglais donnant à croire qu’un magazine baptisé Society sera plus crédible que s’il se nomme Société, et qu’une France Business School fera une entité plus grande que si elle passe pour une École de commerce. C’est l’apparition d’une culture administrative que la soif de succès rend violente et stupide, l’arrivée de la Première Dame ou des primaires en politique, du « politiquement correct » plaqué ou dénoncé à l’aveugle, de la sublimation de toute réussite nationale à travers les seules représentations sportives, par exemple, alors qu’aucune de ces greffes ne prend vraiment, sinon que sous une forme bâtarde qui donne l’impression à quiconque connaît et la France et les États-Unis de n’être dans aucune des deux réalités historiques et culturelles, mais plutôt dans un entre-deux insignifiant, un Hexagone comme un gros Québec ou un petit Canada. Le singulier engouement que bien des médias français ont éprouvé pour un Justin Trudeau, fadasse Premier ministre du Canada, est révélateur de la perte de repères politiques et symboliques qu’on observe dans la République française.

Le XXIe siècle voit en cela la France pâlir, peu importe les allégeances politiques. Seuls les rares qui restent enfermés dans Bernanos croient que le monde se soucie encore de ce que pense la France. Seuls les nostalgiques y voient, à l’autre bout du spectre politique, le terreau d’une résistance politique capable de renverser un gouvernement sitôt qu’il est question des retraites, entre autres acquis sociaux.  

Du point de vue des actifs publics et de la vie organisationnelle de type privé, les investisseurs Paul Desmarais – le père, puis le fils – sont l’illustration de l’intégration de la vie économique française dans un ordre plus large, façonné par des possédants appartenant davantage au régime de l’argent qu’à toute autre réalité nationale ou culturelle. Ces Franco-Ontariens ont d’abord occupé une place de choix dans le conseil d’administration de Total après sa fusion avec PetroFina et Elf, et ce, pendant une quinzaine d’années. C’est à ce moment que la Françafrique, ce réseau d’influence néocoloniale et d’interventions violentes dont elle a hérité, s’est trouvée embranchée à d’autres sphères de pouvoir, au Canada, au Qatar, en Russie… Ce n’est que dans la forme que Total est restée une société française, la majorité de ses actionnaires étant aux États-Unis, au Canada ou au Royaume-Uni. En tandem avec la famille Frère de Belgique ou à partir de leur firme Power Corporation, les Desmarais se sont aussi engagés, au tournant du siècle, dans GDF Suez et Pernod Ricard. Paul Desmarais père est un des rares investisseurs étrangers à avoir fait la une d’hebdomadaires français. Nicolas Sarkozy l’a fait grand-croix de la Légion  d'honneur, en attribuant explicitement à ce parrain politique le fait de sa présence à l’Élysée.     

En ce qui concerne les relations de travail, et ce, dans l’esprit de « réforme » impulsé par la glose lénifiante du président Emmanuel Macron, Benjamin Smith tentera à son tour de canadianiser un aspect important de la culture française. D’un point de vue historique, le Canada n’est pas la France, il s’agit d’une colonie qui peine à taire son nom. Cette monarchie parlementaire qu’elle reste n’étant pas formellement une république, ceux qui s’y trouvent ne sont donc pas formellement citoyens, mais des sujets de Sa Majesté. Aussi bien dire, au sens strict, des colons. Il s’agit historiquement d’une législation impérialiste à vocation économique où on a essentiellement développé des terres spoliées aux peuples qui s’y trouvaient déjà, les « Premières Nations », à l’initiative d’entreprises étrangères, comme la Compagnie de la Baie d’Hudson, et en fonction de marchés éloignés. Les mouvements sociaux ont toujours été timides en colonie, l’État passant davantage pour le garant de simples droits individuels. Ici, on ne se plaint pas d’avoir seulement deux semaines de vacances annuellement, l’idéologie de la gouvernance a mis dans la tête des gens qu’on est en toutes circonstances des « clients », même dans une bibliothèque (encore) publique ou entre collègues d’une même institution, et voter pour des partis dits de gauche, même aussi timorés que le Parti socialiste en France, semble tenir de l’utopie. Une infime minorité politisée se trouve de toutes les luttes. C’est à une sociologie pareille, celle de la docilité résignée des travailleuses et travailleurs, notamment par le biais d’Air France, qu’on souhaite arriver en Europe.

S’il est vrai de la France qu’elle n’a pas perdu sa verve caractéristique et son sens profond des luttes sociales, l’expérience que lui prépare ce Canadien en mission chez elle pourra être l’occasion de le démontrer.

 

Alain Deneault

Auteur de La Médiocratie (Lux Éditeur),

de De quoi Total est-elle la somme ? Rue de l’Échiquier)

et de Faire l’Économie de la haine (Écosociété)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.