Pourquoi il y aura encore des attentats

L’Etat Islamique est en train de subir une défaite militaire sur ses terres d’Irak et du Levant, c’est une bonne nouvelle, mais elle pose, à terme, plus de problèmes et d’inconnues qu’elle n’en résout.

La fin de la bataille contre Daech sera peut-être une victoire militaire mais elle ne sera certainement pas la fin de la guerre, car elle porte en elle tous les germes qui vont générer d’autres conflits dans lesquelles les puissances militaires en présence sont déjà impliquées et sur lesquels la communauté internationale fait preuve d’une coupable impuissance. Ceci va avoir d’autres implications et conséquences qui nous concernent et vont nous impacter plus directement en France et en Europe. Il faut être lucide, si la guerre n’est pas finie là-bas, elle ne le sera pas plus ici, elle prendra des formes différentes, asymétriques, mais nos territoires sont déjà depuis quelques années des cibles privilégiées d’actes de guerre qu’on qualifie encore pudiquement de terrorisme islamique.

Il n’y a rien de pire qu’une armée défaite et qui bat en retraite, car c’est là, où n’ayant plus rien à perdre, qu’elle commet les pires horreurs. L’histoire de l’humanité est pleine de ces terribles exemples, la retraite de Russie de l’armée allemande, la défaite de l’armée américaine au Viêtnam, la fin de la guerre d’Algérie pour l’armée française… les martyres d’Oradour-sur-Glane ont été les victimes d’une armée nazie qui se savait condamnée, la liste est longue de ces soldats défaits qui assassinent aveuglément avant de capituler ou mourir.

Les combattants de l’Etat Islamique sont en train de livrer leurs derniers combats en Syrie comme en Irak, certains ont déjà quitté ces territoires sous leurs vraies ou fausses identités, nombre essayent de retourner dans leurs pays d’origine, déboussolés et amers ; mais il y a fort à parier que ces « soldats perdus » ne le seront pas pour tout le monde. Daech n’est pas qu’un mouvement terroriste, c’est une armée, avec une hiérarchie, une structure et une logistique qui peuvent survivre longtemps après l’assaut final contre ses derniers bastions.

Daech est une armée en déroute qui va commettre, comme toutes les autres armées défaites, les pires massacres avant de rendre ses dernières armes. Elle va même faire pire que les autres armées conventionnelles contenues dans un territoire délimité, car l’Etat Islamique a des ramifications partout, en Europe comme ailleurs, et ses adeptes, ultra-minoritaires parmi les populations musulmanes, vont, comme dans un suicide collectif de type sectaire, jeter leurs dernières forces pour tuer aveuglement. Entre le retour des « djihadistes » qu’on ne pourra pas entièrement filtrer malgré l’excellence du renseignement français et de ses alliés, et le dorénavant impossible départ vers le levant de ceux parmi les jeunes qui continuent de se radicaliser ou de s’auto-radicaliser sur nos territoires, nous avons désormais affaire à un potentiel de destruction inédit, intensif, limité dans le temps, mais dont imagine à peine la violence suicidaire du fait même de la décomposition de l’Etat Islamique et de la disparition de cet idéal, qui s’est incarné un moment donné, dans un territoire et une construction politico-religieuse.

Nous savons que les queues de comète sont plus longues et parfois aussi destructrices que les comètes elles-mêmes. C’est pour cela qu’il faut se mettre en situation d’affronter le pire, car le pire est à venir. Ces propos ne sont ni prophétiques, ni alarmistes, ni pessimistes, c’est juste une analyse lucide, nourrie par l’histoire, la sociologie des mouvements sociaux, l’observation et l’étude de cas de radicalisations qui ne peuvent plus être analysés comme individuels tant ils se répliquent, se multiplient et prolifèrent.

Il faut être lucide et clairvoyant car ces violences qui viennent vont nous déstabiliser, nous faire mal, nous faire douter sérieusement sur notre capacité à vivre ensemble, nous jeter les uns contre les autres, comme une victoire posthume de ces criminels qui utilisent une religion comme on use d’une voiture bélier ou d’une arme de destruction massive. La capacité de résilience de la société française et des autres sociétés européennes comparables est certes grande, mais elle n’est pas infinie, la montée et les scores électoraux de l’extrême-droite, en France en particulier, sont l’expression la plus limpide des limites de cette résilience. Nos sociétés sont à bout de nerfs même si les ondes de choc des attentats ne donnent pas lieu à des manifestations anti-musulmanes massives, les ressentis et les peurs sont là et pour longtemps encore.

Oui, il y aura encore des attentats, mais que faire pour y faire face ?

La première réponse est à l’évidence sécuritaire, pendant une longue période encore nous devrons vivre sous un état d’urgence qui ne sera plus l’exception puisqu’il devient déjà la norme dans bon nombre de pays dont la France. Ici comme ailleurs, une majorité de citoyens est prête à sacrifier un peu de libertés pour un peu plus de sécurité et ce malgré les protestations, par ailleurs légitimes, des organisations des droits de l’homme. La contrepartie est que le niveau d’exigence sécuritaire des Français augmentera de manière inversement proportionnelle au rétrécissement relatif de leurs libertés. Pour tout gouvernement, c’est l’angoisse, car aucune politique sécuritaire, aussi efficace soit-elle, ne peut éviter des attentats aveugles commis par quelques « desperados » solitaires d’une cause perdue.

La seconde réponse est tout à la fois politique et sociologique. La vulgate la plus répandue est que les jeunes djihadistes qui commettent des attentats ici, ou qui ont rejoint Daech sur ses terres, le font parce qu’ils sont mal intégrés, manipulés par les réseaux sociaux et des prédicateurs habiles, qu’ils souffrent d’un malaise identitaire ou qu’ils appartiennent à des minorités musulmanes opprimées et discriminées. Ce sont des explications commodes qui permettent de mettre à distance ces « monstres », de chercher une excuse sociologique à l’innommable, à nier à ces jeunes leurs capacités d’assumer leurs choix et leur actes, à les infantiliser pour ne pas voir leurs reflets dans nos propres miroirs. Non, ces jeunes terroristes, déjà passés à l’acte ou en instance de le faire, ne sont pas irresponsables, ils sont pour la plupart, que ce soit en France, en Belgique ou en Espagne, plutôt mieux intégrés que la moyenne des jeunes issus des immigrations, ils sont passés par nos écoles et nos institutions éducatives, ils sont le produit de notre culture européenne, de nos sociétés de sur-consommation, de nos déserts identitaires, de nos ghettos urbains et sociaux, de notre incapacité à inclure des pans entiers de nos populations les plus modestes.

L’écrasante majorité des musulmans dans nos pays vivent leur religion de manière paisible, quoique de plus en plus conservatrice et identitaire, ils participent très largement à la vie économique, sociale et culturelle de leurs pays d’appartenance. Ils subissent certes, plus que d’autres, les carences pour ne pas dire l’absence, notamment en France, d’une vraie politique d’intégration, mais celle-ci se réalise concrètement tous les jours malgré un contexte difficile. La preuve en est l’émergence massive d’une classe moyenne issue des secondes générations des immigrations dans nos pays, plus nombreuses mais moins visibles que ces populations qui restent assignées à résidence dans nos quartiers et banlieues périphériques, car en s’intégrant elles se dispersent dans le tissu urbain de nos villes. Si on devait expliquer le passage au terrorisme islamique par la difficulté d’intégration c’est par dizaines de milliers qu’on compterait alors les jeunes qui y basculeraient.

Non, les jeunes djihadistes ne sont pas le produit d’un « défaut d’intégration », il faut les considérer comme des acteurs qui font des choix politiques et religieux et passent à l’acte terroriste en conscience, de la même manière que certains anarchistes du début du 20ème siècle passaient «  à la propagande par les actes » en posant des bombes à Paris et ailleurs et en assassinant même le président du Conseil Sadi-Carnot. Cela au moment même où la majorité du mouvement anarchiste était occupée à créer les premiers syndicats, les bourses du travail et les mutuelles. Ces jeunes ne sont pas des victimes d’eux-mêmes, d’Internet ou de la main de l’étranger, ils sont conscients et responsables de leurs actes, et c’est en tant que tel qu’il faut les combattre et agir de manière à assécher le terreau sur lequel ils peuvent encore avoir de l’influence en se présentant comme martyrs d’une cause sacrée, celle de l’avènement du Califat et du retour d’un Islam des origines qui n’existe que dans leur imaginaire.

Pour conclure, c’est en affrontant cette réalité, qui nous dérange forcément, que nous pouvons trouver les moyens de circonscrire l’espace militant de Daech, prévenir les radicalisations actuelles et à venir, élaborer des discours appropriés et mener des actions à la fois sécuritaires, sociales et urbaines à la hauteur des enjeux et des menaces qui continueront à peser sur nos têtes pour une longue durée. Ce terrorisme qui nous menace toujours s’attaque en particulier à l’Europe, à ses valeurs démocratiques, à son mode de vie et ses fragiles cohésions sociales et ethniques afin de creuser les failles, exacerber les extrémismes et les discriminations qui en découlent pour recruter encore plus d’adeptes qui se pensent comme des justiciers ou des redresseurs de torts à travers leurs actes criminels. Pour l’instant, et mises à part de difficiles et compliquées collaborations sécuritaires, il n’y a aucune politique européenne commune ambitieuse en matière de réduction des inégalités urbaines et sociales, d’éradication des ghettos ethniques, d’égalité des chances ou de rapports clarifiés avec l’Islam et les musulmans en Europe. Chaque pays tente de bricoler, car c’est bien le mot, des réponses au cas par cas, après chaque attentat, en attendant le prochain. L’ennemi, Daech, malgré son affaiblissement a bien compris que c’est l’Europe qu’il faut viser en priorité, non pas parce qu’elle le combat militairement, mais parce qu’elle représente tout ce qu’il déteste : les libertés démocratiques collectives et individuelles, l’émancipation et le libre arbitre des femmes, le vivre ensemble, le respect des croyances de chacun, la perspective d’un avenir commun dans la diversité des appartenances.

C’est donc au niveau européen que le combat doit être mené par un noyau dur des pays les plus concernés : la France, l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, les Pays-Bas, l’Italie… et ce malgré des modèles sociaux et politiques divergents parfois, notamment en matière de politique d’intégration. L’Europe élabore des programmes pour tout un tas de choses dont on peut interroger parfois le niveau de pertinence, mais elle est pour l’instant impuissante à penser et à agir de façon à protéger plus efficacement ses citoyens et à se projeter dans le futur à travers des programmes ambitieux de promotion, d’inclusion et d’intégration et de lutte frontale contre Daech et ses criminels résidus.

Il est plus que temps car il y aura encore des attentats…

 

Adil Jazouli

Sociologue, à la Plateforme internationale  «  violence et sortir de la violence » Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme à Paris, chercheur-associé au Cevipof/Sciences.po

Prochain ouvrage « Marie, Meriem, Myriam » Début 2018, éditions La boîte à Pandore

 

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