Afrique du sud : enjeux de la nation arc-en-ciel
A l’occasion de la célébration des 100 premiers jours de la présidence de Jacob Zuma, on ne s’attendait pas à une pluie de critiques, pas plus qu’à un concert de louanges. Médias et partis politiques se sont livrés à l’énumération des succès et des échecs du nouveau président dans un climat de consensus, que l’Afrique du sud n’avait pas connu depuis l’ère Mandela. Pragmatisme fut le maître mot pour qualifier cette étape du leadership de Jacob Zuma. Malgré de virulentes luttes internes, l’ANC et ses alliés se sont mis avec succès en ordre de bataille pour soutenir la politique présidentielle. Un an après son élection, tous s’accordent à reconnaitre la nouvelle stature de Jacob Zuma, malgré quelques fausse notes sans lendemain concernant sa vie privée. C’est une première bataille gagnée, mais pas encore la guerre.
Qui influence et conseille le président ?
Sous-jacente à cette question en est une autre, «Qui dirige vraiment l’Afrique du sud »? C’est une des interrogations récurrentes dans la classe politique. Le dernier étage de l’immeuble Luthuli, l’étage de la direction du siège national de l’Anc situé en plein cœur de Johannesburg ? Des membres influents de la communauté économique et de ses financiers ? Ses plus proches conseillers placés dans le ministère de la présidence, comme l’avait fait son prédécesseur, Thabo Mbeki ? L’analyse de l’entourage de Jacob Zuma est révélatrice du fossé qui sépare les deux hommes en termes de gouvernance. Autant celui de Mbeki était restreint, il ne cachait pas sa méfiance vis-à-vis de cette black elite, à qui il ne manquait jamais de faire remarquer qu’elle lui devait tout, autant l’entourage de Zuma est diversifié. Il écoute et semble prendre en compte les conseils, d’où qu’ils viennent.
Un hebdomadaire note 5/10 l’action des 100 premiers jours
C’est une tradition pour la presse sud africaine de noter ses gouvernements. La note que lui a donnée un grand hebdomadaire sur l’action générale se situe entre 5 sur 10 avec des variantes qui vont de zéro sur le chapitre des institutions, dont la garantie de leur fonctionnement démocratique n’a pas convaincu les journalistes et les experts. Pour les créations d’emplois, le candidat Zuma avait promis 500.000 jobs avant décembre 2009, l’objectif n’a pas été atteint. La meilleure note, 7/10, est attribuée à la politique pan africaine et à la coopération internationale. La visibilité de Zuma auprès de Barak Obama, sa présence au G8 et au sommet des non alignés, dans l’organisation du sommet de la SADC sur Madagascar, mais surtout le succès de sa visite à la cour royale d’Angleterre sont pour beaucoup dans l’obtention de cette bonne note. La même note a été attribuée à la lutte contre la criminalité, dont les chiffres -une grande première- sont en baisse ainsi que ceux de la corruption. L’hebdomadaire rappelle la suspension de quelques officiels et la mise en place de structures qui montrent une détermination nouvelle en la matière. Autre note positive, la visibilité donnée au respect des promesses électorales, par le devoir d’intervention sur la base d’objectifs donnés aux élus locaux. A été appréciée également, la mise en place de la hot line, une ligne de téléphone ouverte aux doléances des Sud africains, quels qu’ils soient.
Deux lourdes mauvaises notes, en revanche sur la l’éradication de la pauvreté et l’amélioration du système éducatif, les deux murs contre lesquels ont buté tous les présidents de l’Afrique du sud démocratique. En témoignent, les manifestations de plus en plus nombreuses dans les townships parfois très reculés, où la vie des habitants n’a pas changé d’un régime à l’autre. En témoignent aussi les grèves et les manifestations, face à l’impact de la crise mondiale et les licenciements massifs que connait le secteur des mines, notamment. Dans les discours, le fossé semble se creuser entre les différentes parties de l’alliance gouvernementale, l’ANC, d’une part,
le Parti communiste et le syndicat Cosatu, d’autre part. Si ce dernier, depuis l’élection de Jacob Zuma, se montre plus « compréhensif » qu’avec son prédécesseur, notamment dans les grandes négociations salariales du début de l’année, les relations semblent se dégrader sous la pression de l’accroissement des tensions sociales, qui portent une nouvelle fois les traces de la discorde.
« Le cauchemar transformé en rêve »
Une phrase entendue parmi les diplomates en postes à Pretoria, pour qui les craintes de corruption généralisée, de contournement des lois internationales, de démagogie économique, de banalisation du viol, des « comportements tribaux » de Jacob Zuma sont oubliées. Oubliées également les angoissantes questions sur qui sera la première dame d’Afrique du sud. La participation du président au G8 a été le tournant dans l’opinion internationale. Ses rencontres avec Barak Obama lui ont donné une stature qui rassure les milieux diplomatiques. Jusqu’aux correspondants de la presse internationale qui ont banni de leurs commentaires les caractérisations de « président criminels » que certains ont utilisés lors de son investiture, pour en faire un président chef d’une grande famille, dont l’entretien coûte cher à l’Etat. C’est moins grave.
Jacob Zuma à la recherche d’une stratégie.
Cependant, la présidence Zuma ressemble souvent à un exercice de funambule. Il sera difficile, au moment du bilan de tirer les enseignements d’une ligne directrice bien établie, forte d’une logique, comme ce fut le cas de la politique menée par Thabo Mbeki. Ce dernier avait une obsession, faire émerger une classe moyenne noire dans une économie mondialisée, il ne doutait pas qu’elle aurait un effet d’entrainement. Ce qui ne s’est pas vérifié. La préoccupation de Jacob Zuma, en début de son mandat, est de faire baisser le niveau de pauvreté. C’était le leitmotiv de sa campagne électorale, le problème, c’est qu’il n’a pas de stratégie. Il agit au coup par coup et a du mal à convaincre.
En premier lieu ses alliés du syndicat Cosatu et du Parti communiste. Les rapports deviennent de plus en plus tendus, mais par chance pour le président, cette « gauche » est divisée. On l’a vu avec la surenchère de Julius Malema, le bruyant dirigeant de la jeunesse de l’ANC, qui a multiplié les provocations populistes mettant la présidence dans un grand embarras, car Jacob Zuma lui doit beaucoup pour son élection. La Cosatu, comme le Parti communiste ont condamné et pris leurs distances vis-à-vis de la surenchère de Malema. Mais au niveau de la base du parti, les divisions sont profondes et les cicatrices des affrontements que l’ANC a connus lors de son dernier congrès ne semblent pas se cicatriser.
Des stades-cathédrales pour la coupe du monde de football.
La préparation de la coupe du monde et la fébrilité qui règne à l’approche de l’ouverture a mis au second plan les priorités politiques. Les Sud africains ont beaucoup espéré que cet événement leur apporterait de grands bénéfices. Ce n’est pas encore l’heure des bilans, mais dès l’approche de la date d’ouverture, les espoirs ont fondus. En termes d’emploi, l’augmentation a été perceptible, due, notamment, à la construction des stades, véritables cathédrales, à l’amélioration des voies de communications : rénovation des autoroutes, des aéroports, création d’une ligne genre RER entre les centres ville de Johannesburg et Pretoria. Depuis l’ouverture des festivités, le commerce connaît une envolée, ainsi que le tourisme, un des fleurons de l’économie sud africaine. Mais le grand gagnant de l’organisation de la Coupe du monde football ne sera, hélas, pas le peuple sud africain mais la Fifa et ses alliés dans le business local. C’est le cas pour tous les pays qui organisent cet événement mondial, mais pour la fragile économie de l’Afrique du sud, la balance risque de ne pas pencher dans le bon sens.
Quelques jours après le premier match de la coupe du monde de football, la grande gagnante de l’événement est l’image de l’Afrique du sud. Au fur et à mesure des innombrables reportages publiés dans les media, les clichés catastrophistes, si nombreux sur ce pays –parlant, par exemple, de Soweto comme d’un immense bidonville- ont laissé la place à des analyses beaucoup plus mesurées, voire positives.
Anne Dissez
Auteur de l’Afrique du sud aujourd’hui, éditions du Jaguar 2009
Afrique du sud : enjeux de la nation arc-en-ciel, éditions Acoria 2010