L’école au temps du confinement, un sentiment d’immense gâchis

Et si on profitait de cette période de confinement pour faire autrement?

Voilà bientôt trois semaines que les écoles sont fermées, et on peut d’ores et déjà tirer un premier bilan de l’efficacité de la continuité pédagogique telle qu’elle a été mise en œuvre un peu partout dans notre pays. Les témoignages s’accumulent, et on ne compte plus les émissions consacrées au sujet, dans lesquelles une majorité des parents, des enseignant.e.s et des élèves font part de leurs difficultés. Pour les premiers, difficultés à accompagner leurs enfants tout en travaillant, que ce soit en télétravail ou à l’extérieur, difficultés à pouvoir les aider, même pour celles et ceux qui ont le niveau d’études suffisant. Pour les seconds, difficultés à rester en contact avec leurs élèves, à pouvoir répondre à leurs interrogations, à doser la quantité de travail, en lien avec les enseignant.e.s des autres matières. Pour les élèves, enfin et surtout, le sentiment pour une immense majorité d’être perdu.e.s, confronté.e.s à une tâche trop difficile sans recevoir l’aide nécessaire. Plus que jamais les inégalités sont criantes, entre celles et ceux qui bénéficient du matériel informatique suffisant, de conditions de travail propices, et de parents capables de suivre la scolarité de leurs enfants, et celles et ceux qui vivent à dix dans un trois-pièces sans connexion internet, avec un téléphone pour toute la famille, sans imprimante, et avec des parents peu disponibles et incapables d’aider.

L’école française, régulièrement championne des inégalités scolaires dans les classements internationaux, ne déroge pas à sa réputation et fait preuve d’une rigidité et d’un manque d’imagination proprement désolants. Précisons dès à présent qu’il ne s’agit pas de pointer la responsabilité des un.e.s ou des autres, chacun.e s’efforçant de faire ce qu’il ou elle sait faire, avec les moyens dont il ou elle dispose, et la plupart du temps une certaine bonne volonté. Mais force est de constater que l’occasion n’a pas été saisie de mettre à profit cette période particulière pour essayer de réconcilier parents, enseignant.e.s et élèves avec l’école, en s’affranchissant de ce carcan déjà si pénible en temps ordinaire, et devenu totalement absurde avec la mise en place du confinement.

Aussi est-il temps d’admettre enfin quelques principes essentiels, on se sentira mieux une fois que tout le monde sera d’accord là-dessus :

  • La continuité pédagogique telle qu’elle est mise en œuvre ne fonctionne pas. Il est absurde et contre-productif de vouloir continuer à dispenser les enseignements en respectant les programmes.

  • Les inégalités sont exarcerbées et insupportables, entres des élèves qui ont complètement perdu le contact avec l’école d’un côté, et d’autres qui bénéficient au contraire d’un stage intensif de perfectionnement.

  • La situation crée des tensions au sein des familles. C’est une source d’inquiétude supplémentaire qui s’ajoute à toutes les angoisses inhérentes à cette période.

Alors, que faire ? Pour les élèves qui ont des examens prochainement, pas grand-chose. Tant qu’on ne sait pas encore les décisions qui seront prises concernant le baccalauréat, chacun.e est bien obligé.e d’essayer de s’y préparer du mieux possible, de tenter de finir les programmes, en souhaitant qu’une solution sera trouvée pour ne pas trop les pénaliser.

Mais pour tous les autres ? Doit-on renoncer, sous prétexte de ne pas creuser les inégalités, à tout enseignement, et laisser les enfants devant les écrans, au pire, ou laisser aux parents toute la responsabilité de trouver de quoi les occuper ? Evidemment non. Mais que peut alors proposer l’Education nationale ?

Mille choses.

Tout d’abord il est urgent de décréter que pendant cette période, on oublie les programmes scolaires. Plus d’exercices imposés de maths, de français et d’anglais. Plus de divisions à deux chiffres, de trigonométrie, de passé simple, de prétérit et d’accord du participe passé. Laissons tout cela, il sera bien temps de s’y pencher plus tard, quand la situation sera redevenue normale. Une scolarité dure quinze ans, de la maternelle à la classe de terminale. A raison de 36 semaines par an, cela fait un total de 540 semaines. A supposer que la situation dure 10 semaines, c’est moins de 2 % du temps total de scolarité qui serait perdu. Qui va vraiment croire que les élèves ne parviendront pas à rattraper ce retard ? Et même si certaines notions ne sont pas traitées, quelle importance ?

Donc, on oublie les programmes, c’est acté. Les parents soufflent, les enseignant.e.s aussi, et les élèves sont libérés d’un poids. Plus d’évaluations, plus de contrôles de connaissances, plus d’exercices incompréhensibles. Plus d’obligation à faire quelque chose qu’on ne sait pas faire.

On respire, tous ensemble, et on se détend.

Mais enfin, qu’est-ce qu’on va leur faire faire à nos chères têtes blondes, et brunes, et rousses ?

Mille choses, on vous dit, en gardant en tête deux principes non négociables :

  • Tout le monde, avec ou sans connexion, avec ou sans aide, doit pouvoir participer

  • Les parents et les enfants ont besoin de liberté, et doivent pouvoir choisir leurs activités, en fonction de leurs goûts, de leurs capacités, de leurs conditions de confinement, de leur âge. Les enseignant.e.s doivent cesser de vouloir contrôler le travail des élèves. De toute façon ils n’y parviennent pas.

Et je rajouterais un troisième principe, qui devrait nous guider dans nos décisions : Puisque de toute façon on ne peut pas suivre les programmes et qu’on décide tous ensemble de faire une pause, pourquoi ne pas essayer de se faire plaisir ?

Il est temps de créer, de jouer, de discuter, d’apprendre autrement. Le rôle de l’Education nationale, et de tous les enseignant.e.s, c’est de mettre à la disposition de tou.te.s un choix immense de contenus pédagogiques, ludiques, artistiques, dans lequel chacun.e pourra piocher, à son rythme.

Entre un million de choses, on pourrait imaginer par exemple :

  • des concours d’écriture, de dessin, de bandes dessinées, de création musicales ou vidéo avec des productions à rendre par internet ou par courrier

  • que chaque élève écrive son journal de confinement, ou n’importe quoi d’autre, cela vaudra bien les journaux de confinement de nos écrivains académiques. Il est temps de généraliser la pratique du texte libre chère à Célestin Freinet. Les élèves qui le peuvent enverront leurs textes à leur enseignant.e pour recevoir conseils et corrections, les autres rendront leur texte à la fin du confinement

  • des défis sportifs à réaliser à la maison

  • des jeux de société, qui nécessitent peu de matériel, à pratiquer seul ou en famille

  • des sujets de philosophie, adaptés à tous les âges, qui permettent d’oganiser une discussion au sein de la famille

  • des énigmes, des devinettes

  • une poésie par jour à apprendre

  • une dictée par jour à la télé

  • des jeux pour apprendre la programmation

  • et tant d’autres choses, faisons preuve d’imagination !

Du côté des apprentissages un peu plus scolaires, c’est l’occasion pour les élèves d’apprendre ou de réviser tables de multiplication, verbes irréguliers, vocabulaire de langue étrangère, ou encore capitales et pays du monde. Tout ça sous forme de jeu, de défi. Et d’organiser des concours entre parents et enfants, où il n’est pas nécessaire d’avoir fait de longues études pour participer.

Comment alors proposer ces contenus aux élèves ? Par internet, bien sûr, avec un site qui, chaque jour, devra proposer un sujet d’écriture, de dessin, de bande dessinée, de vidéo, des idées de jeu, des défis de mémorisation, des poésies, des dictées, des sujets de philosophie et de discussion, avec des liens vers des quizz, des jeux, des contenus qui font envie. On ne négligera pas non plus les vidéos pédagogiques, internet regorge de trésors de vulgarisation scientifique, de passionnantes vidéos d’histoire, ou de contes pour petits et grands, il suffira de guider les élèves vers ces sources de savoir inestimables que nous offre internet, en les classant par thèmes et par âges éventuellement (et on oublie les matières, bien sûr).

Et pour celles et ceux qui n’ont pas ou peu accès à internet ? La télévision et la radio doivent jouer le rôle de relais. Il ne s’agit pas que les enfants passent leur journée devant la télévision, mais que les parents et les enfants puissent y trouver, quel que soit leur niveau, des idées d’activités à mener seul ou à plusieurs. Chaque jour, et pour chaque niveau, un sujet d’écriture, de dessin, un jeu de société, une énigme, des exercices de mémorisation, des jeux, une idée de débat, quelques vidéos courtes…

Et pour les plus défavorisé.e.s, celles et ceux dont on sait qu’ils sont livré.e.s à eux-mêmes, il reste l’envoi par courrier. Faisons preuve de générosité, et offrons aux plus démuni.e.s quelques livres, de belles histoires illustrées, des jeux de société, des idées de travail d’écriture, des recueils de poésie, des crayons de couleur, quelque chose qui puisse leur plaire. Là encore, faisons preuve d’imagination.

Bien sûr, celles et ceux qui ont accès à internet auront davantage de choix que les autres. Bien sûr, dans certaines familles où les parents sont absents ou font face à de trop grandes difficultés, des élèves mettront peu à profit cette période, et pour certains le confinement restera un cauchemar.

Mais faisons au moins en sorte que pour tou.te.s les élèves et tou.te.s les parents de bonne volonté, chacun.e puisse trouver un large choix d’activités intelligentes, intéressantes, accessibles. Que ce temps de confinement soit celui d’autres apprentissages, de discussions dans les familles, de jeux, de création, de découvertes.

Et le rôle des enseignant.e.s dans tout ça ? Etre là si besoin, en plus. Prendre des nouvelles auprès des élèves et des parents, leur suggérer des contenus, lire les écrits des élèves et les corriger. Leur demander ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont appris, les féliciter pour la table de 7, la poésie apprise, la belle histoire de pirates et les verbes irréguliers. Leur conseiller des youtubeurs qui font un super travail de vulgarisation en sciences, en maths, en économie, en philosophie. Et corriger les exercices de celles et ceux qui malgré tout ont eu envie de travailler la trigonométrie. Lâcher prise, un peu. Laisser les parents et les élèves choisir, de toute façon on n’a pas le choix. Leur faire confiance.

Il sera toujours temps, au retour en classe, de s’échiner sur la conjugaison du passé simple.

 

 

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