DOSSIER SYSTEME SANITAIRE EN GUYANE 2/3

LA SANTÉ DES GUYANAIS SACRIFIÉE SUR L'AUTEL DU PROFIT ! Depuis plusieurs années de trop nombreux faits divers viennent nous rappeler l'état catastrophique du système sanitaire guyanais. Nous allons voir dans la seconde partie de notre dossier l'état économique des structures sanitaires guyanaise et allons tenter d'en comprendre les causes.

 Etat des lieux :

 Les établissements de santé de Guyane sont dans le rouge :

La clinique Véronique est sur le point de fermer, la maternité a été délocalisée au CHAR et le bloc opératoire est fermé. Ce n'est pas la première fois que cette structure est revendue dans des situations critiques, mais à l'heure actuelle il est difficile de connaître son avenir !

Le Centre Médico-Chirurgical de Kourou (CMCK) est au bord du gouffre avec un déficit de 8 millions d'euros. La Croix Rouge ne peut plus assurer durablement le bon fonctionnement de la structure. On parle déjà d'une fusion avec l'hôpital de Cayenne qui n'est pas en meilleur état !

Le Centre Hospitalier Andrée Rosemon de Cayenne (CHAR) accuse un déficit de 25 millions d'euros. Une mauvaise gestion des deux anciens directeurs est mise en cause, mais comme nous le verrons, cette structure est également victime des coupes budgétaires de l'Etat ! Le seul avantage de cet établissement est qu'il ne peut pas fermer, car c'est le centre hospitalier de référence de la Guyane ! Une administration provisoire a été mise en place pendant 6 mois le temps de faire le point sur les comptes et de proposer des solutions de refinancement (ils ont d'ailleurs découvert plus de 14 millions de déficits qui étaient cachés !!).

Le Centre Hospitalier de l'Ouest Guyanais de Saint Laurent du Maroni (CHOG) est en reconstruction (il était temps), mais un effort budgétaire important risque d'être demandé pour compenser l'aide de l'Etat. En effet, depuis quelques années, tout prêt concédé à un établissement est conditionné à un Plan de Retour à l’Équilibre qui cherche à tailler dans les effectifs !

 

Le système de santé français sacrifié sur l’autel du capital :

 Le système de santé français a connu en 10 ans trois vagues successives de libéralisation. La logique marchande est maintenant totalement intégrée, les soins sont devenus des biens marchands à part entière. Des techniques de management venues de l'industrie privée sont utilisées, tel que le « Lean management ». Il faut faire un maximum de soins avec une durée d'hospitalisation réduite au maximum, les effectifs sont compressés, l'accompagnement social et psychologique n'ont plus leur place dans le quotidien des soignants à qui on demande toujours plus avec toujours moins. En 20 ans, ¼ des maternités ont fermé, chaque années des milliers de lits sont supprimés. Le système de santé français ne répond plus au besoins de la population mais à une pure logique marchande. La loi Bachelot de 2007 a introduit un financement des hôpitaux basé, non plus sur les besoins de soins, mais sur les actes effectués. C'est la fameuse Tarification à l'Activité (T2A). La loi Hôpital Patient Santé et Territoire a mis sur un pied d'égalité les établissements privés à but lucratif avec les établissements publics. Quant à la loi Touraine, elle a mis en place une mutualisation des moyens entre les diverses structures publiques et privées, terminant de transférer les soins qui « rapportent » au privé et le reste au public! Le système de santé français est ainsi passé de la première place mondiale du classement de l'Organisation Mondiale de la Santé en 2000, à la neuvième place d'un classement de 11 pays occidentaux1 (l'OMS n'ayant plus produit de classement depuis 2000). En France, des vagues de suicides apparaissent dans les hôpitaux, dans la seule période estivale cinq infirmières se sont données la mort en mettant en accusation leur conditions de travail ! Cette destruction du système sanitaire s'est accrue sous le gouvernement Hollande avec la mise en place de restrictions budgétaires de 3 milliards d'euros chaque année et cela à la seule fin de financer le « Pacte de Compétitivité » et le « Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi (CICE)» qui a offert 50 milliards d'euros au patronat français sur l'ensemble du quinquennat !! Notons, par ailleurs, que ces 50 milliards auront finalement permis au patronat français de verser des dividendes records aux actionnaires sans créer d'embauches, comme l'illustre le cas de la famille Gattaz qui s'est reversée 1 million d'euros de dividendes pour la même somme perçue au nom du CICE, sans créer le moindre emploi dans l'entreprise familiale.

 

Le schéma sanitaire guyanais dégradé par ce sacrifice

Les dégâts de cette politique se sont particulièrement fait ressentir en Guyane. La mise en place de la T2A n'est absolument pas adaptée aux particularités guyanaises. En effet, ce financement des hôpitaux se base sur des soins de proximité avec un relais important de la médecine de ville. Or, la Guyane est un territoire avec de nombreuses zones enclavées et qui détient une médecine de ville largement sous développée en comparaison à la France. De plus, l’extrême précarité de la population guyanaise est totalement incompatible avec ce type de financement. Ainsi, l'éloignement géographique des communes de l'intérieur ne permet pas des rotations rapides dans les lits, ce qui ne permet pas de créer de plus-value de l'acte car c'est l'acte qui est financé et non l'hospitalisation. Que vous soyez soigné 5 jours ou 10 jours dans un lit d'hôpital la somme versée à l'hôpital est la même ! Concernant la précarité économique, une étude faite par la direction du CHAR en 2013 montre que 75% des personnes venant consulter à la maternité du CHAR bénéficient soit de la CMU, soit de l'AME, soit non pas de couverture santé ! Pour rappel, pour bénéficier de la CMU il faut gagner moins de 750€ par mois ou bénéficier des minimas sociaux ! Ce même rapport, ainsi que celui rédigé par les administrateurs provisoires du CHAR concluait par le fait que la T2A n'était pas adaptée au système guyanais !

 De plus, l'absence de couverture sociale entraîne des actes impayés. Ces impayés résultent d'un refus de la sécurité sociale de prendre en charge des soins pour des patients qui n'avaient pas ou n'avaient plus leurs droits de sécurité sociale ouverts. Le rapport des administrateurs provisoires relève que ce défaut de protection sociale concerne peu les étrangers en situation irrégulière qui sont pris en charge par les Soins Urgents et l'AME, mais concerne davantage de nombreux guyanais qui n'ont pas renouvelé leurs droits à la sécurité sociale, ainsi qu'un nombre non négligeable de guyanais des communes de l'intérieur qui n'ont jamais eu affaire à la CGSS avant leur hospitalisation ! On peu alors se demander si des dysfonctionnements de la Caisse Générale de Sécurité Sociale de Guyane n'ont pas favorisé de tels déficits. En effet, on constate, par exemple, des délais anormalement longs de renouvellement de CMU qui entraînent régulièrement un défaut de sécurité sociale chez de nombreux usagers. En 2016, les actes impayés représentaient environ 18 millions d'euros pour le seul hôpital de Cayenne.

En outre, la réforme des Soins Urgents de 2012, qui permet de soigner les patients étrangers sans sécurité sociale, nécessitant des soins urgents, a fait perdre plus de 22 millions d'euros de recettes au seul hôpital de Cayenne en 4 ans, creusant encore davantage son déficit. En effet, dans le cadre de l'austérité budgétaire, l'Etat a décidé de réduire le remboursements des actes faits aux patients relevant des Soins Urgents et de l'AME, ce qui impacte particulièrement les hôpitaux guyanais où plus de 10% des actes effectués relèvent de ces deux dispositifs.

L'application des autres lois régressives ont également marqué nos hôpitaux. Ainsi, de 2013 à 2016, l'ancien directeur du CHAR a mis en place un grand plan d'économie visant à supprimer près de 200 emplois. Bien qu'il soit parti avant d'avoir exécuté l'ensemble de son plan, il aura tout de même supprimé une partie des services logistiques (archives, magasins, lingerie...) et réduit les effectifs soignants dans le nouveau Pôle Femme Enfant. Notons, par ailleurs, que le fonctionnement de ce nouveau Pôle Femme-Enfant, bien que fondamental pour répondre aux besoins de la population guyanaise, n'a pas été financé par l'Etat français, provoquant en partie le déficit du CHAR. Enfin, concernant Saint Laurent, la reconstruction de l'hôpital passe également par un plan de retour à l'équilibre financier impactant le personnel.

 

1http://www.commonwealthfund.org

 

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