Au vu des articles précédents on peut se demander à juste titre quelle est la part d'économie restante pour les entreprises guyanaises ?
La bourgeoisie guyanaise n'a pas la même histoire que celle des Antilles. En effet, contrairement à la Martinique, les colons ont rapidement fui la Guyane après l'abolition de l'esclavage de 1848. A peine 25 ans après l'abolition, plus aucune habitation ne fonctionnait et les riches colons avaient quitté le pays. Il fallut donc attendre la ruée vers l'or, puis l'arrivée de commerçants du Moyen Orient et d'Asie pour voir se développer une nouvelle bourgeoisie guyanaise. Dans les années qui suivirent la départementalisation, la puissance économique de cette petite bourgeoisie était beaucoup trop faible pour rivaliser avec les grandes familles antillaises qui sont venues se partager le gâteau guyanais. Aujourd'hui, même si la bourgeoisie guyanaise s'est nettement enrichie1, notamment par le jeu de la spéculation immobilière qui a vu des terrains familiaux être revendus plus de 10 fois leurs prix d'achat, elle reste encore loin de pouvoir rivaliser avec les groupes économiques antillais ou français.
C'est ce que nous allons voir dans l'étude du classement des 300 plus grosses entreprises d'Outre Mer qui ont un chiffre d'affaire (CA) annuel supérieur à 10 millions d'euros.
Ce classement est dominé par des grandes entreprises comme la rafinerie SARA (près d'un milliards d'euros de CA) ou Air Caraïbes (350 millions d'euros de CA), ainsi qu'un nombre non négligeable d'entreprises réunionnaises telle que Vindemia propriété de Casino (680 millions d'euros de CA), ou la compagnie aérienne Air Austral (380 millions d'euros de CA). Dans le Top 20 de ce classement on retrouve 5 entreprises basées en Martinique, 5 en Guadeloupe, 10 à la Réunion et 0 en Guyane ! Pour les Antilles on retrouve en plus de la SARA et de Air Caraïbes, la Société Pharmaceutique Antillaise (207M), Total Guadeloupe (192M), l'Union des Producteurs de bananes de Martinique (170M), Digicel Antilles Guyane (155M), Canal satellite Caraïbes (144M), Union des groupements de producteur de bananes de Guadeloupe (116M) ou encore LP Guadeloupe (115M).
La première entreprise guyanaise se retrouve à la 49ème position, il s'agit de l'enseigne HSM (HO Shiang Ming, 51 millions de CA) importateur de vin et grossiste alimentaire dirigé par HO Cho Shu. Sur les 300 plus grandes entreprises des Outres-mer, 40 sont basées en Guyane, soit 13%. Seulement, lorsque l'on regarde de près ces 40 entreprises, on s’aperçoit qu'une majorité sont des filiales de grands groupes antillais ou français. Ainsi, sur ces 40 entreprises immatriculées en Guyane, seulement 16 ne sont pas affiliées à d'autres groupes économiques ! Voici les 16 plus grandes entreprises de Guyane en terme de chiffre d'affaire :
- HSM, Groupe Ho, 51 Millions d'euros de CA
Société Immobilière de Kourou, SIMKO, détenue à 40% par le CNES, 45 Millions d'euros de CA
Société Immobilière de Guyane, SIGUY, 43 Millions d'euros de CA
N DIS, Groupe NG Kon Tia, 27 Millions d'euros de CA
NG Kon Tia, 21 Millions d'euros de CA
HLM Guyane, 19 Millions d'euros de CA
DMC SAS (SEFITEC, JM services, JM transports, JM Invest, JM Finances) construction de BTP, dirigée par Didier Magnan, 16 Millions d'euros de CA
Mach deal Matériel et Equipement, dirigée par Carole Ostorero, 15,5 Millions d'euros de CA
PROPADIS, Groupe Ho, ancien réseau de distribution de CORA, 14 Millions d'euros de CA
AVENIR SAS, Super U Cayenne, Groupe NG Kon Tia, 13,5 Millions d'euros de CA
Groupe Louison Construction, construction de BTP, 13 Millions d'euros de CA. Mis en liquidation judiciaire le 09/12/2015
Société SODIS Chrismay, commerce de gros inter-entreprise, dirigé par Frank Talendier, 13,5 Millions d'euros de CA
DARJANI (Megabriel), groupe Gabriel, dirigée par François Badawi El Darjani, spécialisée dans le commerce d'ameublement et électroménager, 11 Millions d'euros de CA
Ets Henry Le Gac, dirigée par Jean Marie Le Gac, spécialisée dans la distribution de matériaux de construction, 11 Millions d'euros de CA
Station service Texaco, dirigée par Joseph Chemaly, 10,5 Millions d'euros de CA
Antoine Abchee et Fils, qui détient la pêcherie, 10 Millions d'euros de CA.
On constate donc que peu d'entreprises guyanaises ont un chiffe d'affaire conséquent de plus de 10 millions d'euros.
Cependant, une partie de la bourgeoisie guyanaise détient de multiples sociétés, dont le chiffre d'affaire cumulé dépasse largement les 10 millions d'euros, on citera par exemple :
la famille Ostorero (Mach Deal, Machloc, Mecadeal, Guyane Metal, Compagnie miniére espérence, Société des Mines de Saint Elie, Elicojyp, Ez Space, Enzoil, Jypco),
La famille Abchée, (Guyane Auto Center, Soc de l'hotel du Fleuve, Soc Guyanaise de conseils immobiliers, Guyane Aero service, Start Oil SARL, SNC de la pointe Combi, APIC, Atlas Voyage, Air Amazonie, SAS Groupe RJA, Pêcherie, Eurauto),
la famile NG Kon Tia (N DIS, NG Kon Tia, Super U Cayenne),
la famille Ho (HSM, Propadis, Guyane Protection, HSM Transport, Avanciel, Solargy, ),
La famille Rialland, (Guyane Location Service, Prestation Levage Sécurité, Amazone Loc, SR 2G, EURL Construction Modulaire Industriel, Transport GLS, SLM et VMI),
André Gallay, (Milles Pattes, Boeuf dans le jardin, Hotel la Chaumière, Hotel La Marmotte, Kourou Bowling Loisir, Global Overseas Trading, Assist Maintenance Informatique Guyane, Le Tournesol),
La Famille Ho Tam Chay, (centre comerciale Montjoly 2, La Fonciére Caraïbes, HCH Holding, 3 HO, Le Clos de la Madeleine),
La famille Gabriel (Société d'exploitation hotelière Gabriel « Hotel Amazonia », Logirama, Confort habitat, Tam Tam Bar).
La bourgeoisie Guyanaise est clairement moins puissante que ses homologues antillais, on est loin des 2 milliards de chiffre d'affaires revendiqués par Hayot, mais elle a malgré tout réussi à s'insérer dans les interstices du système sans s'y imposer comme leader.
Le poids des entreprises guyanaises dans le PIB reste inconnu. Les données accessibles ne permettent pas de savoir précisément la part de PIB qu'elles détiennent. Cependant, au vu de cette étude, il semble évident que cette part est largement minoritaire. S'il est évident que le tissus économique va continuer de se développer au fur et à mesure de l'accroissement de la population, on peut être septique quant à la diversification économique de l'offre qui se développera. En effet, nous avons montré que les réseaux d'approvisionnement et de distribution, les marchés des matières premières ou de la construction sont presque saturés par des groupes antillais ou français. Par conséquent, il est probable que la part de PIB destinée aux entreprises guyanaises reste dans les mêmes proportions.
1https://blogs.mediapart.fr/adrien-guilleau/blog/130117/la-guyane-le-plus-inegalitaire-des-territoires-francais