PLAN REGIONAL DE SANTE DE GUYANE : L'ETAT FRANCAIS VEUT-IL NOUS TUER ?

Alors que la démission massive des médecins urgentistes du CHAR vient nous rappeler une nouvelle fois l'état catastrophique du système de santé guyanais, le Ministère de la Santé prévoit une nouvelle cure d’austérité qui devrait permettre d'économiser 580 postes sur cinq ans.

Un système sanitaire guyanais désastreux

La situation du système sanitaire guyanais est telle qu'il est inutile de faire un énième point sur son état. Nous le savons tous depuis longtemps, en Guyane tous les indicateurs sanitaires sont au rouge. On vit moins longtemps et en plus mauvaise santé que dans le reste des territoires français, le manque d'infrastructures et de professionnels de santé est criant et les trois hôpitaux du territoire sont en déficit, la médecine de ville est submergée et un tiers de la population vit à plus de 100 km d'un hôpital!

De nombreux mouvements sociaux pour tirer la sonnette d'alarme

Ces dernières années, plusieurs mouvements sociaux sont venus dénoncer l'état lamentable de notre système de santé. Rien que sur les deux dernières années, on dénombre pas moins de cinq mouvements sociaux liés au système sanitaire.

Il y eut le mouvement intersyndical de 2016 qui dénonçait un plan d'économie du directeur du CHAR devant supprimer 185 postes. A l'issue de ce mouvement le directeur fut muté et son plan abandonné.

Il y eut le mouvement de grève de plus de 70 jours du syndiat majoritaire du CHAR pour réclamer des embauches et des titularisations dans le respect des lois, ainsi que la création d'un CHU et d'un hôpital à Maripasoula et à Saint Georges. Ce mouvement s'est soldé par la création de 110 postes et un plan de titularisations.

Il y eut le mouvement des agents du CMCK qui se sont mobilisés contre la revente de l'hôpital géré par la Croix rouge à un repreneur privé à but lucratif. La mobilisation des ces agents va être un des éléments déclencheurs du grand mouvement social de mars et avril 2017. A l'issue de ce mouvement, l'hôpital de la Croix Rouge a été nationalisé sans indemnisation, fait unique dans l'histoire hospitalière française.

Il y eut le grand mouvement social organisé par le Kolectif Pou Lagwiyann Dékolé dont une part significative de ses revendications concernaient le système sanitaire. Un an après le mouvement force est de constater qu'en dehors des engagements économiques d'urgence pour combler partiellement les déficits des hôpitaux, l'Etat n'a pas respecté les Accords de Guyane.

Enfin, dernièrement les deux tiers des médecins urgentistes du CHAR, soit 17 médecins, ont démissionné collectivement pour dénoncer les conditions de prise en charge des patients dans leur service. Ils demandent, entre autres, l'embauche de personnel médical. A ce jour, leurs demandes n'ont pas encore été satisfaites.

La nouvelle feuille de route catastrophique du Ministère de la Santé pour la Guyane

On pourrait s'attendre à ce que ces nombreux mouvements sociaux, dont certains ont eu un écho mondial, permettent à la Guyane d'être épargné par les politiques austéritaires du gouvernement français. Il n'en est rien ! L'Etat français reste toujours sourd aux nécessités vitales des guyanais. Déjà lors de sa visite en octobre dernier le Président de la République française n'avait pas hésité à bafouer les engagements pris par l'Etat de construire un hôpital à Maripasoula.

Aujourd'hui, c'est le Plan Régional de Santé (PRS) fixant la feuille de route de la santé en Guyane pour les 10 prochaines années qui vient porter un nouveau coup fatal à la santé des guyanais. Ce plan s'inscrit dans la droite ligne du plan d'économie de 4,2 milliards d'euros prévu sur le budget de la Sécurité Sociale pour cette année. Le PRS prévoit de nombreuses mesures d'économie et de réduction des coûts avec, par exemple, la mise en place d'un Groupement Hospitalier de Territoire entre les trois hôpitaux guyanais qui doit permettre des mutualisations logistiques et humaines. Au lieu de développer les spécialités médicales sur l'ensemble du territoire, le PRS prévoit un Projet Médical Partagé ou les différents établissements vont être en concurrence pour savoir lequel aura les autorisations sanitaires pour telle ou telle spécialité. Ce plan prévoit également un « virage ambulatoire » qui va obliger les hôpitaux à réduire encore plus les durées de séjour pour une prise en charge par la médecine de ville. Or, la médecine de ville est extrêmement sous-dotée et ce projet aura pour conséquence de compliquer encore plus l’accès aux soins des guyanais. Les constructions de structures fondamentales tel qu'un hôpital à Maripasoula et à Saint Georges, ou encore la transformation du CHAR en CHU ne sont pas non plus à l'ordre du jour. Le Ministère de la Santé refuse ainsi de développer une vision à moyen et long terme pour améliorer la santé des guyanais et nous condamne aux politiques court-termistes qui permettent au Directeur de l'ARS de se cacher derrière un prétendu manque d'attractivité !

Un plan d'économie de 580 postes en Guyane sur 5 ans

Au final, le Plan Régional de Santé doit conduire à l'économie de 580 postes sur 5 ans. Comme le précise une note du Ministère de la Santé1 l'évolution de la masse salariale en Guyane, qui en raison de l'évolution démographique était fixée jusque là à 5% par an, est abaissé à 2,02% de 2018 à 2022. Cette économie de postes se fera grâce au fameux « virage ambulatoire » et à une redistribution de l'organisation des soins prévue dans le futur projet médical partagé. Ainsi, par l'application d'une pure logique économique nationale, ne prenant pas en considération les spécificités du système sanitaire guyanais, sur les cinq années de ce plan c'est pas moins de 580 postes qui seront économisés au détriment encore de notre santé.

L'Etat français veut-il nous tuer ?

Au vue de ces éléments, c'est bien cette légitime question qui se pose à nous ! Comment Macron et sa bande de technocrates libéraux peuvent-ils penser réalisable l'application des restrictions budgétaires et la destruction des services publiques dans un territoire déjà largement sous-doté ? Cet épisode nous rappelle une fois de plus à quel point il est totalement illogique de gouverner la Guyane à plus de 8000km de distance.

Comment un territoire qui déborde de richesses naturelles et qui est le centre d'exploitation spatiale de toute l'Europe peut-il continuer à faire l'objet de si peu d'attention de la part de la France ?

Une gestion locale du système sanitaire pourrait-elle être plus catastrophique qu'elle ne l'est aujourd'hui ?

Plus que jamais une évolution de la gouvernance de la Guyane est nécessaire pour que les guyanais puissent enfin prendre leur destin en main selon leurs propres réalités.

1http://www.chfo.org/sites/default/files/PATSS-MS.pdf

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