Des précaires déchaînés ! (1)

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Janvier 2011, Sidi Bouzid : ils sont des milliers, chaque jour ou presque, des jeunes, des travailleurs, des chômeurs, des précaires qui manifestent pour « l’emploi, la liberté, la dignité et la citoyenneté », autant que pour dire « Dégage ! » au clan Ben Ali-Trabelsi à la tête de l’Etat depuis 23 ans. Ils sont des milliers au mois de mai, de Madrid à Barcelone et dans toutes les villes d’Espagne, à « prendre la rue » « pour une démocratie réelle maintenant ! ». Ils sont des centaines de milliers dans les grandes villes portugaises le 12 mars contre la précarité : du jamais-vu depuis un premier mai lointain qui fêtait la chute de la dictature salazariste. Ils étaient des millions en Egypte en février à exiger la chute de Hosni Mubarak, des centaines de milliers en Grèce dans les derniers jours de juin contre le plan d’austérité. Ils étaient partout, au Nord comme au Sud de la méditerranée, du 1er janvier au 30 juin, sans interruption. Il semble y avoir une sorte de microclimat méditerranéen dans le domaine des luttes sociales en ce premier semestre 2011. Il y a quelque chose de radicalement nouveau à l’échelle des derniers siècles dans une telle coïncidence temporelle de luttes sociales de masse dans la même aire géographique pourtant divisée en tant d’entités nationales différentes.

 

Il serait bien sûr hâtif de conclure que toutes ces luttes ont constitué un même mouvement social tant les situations nationales autour de la méditerranée sont diversifiées. Au-delà même de la séparation entre le Nord et le Sud de la méditerranée, les situations nationales entre pays sont extrêmement diversifiées. Pourtant, les mots d’ordre à la fois politiques et sociaux, la nature des acteurs en lutte, les répertoires d’action collective mobilisés ont souvent coïncidés et nous permettent d’émettre l’hypothèse qu’il s’agit d’un même mouvement. Il s’agit même en réalité de la première riposte politique et sociale internationale, à l’échelle d’une région du monde, face à la dernière occurrence, depuis 2007, d’une crise du système capitaliste.

Des premiers soulèvements à Sidi Bouzid suite à la mort de Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010, aux rassemblements devant le parlement grec six mois plus tard, il faut noter l’omniprésence d’une figure sociale nouvelle, à l’échelle de l’histoire des luttes sociales depuis le XIXème siècle : celle du précaire, souvent jeune, dans une situation intermédiaire entre emploi durable et périodes de chômage. Cette centralité nouvelle des précaires, de la question de la précarité de l’emploi et de la précarisation de nos vies, éclaire les formes qu’ont prises les soulèvements méditerranéens. Il y a dans la révolution tunisienne, des éléments qui laissent entrevoir qu’il s’agissait là du premier processus révolutionnaire du XXIème siècle. Il y a dans les campements et les Assemblées Générales de quartier du mouvement des indignés espagnols des formes politiques et des modes de politisation qui bouleversent les formes plus routinisées ou institutionnalisées de faire de la politique. Il y a une étrangeté dans l’irruption simultanée de mouvements sociaux tout autour du pourtour méditerranéen qui reprennent, chacun en les déclinant, des mots d’ordre et des formes d’action souvent similaires.

Le mouvement social méditerranéen du premier semestre 2011 nous donne à penser la nouvelle place qu’occupent les précaires dans l’espace des conflits sociaux. On souhaite ainsi ici présenter l’importance qu’ont joué les réseaux et organisations de précaires dans la construction des mobilisations du printemps, qu’il s’agisse de Geração a rasca au Portugal, de Juventud sin futuro en Espagne ou de l’Union des diplômés chômeurs en Tunisie. On interrogera le sens de cette nouvelle centralité des précaires au cœur des mobilisations sociales, nous donnant à voir l'ampleur des transformations sociales du travail dans l'espace méditerranéen. On s’intéressera aux nouvelles formes de lutte mises en œuvre : ce que l’occupation d'une place, à la Casbah, à Sol ou ailleurs veut dire ; ce que l’on entend par une politique par agglutination dans les expériences nouvelles de politisation. Voilà l’objectif que nous allons poursuivre dans de prochains billets sur ce blog, à la recherche de précaires révoltés… de précaires déchaînés !

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