Sur la crise des classes sociales et leur reconstruction

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(Texte de travail, non-définitif à partir d'une communication au Congrès Marx International (septembre 2010, Nanterre) avec Matthieu Bettinger (doctorant, Université de Nice)).

En croisant deux voix, l’une philosophique, l’autre venant de la science politique et de la sociologie, plusieurs pensées, tant celle de Badiou que celle de Bourdieu, tant celle de Derrida que celle de la sociologie critique, on présentera ce que signifie pour nous reconstruire une classe qui organise l’un des deux camps que structure la lutte autour du rapport salarial.

Pour repenser la construction contemporaine d’une classe, on ne peut s’affranchir des concepts issus de la précédente période historique, précédant la crise multiforme qui anime les années 70 ; mais il faut surtout chercher à repenser la classe en partant des théories élaborées au cœur de la période de crise, c’est-à-dire à partir des théories dans différents champs de la pensée critique – en l’occurrence ici en philosophie et sociologie politiques – cherchant des outils rendant compte de cette crise. D’où le choix de Badiou, Derrida, Balibar, etc. dans le champ de la philosophie ; de Bourdieu, Spivak, Beaud, etc. dans celui de la sociologie, parce que ceux-ci sont parmi les penseurs les plus fertiles sur cette question.

Dans le contexte contemporain de transformations des formes du travail productif, la crise des classes sociales et en particulier de la catégorie de classe ouvrière, telles qu’elles s’étaient constituées au XIXème et XXème siècle, s’approfondit. La conscience de l’hétérogénéité du salariat contemporain est maximale et les acteurs sociaux qui s’emploient à construire la catégorie de classe ouvrière font face à la difficulté d’unifier dans les représentations, des groupes sociaux différenciés. Pourtant, le salariat n’était pas moins hétérogène dans les décennies d’avant les grandes transformations induites par la mise en œuvre du projet néolibéral, par l’externalisation croissante des processus productifs notamment ou la précarisation de la condition salariale. Ce qui s’est délité, c’est moins l’homogénéité d’un groupe social objectif, que les différents mécanismes construisant la cohésion de la représentation subjective qu’est la catégorie de classe ouvrière, en particulier le « groupe central » d’ouvriers qualifiés, tel que le définissent Stéphane Beaud et Michel Pialoux dans Retour sur la condition ouvrière (1999), qui assurait jusque dans les années 1970 la cohésion de la classe.

La perte de centralité du « groupe central », auquel s’agrégeaient les différentes identités professionnelles pour constituer autour de celui-ci une unité de classe plus large, a conduit à un délitement de l’ensemble de la catégorie de classe ouvrière. Sa reconstruction est rendue difficile car ses conditions de possibilité en sont modifiées : perte de ressources mobilisables par la remise en cause des droits à l’organisation, port d’un stigmate que traduit une identité sociale négative fondée sur l’absence des caractéristiques qui définissent les salariés à statut.

Le salariat fragmenté par la dualisation du marché du travail contemporain revêt d’autres formes de structuration subjective de son identité collective. On observe un même principe d’organisation, une « homologie structurale » selon l’expression bourdieusienne, de l’organisation de l’appareil productif et de la forme des identités collectives : celui de l’éclatement des structures productives, des collectifs de travail, des identités collectives.

Ainsi soumis à l’hétérogénéité fondamentale du salariat qui n’est désormais plus masquée par rien, les acteurs sociaux vivent la possibilité de construire une identité de classe commune comme contradictoire avec l’idée d’une hétérogénéité apparaissant comme croissante.

La notion d’identité de classe : une nécessaire déconstruction

 

Avant de proposer une définition normative de ce que devrait être la stratégie de construction d’une classe, il est nécessaire de déconstruire la notion d’identité de classe. Alain Badiou a développé une analyse qui peut nous servir à armer notre critique. De ce long travail théorique émerge en effet l’idée selon laquelle la réalité est fondamentalement de l’ordre du processus, et non de l’objet. Elle peut être simplement décrite à partir de la thèse héraclitéenne du mouvement perpétuel, le « penta rei ». Si l’on veut investir l’action politique radicale, ses grèves, ses rassemblements humains, il faut donc le faire en gardant sans cesse à l’esprit que « tout change », au contraire d’une politique de type métaphysique qui envisagerait la réalité sociale selon son apparente fixité.

De fait, le discours sur la classe ne cesse d’être soumis à cette tentation de l’objectivation, par quoi l’on envisagerait un collectif non pas du point de vue du mouvement, mais du point de vue de la stricte permanence. Dans ce cas, l’identité de classe est construite dans l’ignorance des processus qui la déchirent, et tend à méconnaître que cette identité n’est au fond qu’un état transitoire, une photographie, un instantané en somme. Or ce n’est pas de l’instant que nous devons nous préoccuper, mais de ce que cet instant recouvre.

Cette tâche, qui est celle d’introduire du mouvement, peut être menée à partir d’une critique des figures du réel, c’est-à-dire, dans la lignée de Derrida, à partir d’une déconstruction de l’être comme présence. L’ontologie métaphysique, que Derrida, dans son ouvrage Spectres de Marx, résume sous l’expression d’ontopologie, identifie l’être–présent à « la détermination stable et présentable d’une localité », c’est-à-dire conséquemment d’une unité réflexive et d’une frontière. Or l’identité d’un objet (on peut parler aussi d’un concept, et, dans ce qui nous préoccupe ici, d’une classe) est toujours déjà hantée par la mémoire d’un désajointement originaire. Le fantasme d’un objet assuré de son identité s’effondre dès qu’est pointée la réalité de ce que Derrida appelle la différance, c’est-à-dire une irrépressible force de dispersion, un mouvement de différenciation à l’œuvre dans tout effort identitaire. L’être-présent d’un concept, envisagé sous le motif de la différance, est toujours déjà écartelé par sa propre force de dispersion. Les effets de cette différance sont massifs, par exemple en ce que la stabilisation précaire d’une identité n’est jamais que relationnelle, c’est-à-dire que tout élément d’un système n’a d’identité que dans sa différance par rapport aux autres éléments. Il s’agit, pour reprendre le vocable derridien, de révéler les traces de l’Autre dans le Même.

Par analogie, on retrouve cette conception classique de la formation de l’identité dans la tradition sociologique, selon laquelle l’identité se construit dans la confrontation de « l’identique et de l’altérité ». Appliqué à la problématique des classes sociales, c’est la manière dont Richard Hoggart, ou à la même époque les Angry young men britannique dans un registre littéraire – Alan Silitoe par exemple, résume cet antagonisme par l’énoncé « Il y a eux et nous (…) et nos différences seront toujours irréconciliables ».

La forme contemporaine dominante de l’identité collective fondée sur le rapport salarial s’exprime justement en ces termes. Marquée par le délitement de formes structurées par les théories critiques autant que par l’action syndicale et politique, l’identité collective contemporaine s’apparente par analogie à des formes d’identités pré-marxistes, c’est-à-dire non-adossées à des schèmes explicatifs systématiques. On pourrait dire, en reprenant l’expression de Bourdieu, qu’elle s’apparente à un « sens de classe », mais non à une forme de politisation que « les appareils politiques sont préparés à enregistrer et à renforcer ». Une forme de politisation identifiant l’existence d’un adversaire social, mais sans parvenir à en définir la nature exact. Parmi les nombreuses illustrations de cet adversaire indéfini, figurent tant le « système », tel que le présentait François Dubet dans La galère (1987), que plus récemment le regain de vitalité des théories du complot où l’on désigne des adversaires qui sont paraissent d’autant plus matériels qu’ils sont invisibles et fantasmés.

Le discours classe contre classe tend à faire des rapports entre les classes un affrontement entre différents objets homogènes. C’est ce qui fait dire par exemple à Balibar que le discours révolutionnaire a longtemps été imprégné par la métaphore militaire des « camps » qui induit une vision fausse de la réalité des classes sociales, et de leur antagonisme. Il n’y a pas de séparation fixe entre les classes.. Les lignes de démarcation sont mouvantes, prises dans des stratégies antagonistes en perpétuelle transformation.

C’est donc cette alternative initiale entre lecture métaphysique/fixiste et lecture dialectique/différancielle du réel qui conditionne notre perception de ce qu’est une classe sociale. Pour le dire rapidement, un militant métaphysicien s’interrogera sur l’essence d’une unité de classe, et sur ses frontières. Il orientera son action et son discours depuis la croyance en l’existence de quelque chose comme une partition physique, géographique des rapports sociaux qu’il suffirait d’investir pour y déployer son potentiel insurrectionnel et émancipateur.

Il est acquis aujourd’hui qu’il n’existe pas de classe délimitable absolument si ce n’est subjectivement, car la délimitation de la classe convoque le sujet. Elle convoque l’individu en interaction dans un mouvement avec le collectif. Il faudrait ainsi voir la classe comme un nuage : un nuage a sa puissance, il produit l’orage, et pourtant on ne peut ni le saisir comme objet, ni en fixer les contours véritables : il ne se manifeste dans son unité qu’à travers le regard du sujet qui le contemple. Pour autant, certaines utilisations de la catégorie de classe ouvrière dans l’histoire du mouvement ouvrier ont transformé la classe en catégorie sociologique, et par là l’ont figée, au point que celle-ci puisse perdre tout son potentiel d’identification que les acteurs pouvaient lui conférer, toute sa définition pour l’action, en en faisant une classe morte.

Le problème : la construction de classe doit être en permanence réactivée pour perdurer dans son existence – c’est l’idée du conatus spinoziste. Et, par cette réactivation que réalisent les organisations productrices de représentations, se produit une routinisation de la construction de classe, dont les éléments qui assuraient son efficacité sur le réel dans la période précédente, sont figés au point de perdre progressivement l’essentiel de leur impact sur la réalité.

Stratégies de reconstruction d’une catégorie en crise permanente

 

L’enjeu contemporain consiste donc à parvenir à construire des classes qui ne se réifient pas. En ce sens, en comparaison de la classe d’avant-crise, devenue morte, la crise actuelle est salutaire : elle nous amène à considérer la classe comme une catégorie en crise permanente et à la construire comme telle. Le coup de force condamnable, au cours de l’acte de construction de cette représentation, n’est pas de passer d’une « classe probable » à une image symbolique de cette classe probable, mais d’imaginer que cette dernière puisse être autre chose qu’asymptotique. Pour que l’ossification, la calcification de la construction de classe ne s’impose pas, il faut donc maintenir la conscience d’une absence d’unité objective dans le groupe constitué. Autrement dit, et pour reprendre une expression ici décisive d’Alain Badiou, la classe construite est un « compte-pour-Un » : nous décidons collectivement de nous compter pour Un, quand bien même nous serions le Multiple incarné.

Nous devons ainsi penser la classe ouvrière comme un concept final pour l’action, non comme une catégorie sociologique. Le monde social est en effet structuré par des rapports sociaux d’exploitation et d’oppressions, et non par des groupes naturels ou objectifs. Il y a une certaine rigidité des relations intersubjectives et du contexte dans lequel elles se nouent qui fait que tous les groupes sociaux imaginables dans le discours n’ont pas pour leur construction les mêmes conditions de possibilité.

On peut examiner cette idée de rigidité des relations intersubjectives, à travers un exemple empirique, pris parmi une infinité d’exemple similaire (ici lors d’une enquête menée dans une entreprise de logistique de la région bordelaise) : celles de salariés à des postes d’exécution, non soumis à la contrainte de pointeuses, mais en réalité soumis à l’arbitraire de la montre du contremaître décidant à l’embauche de manière discrétionnaire si le salarié arrivé est en retard ou à l’heure. Il y a ici, à travers la communauté d’expérience d’un antagonisme entre le détenteur de la montre légitime et ceux soumis à l’évaluation d’un retard réel ou imaginaire, la formation de délimitations éphémères d’un groupe : celui, potentiel, que l’on peut définir sociologiquement sans avoir aucune forme d’existence, que délimite l’usage de la montre ; celui, subjectif, qui se constitue par l’agrégation de subjectivités construites en situation, toujours éphémère, et dont on pense ici dans notre propos qu’il ne doit pas se constituer comme groupe réellement existant mais comme mouvement dont la forme n’est jamais fixé.

C’est là justement que se situe la difficulté dans la démarche de reconstruction d’une classe désubstantialisée. Il ne s’agit pas d’imprimer la rigidité de la réalité sociale à la construction sociale de la classe, mais bien de reconstruire une classe sur le mode de l’essentialisme stratégique, avec la précaution de rendre la plus forte possible une conscience positive de l’hétérogénéité fondamentale du Réel, sans quoi la classe ne pourra que se figer.

Cette nécessité de construction sur le mode de l’essentialisme stratégique est accrue du fait de la nature même du groupe social « classe ouvrière » qu’on s’attache à construire. Bourdieu rappelle dans un texte de 1981, « La représentation politique. Eléments pour une théorie du champ politique » à quel point « la tendance à la concentration du capital politique est d’autant plus grande dans une organisation représentative que les groupes représentés sont dépossédés de capital culturel ». En ce sens, le groupe potentiel de « classe ouvrière » est soumis plus encore qu’un autre au risque de sa fixation délétère du fait de sa nature même, certes toujours contradictoire, mais néanmoins celle d’un groupe de subalternes (pour reprendre l’expression de Gayatri Spivak) dont la formation est soumise à des processus partiellement hétéronomes.

Construire un groupe signifie résoudre, au moins temporairement, la contradiction entre le risque de son essentialisation consécutive à sa formation, et la nécessité de le construire pour l’action. L’anti-essentialisme, empêchant la constitution d’une identité collective, support de l’appropriation d’un sentiment d’appartenance par les acteurs sociaux autant que support de l’action collective, serait un handicap pour l’action. Contre cela, il s’agit bien de poursuivre la formation d’une essence temporaire, une sorte d’artefact, sur un mode stratégique pour l’action. Néanmoins, car l’établissement de délimitations d’un groupe est toujours le fait d’un double mouvement d’inclusion et d’exclusion, il s’agit bien de ne pas établir de frontières de classe stables, mais plutôt de définir la classe selon le mode d’un mouvement perpétuel de recomposition.

Comment reconstruire une classe désessentialisée ?

 

A partir des convergences que l’on a identifié dans les différentes traditions qui nous servi à penser, on retient les préoccupations suivantes constituant des pistes stratégiques pour un objectif de reconstruction etc.

La classe doit être envisagée comme un compte pour un, ou selon une autre formulation sur le mode d’un essentialisme stratégique

La construction de la classe doit se fonder sur le sens de classe que l’on observe aujourd’hui encore en France, ce que certains appelleraient un antilibéralisme idéologique (Stéphane Rozès), qui continue à marquer la population en France…

Il faut construire la classe en tenant compte des nouvelles conditions qu’impose le développement de la précarité qui impose de rompre avec le fonctionnement au moins en partie hystérésique d’un mouvement ouvrier utilisant des catégories anciennes, forgées en vertu de structures sociales soumises depuis à d’importantes transformations. Tenir compte de cette donnée, cela signifie rechercher la construction d’une identité positive du salariat, non l’identité immédiatement constructible qui délimite le salariat sur l’expérience d’une souffrance, mais qui le délimite comme l’ensemble de ceux qui, inscrits dans un même processus de luttes sociales et politiques, se constituent comme sujet aspirant du moins à l’égalité (travail stable, bien rémunéré, protégé, et producteur de reconnaissance) sinon à des perspectives de transformation sociale.

Construire une classe, une conscience de classe signifie enfin constituer la jonction de deux éléments indissociables : à la fois la constitution d’un groupe fondée sur la communauté d’expérience d’un rapport social, et en même temps la conscience nécessaire d’une hétérogénéité consubstantielle à l’ensemble du salariat, à laquelle s’ajoute de plus l’impact de l’intersectionalité.

Puisque nous nous situons ici sur le plan du langage, on pourrait aussi envisager une stratégique de nomination, consistant à donner à cette classe paradoxale, desubstantialisée, un nom qui exprime intuitivement la somme des caractéristiques que nous avons mis en perspective dans le cours de notre exposé.

A ce titre, la métaphore du Spectre, dont Derrida donne dans Spectres de Marx une définition saisissante, peut être convoquée : Le spectre, en effet, est de l’ordre du visible invisible. Il dit quelque chose du spectacle, sur une scène où son apparition demeure toujours incomplète, trouble, non tangible. Il s’expose à la vue tout en s’y refusant, parce qu’il est, justement, fantomatique, qu’il n’est pas présent en chair et en os. La métaphore stratégique du spectre nous permet ainsi de penser la problématique de l’incarnation. C’est que le spectre vient inquiéter la distinction métaphysique entre le corps et l’esprit : la mort consacrant cette séparation, le retour de l’esprit s’accompagne, le corps n’étant plus, d’une incarnation de l’esprit lui-même. C’en est fini de la stricte délimitation corps/esprit : l’apparition phénoménale ou l’incarnation spectrale dit quelque chose de la chair, même s’il paraît incongru de parler d’une « chair de l’esprit ». Dans ces conditions, le spectre n’est plus tout à fait un esprit, mais plutôt son devenir-corps, sa forme phénoménale et charnelle. À l’inverse, ce spectre n’est pas tout à fait un corps, sans cesse évanescent, comme à la limite entre deux mondes (le monde des esprits, le monde des vivants).

Ce qui s’esquisse ici peut certes s’apparenter à une poétique plus qu’à une politique. Mais n’oublions pas que le spectre, c’est aussi celui dont Marx proclamait l’existence singulière dans le Manifeste. Et ce spectre est une puissante promesse de révolutions.

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