Des précaires déchaînés ! (2) Spontanéité et organisation

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Les mouvements sociaux du premier semestre 2011, au nord ou au sud de la Méditerranée ont été souvent considérés comme des mouvements entièrement spontanés, sans aucune forme d’organisation préalable, sans implication quelconque des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier.

Or, s’il ne s’agit pas de nier l’impact de l’utilisation, comme moyen de communication et d’organisation, des réseaux sociaux (Facebook, Twitter) pour le développement de mobilisations spontanées, il serait erronée de considérer la dernière vague de mouvements sociaux comme des mouvements entièrement spontanés. Il s’agit davantage de les étudier comme des mouvements organisés qui se sont développés, selon les pays, plus ou moins en marge des organisations syndicales et politiques traditionnelles du mouvement ouvrier. En Tunisie, au Maroc ou en Egypte, en Espagne, en Grèce ou au Portugal, le mouvement social méditerranéen du premier semestre 2011 est ainsi le fruit d’un long processus d’accumulation d’expériences de conflits sociaux et de politisation d’une génération en devenir, venue à la politique avec le mouvement altermondialiste et les luttes étudiantes depuis le début des années 2000.

En Espagne, le mouvement des Indignés commence avec le succès de la manifestation du 15 mai dont le succès est inattendu : 40 000 participants à Madrid. Le soir-même commence une occupation à la Puerta del Sol qui dure plus d’un mois. Le mouvement à Sol s’organise principalement autour d’un campement et de longues assemblées générales, forme de lutte rapidement imitée dans de nombreuses autres villes et dans les quartiers sous la forme d’assemblées de quartiers. Le mouvement du 15 mai est inattendu, intempestif même, mais pas sans précédent organisé. Il faut ainsi prendre en compte le lent processus de constitution de la plateforme ¡Democracia Real Ya! (Démocratie réelle maintenant !), constituée sur les réseaux sociaux et à l’origine de la manifestation du 15 mai. Il faut également, avant cela, prendre en compte la dynamique enclenchée autour d’un collectif d’organisations du mouvement social, Juventud sin futuro (Jeunesse sans futur)[1], déjà à l’origine d’une manifestation, modeste certes (5000 manifestants à Madrid) mais réussie, le 7 avril 2011. Derrière un mot d’ordre dénonçant la précarité de leur condition : « Sin casa, sin curro, sin pensión, sin miedo » (« Sans maison, sans boulot, sans retraite, [mais] sans peur ! »)[2], le 7 avril annonçait déjà le contenu du mouvement des mois de mai et juin.

 

En Tunisie, le processus révolutionnaire qui commence le 18 décembre avec les premières révoltes consécutives à l’immolation de Mohamed Bouazizi combine des niveaux d’organisations différents. D’un côté, il faut compter avec les jeunes qui mobilisent les ressources de leurs réseaux sociaux (non-virtuels) dans leurs lycées, universités, quartiers, auprès de leurs pairs et de leur famille, et utilisent dans un second temps les réseaux sociaux virtuels comme moyens efficaces de circulation à l'échelle nationale des informations. De l’autre, il faut compter sur la mise en mouvement des organisations de jeunes plus ou moins anciennes, différenciant ainsi la Tunisie de la plupart des pays du monde arabe, par un niveau d’organisation élevé de la jeunesse et du salariat, dans des structures politiques, syndicales et associatives. Parmi celles-ci, l’UGET (Union Générale des Etudiants Tunisiens) et l’UDC (Union des Diplomés Chomeurs) jouent un rôle particulièrement important, structurant la mobilisation dans un certain nombre de villes tunisiennes. L’Union des Diplomés Chomeurs – peu différente dans le principe de son homologue marocain – est une organisation exemplaire, en ce qu’elle constitue une organisation de masse pourtant constituée d’acteurs, bien que diplômés (d’une licence, d’une maîtrise ou d’un doctorat), à faible ressource économique, sociale et organisationnelle.

Au Portugal, la mobilisation contre la précarité du 12 mars 2011, avec 300 000 manifestants à Lisbonne, ne trouve d’équivalent en termes numériques que dans la manifestation du 1er mai 1974, lors de la révolution des œillets. Un tel succès tient à plusieurs éléments. Cela tient d’abord à l’initiative née sur les réseaux sociaux de Geração a rasca (Génération fauchée) appelant à la manifestation du 12 mars, dans un contexte de crise sociale aigue et de mise en place de plusieurs plans de rigueur successifs. Cela tient, également, au travail important d’introduction de la thématique de la précarité dans la société portugaise par de petites organisations de jeunes précaires depuis plusieurs années. Plusieurs organisations, parmi lesquelles Precarios inflexiveis, se sont ainsi fait connaître, en dénonçant la précarité de l’usage des recibos verdes (reçus verts), comme système de rémunération, à mi-chemin entre l’auto-entreprenariat et les chèques emploi-service, pour 20% des actifs Portugais. Le succès de la mobilisation tient enfin également au soutien important de nombreuses organisations de la gauche politique et sociale.

Il ne s’agit donc pas de nier le caractère largement spontané du mouvement social méditerranéen du premier semestre 2011, mais plutôt de situer ces formes contestataires au cœur d’une dialectique complexe entre spontanéité et organisation. Le discours de ceux qui nient le caractère largement spontané de ces mouvements, relève ainsi souvent d’une stratégie de dénégation ou de réappropriation d’initiatives que le mouvement ouvrier organisé n’a pas été en mesure de prendre : par faiblesse organisationnelle, par désintérêt vis-à-vis des questions de précarité ou du fait d’une forte intégration aux logiques du pouvoir politique. C’est le cas des principales centrales syndicales espagnoles, l’UGT et les Commissions ouvrières, qui ont été largement intégrées aux discussions du « pacte social ». C’est le cas, dans un autre registre, de la direction de l’UGTT (Union Générale des Travailleurs Tunisiens), à la fois en charge de la représentation des intérêts du salariat et en même temps largement intégrée au pouvoir benalien.

A l’inverse, il ne faut pas nier les logiques organisationnelles et les processus longs qui sous-tendent l’émergence des puissantes mobilisations du printemps arabe et méditerranéen. A l’évidence, les mobilisations du premier semestre 2011 ont fait une part bien plus importante à la spontanéité que les mobilisations de la précédente période, marquées par la centralité des organisations syndicales, qu’il s’agisse du mouvement français contre la réforme des retraites, de la grève générale espagnole du 29 septembre 2010, des journées de grève générale portugaises ou grecques, ou du mouvement social du bassin minier de Gafsa de 2008 en Tunisie. Le principal élément qu’il s’agit de rappeler, c’est le sens réel des discours des dominants sur la spontanéité. L’enjeu pour les dominants en érigeant le caractère totalement spontané des révoltes et révolutions est bien de nier l’importance des secteurs les plus organisés du salariat et de la jeunesse, de leurs organisations, courants et réseaux dans les processus à l'oeuvre, comme si un nouvel acteur social nommé Facebook ou Twitter pouvait remplacer la population organisée.

Le printemps 2011 a montré l’émergence d’une radicale nouveauté dans les formes de la conflictualité sociale. Pour autant, les liens avec l’ancien mouvement ouvrier demeurent plus complexes qu’il n’y paraît. A suivre dans un prochain billet...

 

 

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[1] Voir le Manifeste de Juventud sin futuro en Castillan : http://www.juventudsinfuturo.net/search/label/Manifiesto ou en Anglais : http://www.juventudsinfuturo.net/p/manifiesto-en-ingles.html

 

[2] http://www.elpais.com/articulo/espana/manifestacion/Juventud/Futuro/acaba/bronca/elpepuesp/20110407elpepunac_4/Tes

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