Des précaires déchaînés ! (3) Précaires en recherche de représentation

movimentodozedemarco.jpg

Les révoltes et révolutions du premier semestre 2011 autour de la Méditerranée ont une forte composante spontanée. Pour autant, il est indispensable d'en saisir une particularité importante : elles sont adossées à un groupe social spécifique et émergent, les travailleurs en situation de précarité, souvent jeunes et diplômés, et aux organisations et réseaux que ceux-ci ont constitués (voir billet précédent). Ces organisations, Juventud sin futuro, Generação a rasca, Union des diplômés chômeurs, etc. sont certes peut-être des organisations éphémères, dont on ne peut prédire aujourd’hui le devenir dans les années à venir. L’apparition de ces organisations relève d’une certaine contingence. Elles auraient pu ne pas exister. Pour autant, un tel développement, dans les derniers mois, de formes d’organisation dotées de nombreuses caractéristiques similaires ne relèvent pas que du hasard. C’est ce que l’on entend développer ici en défendant l’hypothèse que les formes d’organisations des travailleurs précaires, apparues de manière quasi simultanée dans plusieurs pays, relèvent de facteurs structurels portant les précaires à rechercher de nouvelles représentations sociales et politiques.

 

La construction d’organisations de précaires, la recherche de nouvelles représentations tient au rapport entretenu avec plusieurs éléments : avec les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier (partis politiques, syndicats, associations) d’abord ; avec les représentations sociales et symboliques du statut de travailleur précaire ensuite ; avec les transformations importantes de l’appareil productif enfin[1]. C’est sur le premier élément que nous allons nous concentrer ici.

Il est acquis dans les développements récents en sciences sociales sur les questions touchant à la précarisation des conditions de travail, que la précarité des conditions de travail n’est pas une chose nouvelle. Au contraire, la précarité est une donnée consubstantielle au travail salarié. L’objectif principal du mouvement ouvrier, du mouvement syndical en particulier, a été au cours des XIXème et XXème siècle de réduire l’instabilité des contrats de travail, de sécuriser les parcours professionnels. Cet objectif, sans avoir jamais été complètement atteint, s’est néanmoins matérialisé dans un certain nombre de pays européens par la mise en place d’un droit du travail, de conventions collectives et de lois sociales avancées, au point qu’une grande majorité du salariat, en France en Allemagne ou ailleurs, a pu se prévaloir un temps d’appartenir à un salariat stable et protégé.

Il est également acquis, que la crise de représentation politique et syndicale des précaires vient d’une incapacité de la part des organisations représentatives à prendre en compte ces problèmes sociaux et à représenter ce groupe social particulier. Pourtant, ces mêmes organisations – syndicales par exemple – étaient en mesure, il y a quelques décennies, de représenter toute la fraction non-stabilisée du salariat. Si elles ne le font plus aujourd’hui, c’est qu’elles sont devenues principalement des organisations de défense des travailleurs stables. Et, dans un contexte de baisse durable des effectifs syndicaux, de crise de la réussite de l’action collective, prendre en compte les revendications des précaires, les organiser et les syndiquer, constitue un coût bien plus élevé en termes de ressources financières et humaines, que l’avantage qui peut en être retiré. D’où la constitution des organisations autonomes de précaires dont se sont dotés les travailleurs et les jeunes en Espagne, au Portugal, en Tunisie et ailleurs.

 

Pour défendre les droits des travailleurs travaillant sous un régime de reçus verts (recibos verdes) au Portugal, il fallait créer des réseaux tels que ceux de Precarios inflexiveis. Pour imposer sur l’agenda public et médiatique la question des mileuristas (terme créé pour désigner les travailleurs gagnant moins de 1000 euros par mois en Espagne), il fallait des organisations autonomes telles que Juventud sin futuro. Pour dénoncer, à l’époque de Ben Ali, les recrutements clientélistes dans la fonction publique tunisienne, exiger la création d’emplois, il y avait besoin d’une organisation telle que l’Union des diplômés chômeurs.

S’il ne faut absolument pas nier l’implication de militants syndicaux ou politiques autour de la question des précaires, l’intégration d’un certain nombre de précaires au sein même des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, d’autres ont choisi une stratégie organisationnelle alternative : la fondation d’organisations et de réseaux autonomes vis-à-vis des organisations traditionnelles. Ces nouvelles organisations n’ignorent pas la sphère syndicale et politique traditionnelle, mais oscillent dans leurs attitudes entre interpellation et défiance. Le mouvement des Indignés espagnol a ainsi maintenu, au-delà de sa condamnation des deux principaux acteurs du bipartisme (PSOE et PP), une stricte indépendance vis-à-vis de toute organisation politique. Mais, dans le même temps, de nombreuses fractions du mouvement se sont adressées aux organisations syndicales pour exiger l’organisation d’une grève générale.

Les organisations et réseaux de précaires qui se sont constituées au cours du printemps 2011 ont permis à la jeune génération de salariées précaires de se construire une représentation sur la scène publique, des représentations sociales de ses propres conditions d’existences, là où les organisations sociales et politiques traditionnelles étaient devenues inefficientes. L’expérience a, en un sens, déjà porté ses fruits en imposant à l’ensemble de la société de se saisir de cette question nouvelle qu’est la généralisation de la précarité.

 

Billet précédent : "Des précaires déchaînés ! (2) Spontanéité et organisation"

 


[1] Pour une analyse détaillée de cette question, voir : « Précarité et construction d’identités collectives », Contretemps (nouvelle série), n°4, janvier 2010 (texte en ligne).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.