"La Mort de Sardanapale", la fougue romantique

"La Mort de Sardanapale," œuvre phare du talentueux Eugène Delacroix, figure de proue du romantisme, est l'objet de mon analyse originellement publiée sur Mediavenir.

"Tout écrivain de talent est romantique au moment où il se fait connaître, classique quand il est devenu célèbre."

(Stendhal dans le Mercure de France, du 15 juillet 1827)


Un mouvement novateur

D'avant-garde littéraire, ce mouvement puise ses origines en Allemagne à la fin du XVIIIe siècle. Il prône un retour au genre romanesque, à la nature, à l'imaginaire.

Un groupe de peintres appelé les Nazaréens va se former au début du XIXème siècle en Allemagne. Voulant imiter les plus grands peintres Italiens (comme Raphael), ils se rendent souvent à Rome afin de trouver l'inspiration. En France, le romantisme s'épanouit dans le domaine littéraire, avec Chateaubriand, Hugo, Madame de Staël… Fini le classicisme rigoureux privilégiant la raison, la rigueur. Maintenant, les artistes privilégient le "je", en exprimant leurs sentiments, leur tristesse, leur mélancolie. Baudelaire dira du romantisme que c'est un mouvement qui aspire à "exprimer un ressenti inférieur et d'affirmer la primauté du sentiment sur la raison". Victor Hugo en 1827 dans la Préface de Cromwell pose les jalons d'un nouveau genre théâtral : le drame romantique. Il dira de ce dernier que c'est le fruit d'un mélange entre le grotesque et le sublime. Trois ans après, Hugo fera scandale avec Hernani, un autre drame romantique, dans lequel les personnages principaux y incarnent le "mal du siècle", thématique récurrente dans le mouvement, à laquelle Lamartine adhère fortement et exprimera dans ses poèmes. Par ailleurs, c'est Lamartine qui proclamera la Deuxième République suite à la révolution de 1848.

Grand chemin de la postérité, les romantiques en cortège. Dans cette caricature, Victor Hugo mène un cortège échevelé de journalistes et auteurs romantiques : Théophile Gautier, Cassagnac, Wey, Fouché, Eugène Sue, Lamartine, Alexandre Dumas, Soulié, Balzac, Gozlan, Delavigne, Alfred de Vigny, Alphonse Karr, Emile Bayard, Paul de Kock, Briffaut… Lamartine les surplombe. Grand chemin de la postérité, les romantiques en cortège. Dans cette caricature, Victor Hugo mène un cortège échevelé de journalistes et auteurs romantiques : Théophile Gautier, Cassagnac, Wey, Fouché, Eugène Sue, Lamartine, Alexandre Dumas, Soulié, Balzac, Gozlan, Delavigne, Alfred de Vigny, Alphonse Karr, Emile Bayard, Paul de Kock, Briffaut… Lamartine les surplombe.

Le romantisme en peinture

En peinture, le chef de file français est Eugène Delacroix. Ayant déjà fait scandale en 1824 avec Scènes des massacres de Scio, il revient en 1827 avec La Mort de Sardanapale. C'est le peintre des passions, de la couleur et de l'exaltation politique (avec La Liberté guidant le peuple). Le mouvement romantisme en peinture se veut opposé au mouvement néoclassique. Là où le néoclassicisme opère un retour au culte de l'Antiquité, à la raison, à l'angularité, le romantisme au contraire promeut le cœur, la passion, la mélancolie, l'imaginaire, l'irrationnel. En somme, l'exaltation des sentiments. Aussi, les peintres romantiques prônent un retour non pas au culte de l'Antiquité, mais au culte du Moyen-Âge. Le peintre prussien Karl Friedrich Schinkel est fasciné et passionné par l'architecture gothique médiévale, comme on peut le voir dans Cité médiévale au bord d'un fleuve en 1815.

Voyageur contemplant une mer de nuages , Caspar David Friedrich (1817-1818). Œuvre pionnière du romantisme. © Caspard David Friedrich Voyageur contemplant une mer de nuages , Caspar David Friedrich (1817-1818). Œuvre pionnière du romantisme. © Caspard David Friedrich

"La Mort de Sardanapale"

La Mort de Sardanapale, Eugène Delacroix, 1827. © Eugène Delacroix La Mort de Sardanapale, Eugène Delacroix, 1827. © Eugène Delacroix

En ayant fait scandale au Salon de 1824 avec Scènes des massacres de Scio, Delacroix s'est adroitement attiré une certaine renommée à tel point qu'on le qualifiera comme le chef du file du romantisme, là où Ingres est qualifié comme le chef du classicisme. Ingres et Delacroix, c'est comme une course picturale. Au Salon de 1827, il y a d'un côté Ingres avec L'Apothéose d'Homère qui impressionne avec une composition parfaite et des lignes strictes. De l'autre, La Mort de Sardanapale signé Delacroix qui stupéfie avec une scène chaotique sans ligne précise.

L'histoire de ce tableau illustre un drame écrit par le poète anglais Lord Byron , Sardanapalus, dans laquelle on y voit une inspiration orientaliste, l'une des autres thématiques du romantisme. Le poème raconte la fin tragique de ce roi légendaire d’Assyrie, qui, voyant le pouvoir lui échapper à la suite d’une conspiration, choisit, lorsqu'il se rendit compte que sa défaite était inéluctable, de se jeter en compagnie de sa favorite, Myrrha, une esclave ionienne, dans les flammes d’un gigantesque bûcher. Delacroix a choisi de représenter la mort du souverain.

Dans ce chaos sans nom, on arrive toutefois à distinguer les remparts du palais bientôt obstrués par la fumée émanant du bûcher. Ce qui nous saute aux yeux, c'est la multitude de protagonistes : des eunuques, des femmes nues, qui sont tous éparpillés dans l'œuvre, occupant alors une grande partie du cadre. En dehors de cet amas de personnes, le souverain est couché sur son lit en portant un regard plutôt condescendant à l'égard de la scène qui se déroule devant lui. Par ailleurs, ce lit semble dominer la scène, comme si il "montait". Le roi est dépeint dans une position faisait référence au néo-classicisme, comme une sculpture romaine ce qui pourrait s'opposer au chaos monstrueux, avec ces corps mouvants, ayant lieu à ses pieds.

Les corps sont extrêmement réalistes et détaillés. En utilisant la peinture à l'huile et en appliquant plusieurs couches, Delacroix arrive à retranscrire les teintes et les formes de la chair. Cette technique est celle que les peintres primitifs flamands ont su adopter et développer (cf. Rubens, Van Eyck). Delacroix ne cherche pas à idéaliser les corps des hommes en s'appuyant sur le modèle antique comme le faisaient les néoclassiques.

On dit de Delacroix qu'il est le peintre des couleurs. Ici, il arrive à maîtriser le contraste et les couleurs d'une façon si parfaite que cet élément deviendra la critique principale qu'on lui fera sur ce tableau. Les couleurs dorées témoignant de la richesse, contrastent avec le rouge (couleur complémentaire du jaune) du lit et des drapés. Seule la couleur verte d'un ruban d'étoffe vient casser le rouge du lit. Étonnamment, Delacroix utilise des couleurs chaudes pour représenter la scène, et non froide, signe de l'influence rubénienne qui plaisait fortement aux romantiques.

Ingres et Delacroix ont ravivé une querelle qui avait commencé à la fin du XVIIe siècle, que l'on appelle la Querelle du coloris ou Querelle poussinistes et des rubénistes. D'un côté, il y a des peintres qui avancent le fait que la forme prend plus de place dans une œuvre que la couleur (poussinistes : adjectif dérivé qui vient du peintreNicolas Poussin). Et de l'autre côté, les rubénistes pensent l'inverse en exploitant la puissance de la forme par la couleur (rubénistes : adjectif dérivé qui vient du peintre Pierre Paul Rubens). Ici, on voit très clairement le parti pris par Delacroix qui établit un véritable manifeste du mouvement romantique en exploitant la branche rubéniste.

Cette œuvre n'a pas vraiment eu de bons retours au Salon de 1827. Les visiteurs la trouvaient confuse, brouillée. La presse quant à elle étant majoritairement le reflet du peuple (avant l'apparition de la presse d'opinion), va prendre parti contre l'artiste. Le journal La Quotidienne propose une critique éminemment incisive à l'égard du tableau :

« En jetant les yeux sur cet ouvrage bizarre, il n’est pas d’élève qui ne puisse se convaincre qu’il est nécessaire de savoir quelque autre chose que jeter sur une toile des couleurs éclatantes, pour produire une imitation fidèle des objets ; et qu’il y a quelque différence entre une grande image bien enluminée et un tableau bien peint, et surtout bien dessiné. »

La Quotidienne, 24 avril 1828, p.4/4

Cependant, Le Figaro défend le tableau :

"Le Sardanapale de M. Delacroix est encore le sujet d'une foule de controverses aussi injustes les unes que les autres. Il y a sans doute des défauts dans ce tableau ; mais ce sont les défauts d'un homme qui travaille de verve et d'inspiration. Pourquoi fermer les yeux sur les beautés consolantes qui les rachètent ?"

Le Figaro, 18 février 1828, p. 2/4

Avec La Mort de Sardanapale, Delacroix nous montre encore une fois comment exprimer à travers une œuvre les caractéristiques d'un mouvement aussi important que le romantisme. En exposant ce tableau, il ouvre la brèche aux aspirants peintres romantiques, tels que Gustave Doré ou Louis-Théodore Devilly. Trois ans après, Delacroix montrera au monde La Liberté guidant le peuple, œuvre iconique de cette exaltation politique chérie par le peintre et qui fera beaucoup de bruit.

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