Le harcèlement n’est pas un fait divers

« Nous sommes fatigué·es de travailler pour une institution qui cherche à traiter les symptômes, comme si nous étions des pompier·es face à un feu inarrêtable ». Un collectif d'assistants d'éducation et de membres de l'Education Nationale demandent une « réponse collective et puissante » face au fléau du harcèlement scolaire.

Nous sommes assistant·es d’éducation. Membres de l’Éducation nationale. Nous sommes ces pion·nes qui accompagnent vos enfants dans une des périodes les plus complexes de leur vie. Cette activité est souvent comparée à un simple métier-transition, un métier de passage que n’importe qui peut exercer sans qualifications particulières. Il suffit pourtant d’une semaine dans n’importe quel établissement pour déconstruire ces préjugés. Nous sommes les confident·es de vos enfants, nous les accompagnons dans ce contexte compliqué que nous peinons également à traverser. Nous avons entendu suffisamment de témoignages d’étudiant·es en détresse psychologique pour comprendre que les effets de plusieurs mois de confinement et de restriction des libertés sont violents et bien réels. Ces effets n’épargnent pas les collégien·nes qui, en perte de (beaucoup de leurs) repères, cherchent des lieux de confiance pour extérioriser ce qu’ils et elles ressentent.

Ces lieux de confiance, les élèves devraient pouvoir les trouver dans les établissements. Leurs écoles font office de résidences secondaires, ils et elles y sont des dizaines d’heures par semaine. Des heures qui peuvent parfois passer très lentement, notamment si leur présence participe à exacerber leur mal-être et ne permet pas une extériorisation réelle de leurs émotions. Et le nombre d’élèves qui vivent au quotidien avec un mal-être ne cesse de s’amplifier.

Le confinement et les mesures de restriction ont considérablement augmenté leur présence sur les réseaux sociaux. L’utilisation de TikTok par les 15-24 ans a par exemple été multipliée par quatre entre 2019 et 2020.[1] Ces réseaux sociaux sont le reflet de notre société : on peut y trouver de belles choses et développer son esprit critique ou à l’inverse emmagasiner beaucoup de violence. Le racisme, le sexisme et toutes les formes d'oppressions et de discriminations peuvent être décuplés, la nuance et le questionnement ne sont pas encouragés, et l’effet de groupe est la règle d’or. En parallèle, l'école, le collège, le lycée, à l'instar des réseaux sociaux, sont des lieux où les jeunes se confrontent de façon violente à une multitude de normes physiques ou sociales.

Ces normes les persuadent qu’ils et elles sont trop grand·es, trop gros·ses, trop sexys, trop timides... Sans moyens concrets pour déconstruire ces normes, ces schémas qui s’imposent à elles et eux, nous n’avons d’autre choix que de les rassurer individuellement et de s’assurer que les préjudices subis ne sont pas traumatisants, qu’une dynamique de harcèlement n’est pas en train de se mettre en place. Sans mesures concrètes, il est impossible pour nous de faire de l’école un espace de sûreté, dans lequel leurs identités multiples et variées sont reconnues et leur épanouissement encouragé 

Nous constatons au contraire une augmentation des groupes d’humiliation sur les réseaux, des groupes « fisha » qui publient notamment des photos intimes et qui laissent ensuite les jeunes se déchirer. Une fois que la machine de la moquerie, de la stigmatisation et de la violence est lancée, il est très dur de l’arrêter et rares sont celles et ceux qui parviennent à s’y opposer sans risquer le même sort. Même si nous n’avons que très peu de prises sur ce qui se déroule sur ces plateformes pour nos élèves, nous sommes en mesure d’affirmer que les violences ne disparaissent pas à la porte des écoles. Interdire les téléphones portables comme c’est le cas dans beaucoup d'établissements ne résout pas le problème. L’imperméabilité du système, qui veut que ce qui se joue dans le domaine privé des réseaux sociaux ne soit pas questionné dans les établissements, complexifie notre travail. Nous en constatons les conséquences lorsque nous les voyons s’effacer ou à l’inverse s’affronter. Dans les deux cas, les répercussions ne sont que négatives, voire bien plus dramatiques dans les cas les plus récents. Ce ne sont pourtant pas les idées et les propositions qui manquent pour améliorer cette situation. Malheureusement, nous ne sommes que de simples « pion·nes ».

Le harcèlement scolaire n’est pas un fait divers, c’est une réalité, un fait que la société a construit et laissé se développer. La mort d’Alisha, ou encore il y a quelques mois le suicide de Luna, une lycéenne trans, et la tentative de suicide d’un enfant de 11 ans, puni après avoir été accusé de harcèlement, ne sont pas des « faits divers ». Ce sont des faits de société, des marqueurs qui révèlent les souffrances que le gouvernement refuse d’entendre et d’accompagner. Nous sommes fatigué·es de travailler pour une institution qui cherche en permanence à traiter les symptômes, comme si nous étions des pompier·es face à un feu inarrêtable. Des élèves de 11 ans sont quotidiennement insultées sur les réseaux parce qu’elles refusent d’envoyer des photos intimes. D’autres rentrent à la maison avec une boule au ventre à l’idée de voir ce qui va se dire sur Snapchat ou Instagram à leur sujet. Alors oui, à côté de ça, réussir son contrôle d’histoire et son TP de physique n’est plus vraiment une priorité. 

Nous avons besoin d’une réponse collective et puissante pour traiter les problèmes à la racine. Que des vastes programmes de lutte contre les discriminations soient mis en place pour sensibiliser à la communication non violente, pour permettre l’écoute et libérer la parole, écouter leurs questionnements et trouver des moyens d’y répondre. Ces sujets doivent être tout autant pris au sérieux que les cours de français et d’histoire-géographie. Ils doivent autant préoccuper l’institution que le maintien du brevet. Ces sujets sont au cœur des apprentissages nécessaires pour agir dans une société que l’on souhaite plus juste, égalitaire et inclusive (si telle est bien l'intention du gouvernement). Pourquoi n’a-t-on pas dans chaque établissement une personne référente chargée de réfléchir à des projets pédagogiques pour traiter l’ensemble de ces sujets, faire le lien avec les centaines d’associations compétentes en mesure d’intervenir ? Nous devrions avoir en poste des personnes responsables de la construction de projets pédagogiques, d’ateliers de sensibilisation et de formations pour éclairer les enseignant·es, les équipes de vie scolaire et accompagner les élèves.

Le gouvernement a le devoir de s’emparer de cette question car ces problématiques sont présentes dans l’ensemble des établissements, qu’ils soient publics ou privés, en ville ou en campagne, REP ou non REP. Partout en France le mal-être est le même.

Actuellement, le poids de cet accompagnement repose entièrement sur l’équipe pédagogique, qui n’est pas systématiquement formée à la maîtrise de ces sujets. Sans compter qu’elle a déjà beaucoup à faire et ne bénéficie pas, en sus, du soutien et de la reconnaissance de l’institution. Par ailleurs, messieurs et mesdames les ministres, si vous avez deux minutes dans vos emplois du temps, intéressez-vous à ce qu’apportent les « pion·nes » dans chaque établissement. Vous serez surpris·es. Peut-être reviendrez-vous sur cette idée de réforme de la carte REP qui finira d’achever des équipes déjà à bout de souffle.

L’école est un lieu de socialisation où les élèves intériorisent les normes et les valeurs de la société dans laquelle ils et elles évoluent. Aujourd’hui, nous socialisons donc nos jeunes à accepter la violence et à la reproduire, et nous considérons que déconstruire ces mécanismes n’est pas une priorité sur le reste. Alors nous pouvons rester là à attendre que les « faits divers » se reproduisent, que les assistant·es d’éducation, CPE, et l’ensemble des équipes pédagogiques continuent à s’épuiser jusqu’à ne plus être capables de panser, de soigner des symptômes qui ne disparaîtront jamais vraiment. Vous pouvez aussi décider que ce ne sont pas des faits divers mais bel et bien les résultats de mécanismes violents qui sont vécus par une jeunesse désorientée. Vous pouvez décider d’écouter les propositions des équipes pédagogiques construites à partir de ce qu’ils et elles vivent et entendent au quotidien. Peut-être que cela vous aidera à orienter les 6 milliards d’euros alloués à la « vie de l’élève » pour le budget 2021.[2]

Signataires :

Les postes d'assistant·e d'éducation sont très précaires et le renouvellement du contrat d'une année sur l'autre dépend de la bonne volonté du ou de la chef·fe d'établissement. Pour éviter de mettre en danger la conservation de postes nous avons proposé aux signataires de renseigner seulement leurs initiales.

A. D. - Professeur·e - Fontenay-sous-bois
A. D. - Professeur·e - Paris 75019
A. F. - Assistant·e d’éducation - Saint-Denis 93200
A. G. - Assistant·e d’éducation - Paris 75020
A. W. - Professeur·e- Paris 75020
B. R. - Professeur·e - Paris 75020
C. C. - Adjoint·e éducative - Paris 75020
C. C. - Assistant·e d’éducation - Aubervilliers 93300
C. C. L. - Assistant·e d’éducation - Paris 75011
C. C. L. - Assistant·e d’éducation - Paris 75011
C. D. - Professeur·e d’anglais - Paris 75020
C. G. - Infirmier·e- Paris 75020
C. H. - Professeur·e - Saint-Denis 93200
E. C. - Profession dans l’éducation non renseignée - Paris 75020
E. H. - Conseiller·e principale d’éducation - Gourdon 46300
E. M. - Assistant·e d’éducation- Paris 7520
E. M. - Conseiller·e principale d’éducation - 75020
F. B. - Coordinateur·ice ULIS - 75020
F. J. - Assistant·e d’éducation - Paris 75020
G. F. - Assistant·e d’éducation - Paris 75020
G. R. - Assistant·e d’éducation -Paris 75005
H. R. - Assistant·e d’éducation - Paris 75020
I. B. - Professeur·e - Antony 92160
J. L. - Assistant·e chargée de prévention et sécurité - Paris 75020
J. M. - Assistant·e d’éducation - Paris 75018
J. R. - Travailleur·euse social - Paris
L. F. - Assistant·e d’éducation - Lycée La Tournelle La Garenne Colombe- 92250
L. R. - Assistant·e d’éducation - Paris 75005
L. R. - Assistant·e d’éducation - Paris 75005
M. B. - Assistant·e d’éducation - Paris 75005
M. B. - Assistant·e d’éducation - Paris 75005
M. G. - Animateur·ice - Paris 75019
M. L. - Professeur·e - Paris 75020
M. T. - Assistant·e chargé·e de prévention et sécurité - La Courneuve 93120
N. J. - Professeur·e de Sciences Physiques et Chimiques - Paris 7502
N. L. - Assistant·e d’éducation - Paris 75005
N. M. - Professeur·e - Paris 75020
N. M. - Professeur·e - Paris 75020
N. M. - Professeur·e - Paris 75020
P. C. K. - Adjoint·e éducative - Paris 75020
P. L. - Assistant·e d’éducation - Saint-Denis 93200
P. M. - Secrétaire, ex-assistant·e de direction - 75020
R. L. - Professeur·e d’anglais - Paris 75020
S. B. - Conseiller·e principale d’éducation - 75020
S. J. - Organisateur·ice ACM
T. M. - Accompagnant·e d’élève en situation de handicap - Alfortville - 94140
V. R. D. G. - Professeur·e d’EPS - Paris 75020
Anonyme - Adjoint·e éducative - Paris 75020
Anonyme - ancien·ne Assistant·e d’éducation pendant 6 ans - Bobigny - 93000
Anonyme - Assistant·e chargé·e de prévention et sécurité - Paris 75020
Anonyme - Assistant·e d’éducation - Paris 75005
Anonyme - Assistant·e d’éducation - Paris 75020
Anonyme - Éducateur·ice

 


[1]Source : harris interactive, études Social Life 2019 et Social Life 2020 sur des internautes français·esâgé·es de 15 ans et plus

[2]Budget.gouv.fr

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