æther
Abonné·e de Mediapart

3 Billets

0 Édition

Billet de blog 20 juil. 2019

Laurent Alexandre répand de fausses informations pour discréditer la biodynamie

À l’aide d’arguments fallacieux, le pape français du transhumanisme a récemment accusé les défenseurs de l’agriculture biologique et biodynamique de préconiser des « centaines de millions de morts à l’échelle de la planète ».

æther
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans une chronique publiée en mai sur le site internet de L’Express, Laurent Alexandre a violemment attaqué les pratiques agricoles cherchant à se passer de pesticides et autres produits phytosanitaires de synthèse. En technophile convaincu, il accuse Didier Guillaume, le ministre français de l’Agriculture, de préconiser « une hécatombe mondiale » en soutenant « les pratiques agricoles ancestrales » de nos grands-parents, ainsi que la biodynamie.

Pour ce faire, cependant, le pape francophone du transhumanisme, grand promoteur du rationalisme scientifique, utilise une série de contre-vérités grossières, qui remettent en cause le sérieux de sa démarche et la pertinence de ses réflexions. Dans sa chronique, il commence par rappeler, à juste titre, que la biodynamie est issue de l’anthroposophie de Rudolf Steiner. Mais il commet une première erreur lorsqu’il affirme que l’anthroposophie est « considérée comme sectaire ».

C’est sans doute son avis, mais ce n’est en aucun cas, comme il le laisse entendre, une acceptation officielle. En France aujourd’hui, il n’existe en effet aucune liste des mouvements sectaires. Comme l’a rappelé Libération en octobre 2018, « on ne peut donc pas affirmer que l’anthroposophie soit une secte ». Dans le domaine de la santé, la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) avait bien mentionné la « médecine anthroposophique » dans son guide « Santé et dérives sectaires », en 2012. Mais en avril 2018, le tribunal administratif de Paris a condamné cet avis.

La suite est du même acabit. Laurent Alexandre accuse la biodynamie d’incarner une « vision magique » de la terre et du cosmos, aux conséquences désastreuses au niveau mondial. En raison de « rendements inférieurs de moitié à ceux de l’agriculture classique », soutient-il, « la généralisation du bio et des techniques de nos ancêtres enchanterait les bobos verts, mais ferait des centaines de millions de morts à l’échelle de la planète. » En écrivant cela, le président de DNAVision ne fait, au mieux, que souligner son ignorance à ce sujet. Quelques exemples suffiront à le montrer.

En Lituanie, entre 2012 et 2014, des études menées sur des potirons et des pommes de terre cultivés en biodynamie ont révélé une nette amélioration de l’activité biologique des sols. En outre, l’utilisation des deux préparations biodynamiques à base de bouse et de silice de corne de vache (moquées par Laurent Alexandre) ont conduit à une augmentation significative de la qualité nutritive des aliments concernés. On est loin, ici, d’une pensée magique !

En Suisse, depuis 40 ans, un essai scientifique unique au monde, réalisé dans les champs, compare l’agriculture biodynamique, biologique et conventionnelle. L’expérience est conduite conjointement par l’Institut de recherche pour l’agriculture biologique (FiBL) et l’Institut fédéral de recherche agronomique Agroscope. Les résultats obtenus à ce jour montrent que l’agriculture conventionnelle marque certes des points du côté des rendements, mais dans une mesure bien moindre que celle avancée par Laurent Alexandre. Les variantes biologiques, avec une consommation d’engrais et d’énergie moindre de 50%, atteignent 80% des rendements conventionnels. Un faible écart confirmé aussi par une méta-étude américaine datant de 2014. De plus, au cours des 14 dernières années, les rendements du blé biodynamique ont dépassé d’une tonne par hectare – soit 20 % – ceux du blé biologique.

Mais au fond, le problème est plus systémique. L’argument du rendement, utilisé comme un épouvantail, est facile à brandir pour effrayer les populations. Mais il devrait être manié avec précaution. Pour être honnête, il faudrait aussi préciser qu’une énorme quantité de ressources alimentaires (entre 30 et 50 % de la production mondiale annuelle, selon certains rapports) sont gaspillées chaque année dans le monde. Une réduction de ce gaspillage permettrait d’absorber les rendements légèrement plus faibles de l’agriculture biologique ou biodynamique.

L’autre pierre d’achoppement est celle du modèle agricole à promouvoir pour parvenir aux rendements souhaités tout en préservant la planète. Dans un rapport publié en 2014, l’ONG Grain souligne qu’au niveau mondial, ce ne sont pas les grandes exploitations qui nourrissent le monde, mais les petites fermes traditionnelles, qui sont largement majoritaires et aussi plus productives à l’hectare :

« Les agences de développement internationales nous mettent sans cesse en garde sur le fait qu’il nous faudra doubler notre production alimentaire dans les prochaines décennies. Pour y parvenir, elles préconisent habituellement une combinaison de libéralisation des investissements et du commerce, et de nouvelles technologies. Mais ce mélange ne fera que créer davantage d’inégalités. La vraie solution consiste à rendre le contrôle et les ressources aux petits producteurs eux-mêmes et à adopter des politiques agricoles adaptées pour les soutenir ». Autant d’éléments qu’oublie de mentionner Laurent Alexandre, sans doute trop absorbé par ses rêves technophiles pour penser adéquatement le réel.

Martin Bernard

Article d'abord paru sur ÆTHER

L’auteur n’a pas autorisé les commentaires sur ce billet

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
Comment le CHU de Bordeaux a broyé ses urgentistes
Les urgences de l’hôpital Pellegrin régulent l’accès des patients en soirée et la nuit. Cela ne règle rien aux dysfonctionnements de l’établissement, mettent en garde les urgentistes bordelais. Épuisés par leur métier, ils sont nombreux à renoncer à leur vocation.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Force ouvrière : les dessous d’une succession bien ficelée
À l’issue du congrès qui s’ouvre dimanche, Frédéric Souillot devrait largement l’emporter et prendre la suite d’Yves Veyrier à la tête du syndicat. Inconnu du grand public, l’homme incarne, jusqu’à la caricature, le savant équilibre qui prévaut entre les tendances concurrentes de FO.
par Dan Israel
Journal
« Travail dissimulé » : la lourde condamnation de Ryanair confirmée en appel
La compagnie aérienne a été condamnée, en appel, à verser 8,6 millions d’euros de dommages et intérêts pour « travail dissimulé ». La firme irlandaise avait employé 127 salariés à Marseille entre 2007 et 2010, sans verser de cotisations sociales en France. Elle va se pourvoir en cassation.
par Cécile Hautefeuille
Journal — Social
En Alsace, les nouveaux droits des travailleurs détenus repoussent les entreprises
Modèle français du travail en prison, le centre de détention d’Oermingen a inspiré une réforme du code pénitentiaire ainsi qu’un « contrat d’emploi pénitentiaire ». Mais entre manque de moyens et concessionnaires rétifs à tout effort supplémentaire, la direction bataille pour garder le même nombre de postes dans ses ateliers.
par Guillaume Krempp (Rue89 Strasbourg)

La sélection du Club

Billet de blog
Macron 1, le président aux poches percées
Par Luis Alquier, macroéconomiste, Boris Bilia, statisticien, Julie Gauthier, économiste dans un ministère économique et financier.
par Economistes Parlement Union Populaire
Billet de blog
Le service public d’éducation, enjeu des législatives
Il ne faudrait pas que l’avenir du service public d’éducation soit absent du débat politique à l’occasion des législatives de juin. Selon que les enjeux seront clairement posés ou non, en fonction aussi des expériences conduites dans divers pays, les cinq prochaines années se traduiront par moins ou mieux de service public d’éducation.
par Jean-Pierre Veran
Billet de blog
Ce qu'on veut, c'est des moyens
Les salarié·es du médicosocial se mobilisent à nouveau les 31 mai et 1er juin. Iels réclament toujours des moyens supplémentaires pour redonner aux métiers du secteur une attractivité perdue depuis longtemps. Les syndicats employeurs, soutenus par le gouvernement, avancent leurs pions dans les négociations d'une nouvelle convention collective avec comme levier le Ségur de la santé.
par babalonis
Billet de blog
Destruction du soin psychique (2) : fugue
Comment déliter efficacement un service public de soins ? Rien de plus simple : grâce à l'utilisation intensive de techniques managériales, grâce à l'imposition d'un langage disruptif et de procédures conformes, vous pourrez rapidement sacrifier, dépecer, puis privatiser les parties rentables pour le plus grand bonheur de vos amis à but lucratif. En avant toute pour le profit !
par Dr BB