Génocide des Tutsi du Rwanda : « un lobby militaire à l’œuvre à l’Elysée »

Pour avoir alerté sa hiérarchie sur le risque d’extermination des Tutsi du Rwanda, le général Jean Varret avait été limogé du ministère de la Coopération en 1993, un an avant le génocide. Il revient sur cet épisode dans un livre de souvenirs et une interview exclusive réalisée par Jean-François Dupaquier pour Afrikarabia.

 © Jean-François Dupaquier - Afrikarabia © Jean-François Dupaquier - Afrikarabia

Afrikarabia : - Jean Varret, vous venez de publier vos mémoires sous le titre « Général, j’en ai pris pour mon grade », aux éditions Sydney Laurent. Vous aviez refusé de vous exprimer publiquement depuis votre déposition devant la Mission d’information parlementaire sur le rôle de la France au Rwanda, en 1998. Qu’est-ce qui vous a incité à rompre ce silence de vingt ans ?

Général Jean VARRET : - Comme vous l’avez lu dans ce livre, j’ai eu un accident assez grave en montagne. J’ai échappé à la tétraplégie, peut être à la mort, et j’ai été hospitalisé un an et demi, notamment aux Invalides. Contrairement à mes habitudes, ça m’a incité à « regarder dans le rétroviseur ». Durant ma carrière militaire, j’ai connu des épisodes difficiles, notamment à propos du Rwanda. J’ai pensé qu’il était temps d’écrire pour mes enfants, mes petits enfants et des amis.

J’ai donc mis à profit ces longues journées d’hospitalisation pour raconter quelques souvenirs. Ce n’est pas une autobiographie, mais des anecdotes qui ont marqué ma carrière et qui peuvent faire sens..

- Dans ce livre, vous consacrez un court chapitre au Rwanda – huit pages très denses au milieu de quelque deux cents pages. Vous revenez d’abord sur vos études, notamment à Saint-Cyr, à Saumur, puis sur votre expérience d’officier parachutiste en Algérie. Comme élève puis comme haut gradé, vous livrez des souvenirs acides sur le fonctionnement de l’armée française ?

- C’est le fil directeur de ce livre, les anecdotes se relient, je laisse au lecteur le soin d’en tirer ou pas des enseignements. Je veux surtout dire que j’ai vécu dans une armée assez particulière, bien différente de celle qu’ont connu mon grand-père, mon père ou mon gendre. Mes chefs n’avaient eu que des échecs, 1939-1940, l’Indochine, l’Algérie… Vis-à-vis d’un jeune prétentieux comme moi, ils étaient dans l’ensemble très tolérants. J’ai dit « non »  plusieurs fois. En quelque sorte j’ai profité d’une faiblesse de la hiérarchie militaire face au « jeune chien » que j’étais, pour faire un peu ce que je voulais. Jusqu’à la fin. Et quand j’ai estimé que j’avais été, sanctionné à tort dans l’affaire du Rwanda, j’ai démissionné. Vous avez noté que j’ai tenté de démissionner plusieurs fois. Mais auparavant, mes demandes de démissions avaient été refusées.

Je pense que si un jeune officier se comportait aujourd’hui comme moi, il ne terminerait pas général quatre étoiles…

- Néanmoins vous livrez des anecdotes assez sombres sur l’apprentissage militaire. Même s’il y a une sorte de « dressage » inéluctable, on se retrouve parfois dans l’ambiance du roman de Yves Gibeau, « Allons z’enfants » paru en 1952, qui délivre un récit très critique de la vie des enfants de troupe. Un livre que d’ailleurs vous citez… 

- C’est la vie que j’ai connue au prytanée militaire et à Saint-Cyr. Ce n’était pas le cas à Saumur Mais je dois dire que je n’ai pas une haute estime de la formation délivrée au Prytanée ni pendant les deux ans à Coëtquidan.

- Ca a changé aujourd’hui ?

- Totalement. Je suis repassé au Prytanée, c’est radicalement différent. Et Saint-Cyr est une université remarquable.

- A vous lire, on retient que les hauts gradés que vous subissez avant de devenir vous même un général quatre étoiles sont parfois d’une mesquinerie absurde, imbus d’eux-mêmes, obsédés du pouvoir d’humilier leurs subordonnés. Bref, aux antipodes des qualités de management requises dans le monde des affaires et de l’industrie où vous allez vous investir pendant les vingt années qui suivent votre démission ?

- Vous n’avez retenu que les aspects négatifs que je croyais avoir survolés. Je suis effectivement très sévère envers le général qui commandait l’école de Saumur. J’ai du mal à pardonner l’humiliation qu’il m’a fait subir. Mais j’ai eu aussi des chefs remarquables. Ce livre ne souligne pas les quelques déceptions d’une carrière largement positive

- Cependant, à de nombreuses reprises, vous « en prenez pour votre grade » - d’où le titre de votre livre -, au point d’envisager plusieurs fois de démissionner de l’armée, avant de mettre ce projet en exécution en 1993. La façon dont vous êtes évincé de vos responsabilités militaires dans l’engagement de Paris au Rwanda un an avant le génocide des Tutsi a-t-elle été la goutte d’eau qui fit déborder le vase ?

- Je n’ai pas compris pourquoi j’avais été évincé car on ne m’a donné aucune explication. Au contraire, comme je le raconte, l’amiral Lanxade m’avait demandé de rester à mon poste une quatrième année, et comme ce travail me passionnait, j’avais dit oui. Et puis quelques semaines plus tard, on me fait savoir brutalement que je suis remis à la disposition du ministère de la Défense, sans me dire pourquoi.. Durant toute ma carrière, j’ai veillé à expliquer à mes subordonnés les raisons de mes décisions Ce qui ne fut pas toujours le cas en ce qui me concerne.

- Dans ce livre, vous reprenez et précisez vos déclarations devant les parlementaires français le 6 mai 1998 sur le rôle de Paris au Rwanda. Vos propos contredisaient tous les hauts gradés entendus par la mission d’information. A cette époque, avez-vous été l’objet de pressions ou de menaces pour vous imposer le silence ?

- Non, pas du tout. Ni menaces ni intimidations. On m’a seulement fait comprendre qu’il ne fallait pas « cracher dans la soupe ». Ce n’était d’ailleurs pas mon intention. En quarante ans j’ai eu une vie passionnante et connu des chefs remarquables. Et on m’avait laissé m’exprimer

- Je pose cette question car le colonel de la DGSE Thierry Jouan, qui a raconté son expérience du génocide des Tutsi dans un roman à clef « Une Vie dans l’ombre », a été menacé de mort et en quelque sorte excommunié par ses anciens collègues du service « Action »… 

- …Ceci me parait pour le moins surprenant

- Je le tiens de Thierry Jouan.

- Peut-être y a-t-il un peu d’exagération de sa part…

- Revenons à votre vécu de l’intervention militaire française au Rwanda. A l’initiative de François Mitterrand, vous êtes nommé chef de la Mission Militaire de Coopération au ministère de la Coopération en octobre 1990, au moment même du déclenchement de l’attaque rebelle du Front patriotique rwandais (FPR). Je rappelle pour nos lecteurs que c’est un poste très important : vous êtes conseiller militaire du Ministre de la Coopération et donc, membre du Cabinet du ministre. Vous avez juridiction sur plus de vingt pays d’Afrique où la France entretient une coopération militaire. Vous recevez les notes de la DGSE et, après sa création en 1992, de la Direction du Renseignement militaire. Il ne vous faut que quelques jours pour comprendre que, consécutivement à l’attaque du FPR, les Tutsi du Rwanda sont menacés d’extermination. Pourquoi ce risque vous paraît-il si vite évident ?

- Le Rwanda, dès que j’ai pris mes fonctions, a été le pays qui me posait les plus grands problèmes. J’avais sur place des interlocuteurs très compétents, notamment un lieutenant-colonel de la gendarmerie dont je parle un peu…

Le lieutenant-colonel René Galinié, Attaché de Défense au Rwanda ?

- En effet. Il appliquait les méthodes de la gendarmerie. Pour être bien informé il avait des interlocuteurs partout, notamment des membres de communautés religieuses. Très vite il m’a dit en substance « attention, il y a un danger, au Burundi comme au Rwanda, de violences politico-ethniques, de massacres. Et cette fois, le risque est très élevé.»

Tous les deux, nous avons rapidement employé les mots « risque de génocide ». Je me suis rendu plusieurs fois au Rwanda, j’y ai rencontré les chefs militaires hutu, qui ne m’ont pas caché leur intention de régler le « problème tutsi » de façon très brutale. Mais cette perception n’était pas partagée par mes collaborateurs à Paris, et encore moins par le ministère de la Défense, dont je ne dépendais pas hiérarchiquement, étant sous les ordres du ministre de la Coopération. Je ne me suis pas fait entendre. Peut-être n’ai-je pas su convaincre. Je m’interroge encore sur ce point.

- Vous rappelez dans votre livre qu’aussi bien l’ambassadeur de France Georges Martre que l’attaché de défense, le lieutenant-colonel René Galinié, alerte Paris dès le mois d’octobre 1990 sur le risque de liquidation des Tutsi du Rwanda. A quel moment est-ce que vous-même relayez l’information auprès de votre ministre, qui est à l’époque Jacques Pelletier ?

- Jacques Pelletier n’a été que très peu de temps mon ministre. Je ne me souviens pas lui avoir parlé de ce problème. J’en ai parlé avec Edwige Alice et avec son successeur Marcel Debarge

- Et quelle est la réaction de ces ministre successifs de la Coopération, Edwige Alice puis Marcel Debarge ?

- Ils étaient beaucoup moins sensibles que moi à ce problème.

- Vous avez accompagné votre ministre Marcel Debarge au Rwanda début 1993. On raconte qu’il a fondu en larmes en visitant des camps de déplacés de guerre aux abords de Kigali. Et surtout qu’il a rencontré les leaders des partis politiques pour leur conseiller de se rassembler en un « front commun » contre le FPR. Or ce concept de « Front commun » a été perçu comme l’incitation de Paris à créer un « front racial » anti-FPR, d’où la création des mouvements « power » au sein des partis politiques. Vous vous souvenez de ça ?

- Marcel Debarge considérait sa nomination comme une période transitoire avant les législatives. Il ne connaissait pas l’Afrique. Il était effectivement très émotif. Incontestablement, son appel à un « front commun » anti-FPR a été une formulation impulsive et malheureuse.

- Revenons sur une anecdote significative : lors de votre venue au Rwanda en décembre 1990, le responsable de la gendarmerie rwandaise, le colonel Rwagafilita, vous demande des armes lourdes et vous dit : « Nous sommes entre militaires et je vais vous parler plus clairement. La gendarmerie a besoin de ces armes car elle va participer à la résolution de notre problème avec les Tutsis : ils sont très peu nombreux, nous allons les liquider et cela ira très vite ».

Vous rencontrez aussi à plusieurs reprises le colonel Serubuga qui commande les Forces armées rwandaises (FAR) et qui vous fait comprendre, dites-vous « que le génocide est une des solutions envisagées ».

Tout cela date-t-il de la fin 1990 ? J’ai noté que le 14 décembre 1990, vous rencontrez à Kigali le président Habyarimana avec l’ambassadeur Georges Martres, le colonel du Plessis et le colonel Galinié.

- En effet l’entretien que je venais d’avoir avec le patron de la gendarmerie rwandaise m’avait beaucoup inquiété. J’ai donc demandé cette rencontre par l’entremise de l’ambassadeur de France. Je raconte dans mon livre que Habyarimana s’est (...) Lire la suite sur Afrikarabia.

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