Angola : dans les coulisses du système dos Santos

Depuis son arrivée au pouvoir en 1979, José Eduardo dos Santos a régné sans partage sur l’Angola, distribuant pendant 38 ans les ressources du pays à ses proches, jusqu’à sa chute en 2017. Dans l’ouvrage « La dos Santos company », la journaliste Estelle Maussion nous plonge dans les secrets de famille du président angolais, entre népotisme, corruption et autocratie.

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Afrikarabia : Dans votre ouvrage, José Eduardo dos Santos est décrit comme une sorte de « parrain africain » qui considère son pays comme une entreprise familiale. Comment s’est constitué le système dos Santos ?

Estelle Maussion : C’est un système de pouvoir politique économique et sociale qui s’est construit dans un contexte particulier de guerre civile. Ce système s’est ensuite amplifié avec le retour de la paix à partir de 2002. C’est d’abord un système qui est caractérisé par l’autoritarisme. Le président et son parti décidaient de tout, même si le pays est doté de tous les atours d’une démocratie avec une Constitution, des élections... c’est une sorte de parti-Etat. Le système est ensuite fondé sur l’accaparement des ressources et des richesses par une élite qui est composée des membres de la famille et du clan dos Santos. Ce système fonctionne sur une confusion entre fonds publics et fonds privés, ainsi que sur une certaine opacité. Le nouveau président Lourenço a d’ailleurs déclaré à son arrivée au pouvoir que l’ennemi public numéro un dans le pays était la corruption et le népotisme. Ce système s’est enfin noué autour d’une famille, les dos Santos, avec le père, la fille, le fils et les proches. Mais ce système a aussi des ramifications à l’étranger. C’est un système angolais, mais aussi mondialisé.

Afrikarabia : En dehors d’Eduardo dos Santos, la mieux lotie de la famille est sans doute sa fille, Isabel, milliardaire à 40 ans ?

Estelle Maussion : Isabel représente un peu « l’étoile de la famille ». Alors que la famille dos Santos est peu connue en Afrique et à l’international, on connaît souvent le nom de la fille pour avoir été sacrée première femme africaine milliardaire en 2013 par Forbes. Ce qui a marqué les esprits. Isabel incarne cette réussite angolaise, et en même temps c'est une ascension qui pose des questions. Comme dans toutes les familles, il y a une face brillante et une face un peu plus sombre.

Afrikarabia : Dans le clan dos Santos, il y a aussi le fils, José Filomeno, qui lui, est passé par la case prison.

Estelle Maussion : Il a en effet été en détention provisoire pendant presque 6 mois, de septembre 2018 à mars 2019. Lorsque le premier fils d’Edouard dos Santos est placé en détention pour fraude, c’est un énorme choc en Angola. Imaginer un dos Santos devant la justice, c’était impensable, mais en prison, c’était incroyable. Cette épisode dit beaucoup de choses sur ce système. José Filomeno est pour moi, le fils sacrifié de la famille. Il est entré dans les affaires tardivement. Jusqu’en 2012, il était quasiment inconnu. Il émerge lorsqu’il est nommé au Conseil d’administration du fonds souverain angolais qui représente tout de même 5 milliards de dollars. L’histoire se termine mal puisqu’il est limogé par le nouveau président Joao Lourenço et poursuivi pour fraude dans le cadre d’un autre fonds d’investissements. On n’a pas encore le fin mot de cette histoire puisque la justice doit maintenant faire son travail.

Afrikarabia : Ce que l’on voit également dans votre livre, c’est que l’Angola de dos Santos était aussi un régime autoritaire.

Estelle Maussion : L’Angola possède tous les atours d’un régime démocratique. Il y a une Constitution, des élections générales organisées tous les 5 ans, une opposition politique à l’Assemblée nationale… Mais dans la réalité du système politique angolais, le MPLA dispose de la majorité qui lui permet d’imposer toutes les décisions. Le président nomme toutes les personnes au poste de pouvoir, et puis il y a ce système de parti-Etat qui est hérité du contexte de la guerre. Il ne faut pas non plus oublier que le MPLA est un parti marxiste et communiste, avec un culte du chef très fort. Il y avait également une sorte d’omerta. Dans la rue, parler de l’Angola et du quotidien des Angolais, pourquoi pas, mais parler du pouvoir, c’était très compliqué. Dans le livre, je raconte certaines manifestations de jeunes et de militaires qui ont été parfois violemment réprimées.

Afrikarabia : Vous racontez également la chute du régime dos Santos. Comment le président angolais est-il contraint de laisser le pouvoir ?

Estelle Maussion : Le tournant s’opère en 2017, au moment des élections générales, quand le MPLA propose la candidature de Joao Lourenço à la tête du parti, et non celle d’Eduardo dos Santos. C’est une conjonction d’événements qui explique le changement, alors que personne n’imaginait que dos Santos passerait la main. Il y a d’abord une situation économique très difficile avec l’effondrement des cours du pétrole. Ensuite, il y a une contestation sociale croissante. Elément nouveau, il y a aussi une contestation au sein même du MPLA. Il faut enfin ajouter à cela un facteur déterminant, un facteur personnel, qui est l’état de santé de José Eduardo dos Santos. Je pense alors que le président a fait un calcul rationnel : Qu’est-ce qui est le mieux pour moi et ma famille ? Je sors, le passe la main et j’essaierai de contrôler les choses.

Afrikarabia : Mais rien ne se passe comme prévu. Le nouveau président, Joao Lourenço s’est lancé dans une véritable chasse aux sorcières et dos Santos ne contrôle plus rien ?

Estelle Maussion : Dos Santos quitte le pouvoir en 2017 et un an après, en 2018, Joao Lourenço prend la tête du MPLA. C’est un événement important. En Angola, on ne peut pas être président sans être président du parti. C’est à partir de ce moment que Lourenço commence à limoger beaucoup de monde, et notamment Isabel Dos Santos, ou José Filomeno… Mais il faut dire que pendant la campagne électorale, Joao Lourenço avait annoncé la couleur, en voulait lutter contre la corruption. Pendant les premiers mois de  (...) Lire la suite sur Afrikarabia.

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