RDC : Tshisekedi et la politique des petits pas

Condamné à composer avec l’ancien président Joseph Kabila dans une improbable alliance, Félix Tshisekedi avance avec prudence dans les changements qu’il veut imposer à son pays.

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Dans un long entretien accordé à TV5 Monde et au journal Le Monde, le nouveau président congolais est revenu sur les huit premiers mois de son mandat et sur la cohabitation à haut risque qui l’oblige à gouverner avec son ancien rival, Joseph Kabila, largement majoritaire au Parlement et dans les provinces - voir notre article. Au cours de l’interview, réalisée à l’issue de sa visite officielle en Belgique, Félix Tshisekedi élude largement les conditions contestées de sa victoire.

Pour le nouveau président, il ne fait aucun doute qu’il a été réellement élu et que l’ancien président Kabila a obtenu par les urnes la majorité à l’Assemblée national et au Sénat. Or, les résultats des observateurs de l’Eglise catholique (CENCO) et les fuites de données de la Commission électorale (CENI) prouvent que Félix Tshisekedi est arrivé troisième du scrutin de décembre 2018, derrière le candidat de la plateforme pro-Kabila, et Martin Fayulu, le vrai vainqueur de la présidentielle.

« Que Fayulu prouve sa victoire »

L’alliance de partage du pouvoir conclue avant l’annonce des résultats, a permis à Félix Tshisekedi de « négocier » la présidence, en échange d’une large majorité au camp Kabila dans les principales institutions congolaises. Ce « deal » des plus inattendu a certes contribué à éviter les violences, mais il place le nouveau président dans une position très inconfortable, avec des pouvoirs limités et très encadrés par le FCC de Joseph Kabila.

Félix Tshisekedi explique avoir dû composer avec le FCC, « se coaliser, s’allier, pour éviter les blocages inhérents à la cohabitation et pour éviter le pire », ce qui est juste. Les Congolais, s’ils ne sont pas dupes de « l’arrangement » conclu en secret entre Tshisekedi et Kabila, veulent laisser une chance au nouveau président pour tourner la page de 18 ans de kabilisme. Devant les journalistes de TV5 et du Monde, Félix Tshisekedi n’en démord pas, si « Fayulu prétend avoir gagné » les élections, « qu’il apporte les preuves de sa victoire ». Un argument étonnant au vu des chiffres révélés par la CENCO, mais surtout parce que la CENI elle-même n’a jamais publié les résultats complets du scrutin de décembre 2018 - voir notre article.

« Je n’ai pas à fouiner dans le passé »

Sur le dossier de la lutte contre la corruption, dont le nouveau président a fait, à juste titre, une priorité, Félix Tshisekedi marche sur des oeufs. Lorsqu’on évoque le sulfureux Albert Yuma, patron de la toute puissante Gécamines, présent avec lui à Bruxelles, et accusé de détournement de centaines de millions d’euros, le président botte en touche : « je n’ai pas la preuve de ces accusations ». Félix Tshisekedi se dit prêt à accepter un audit sur le géant minier, mais « pourquoi simplement se concentrer sur Albert Yuma et la Gécamines ? ». Le nouveau président est visiblement prêt à s’attaquer à la corruption, mais pas vraiment à l’impunité. Une instance sera créée pour lutter contre la corruption, « mais je n’ai pas à fouiner dans le passé. Trop de travail m’attend. Donc pas de temps à perdre avec des règlements de comptes. » Une position ambiguë qui interroge le mouvement citoyen La Lucha : « Puisque vous dites ne pas vouloir « fouiner » dans le passé, à quoi va servir l’organe de lutte contre la corruption que vous allez créer? À prévenir et réprimer uniquement les crimes futurs ? ».

Concernant la disparition des 15 millions de dollars des caisses du Trésor, Félix Tshisekedi joue sur les mots : « il s’agit non pas d’un détournement de fonds, mais d’une affaire de rétro-commissions. Nous sommes certains que ce n’est pas de l’argent volé au Trésor. En réalité, il y a eu de la maladresse ». La justice est saisie du dossier et le président va attendre prudemment qu’elle se prononce. Prudence également sur la responsabilité présumé de hauts militaires congolais lors des massacres et  (...) Lire la suite sur Afrikarabia.

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