Djibouti: l’opposition accélère

La pression monte entre le président djiboutien et ses opposants. Le pouvoir cherche à faire extrader Mohamed Kadamy, le président du FRUD réfugié en France, alors que l’opposition, de nouveau rassemblée, exige désormais une transition démocratique à Djibouti.

Mohamed Kadamy à Paris en février 2019 © Ch. Rigaud - Afrikarabia Mohamed Kadamy à Paris en février 2019 © Ch. Rigaud - Afrikarabia

Afrikarabia : Vous êtes réfugié politique en France depuis 23 ans, pourquoi les autorités djiboutiennes cherchent aujourd’hui à obtenir votre extradition ?

Mohamed Kadamy : Ce n’est pas la première fois que Djibouti essaie de faire extrader ses opposants. Deux ans après l’indépendance, en 1979, le régime avait déjà demandé mon extradition de France parce que je faisais partie d’un groupe qui dénonçait les violations massives des droits humains au sein du centre d’information sur Djibouti (CID). En 1995, l’actuel Président djiboutien, qui était déjà l’homme fort du pays, a émis une commission rogatoire en vue de mon extradition sous prétexte qu’il aurait reçu une vidéo cassette piégée. A l’époque cela n’a pas dépassé l’audition policière et la perquisition de mon domicile. Djibouti a ensuite obtenu mon extradition par le régime éthiopien de Meles Zenawi. J’ai été incarcéré avec d’autres dirigeants et mon épouse à la prison de Gabode. Et 18 ans après mon arrivée en France le dictateur de Djibouti réclame de nouveau mon extradition vers mon pays.

Afrikarabia : Vous avez été entendu par la justice française et mis en examen ?

Mohamed Kadamy : Oui, à la demande des autorités djiboutiennes qui ont émis une commission rogatoire, j’ai été mis en examen par le juge Serge Tournaire le 13 février pour «complicité par instigation de crimes d’atteinte à l’intégrité des personnes, de détournement de moyen de transport », commis le 30 mars 2015 à Marwleh » dans la région de Tadjourah.

Afrikarabia : Vous dénoncez un « marchandage » entre la France et Djibouti, de quoi s’agit-il ?

Mohamed Kadamy : Ce sont des journalistes qui ont découvert le pot aux roses et ont révélé les liens entre mon affaire qui se résume à la destruction de trois voitures qui transportaient des troupes et des armes de l’Armée Djiboutienne par les combattants du FRUD et l’affaire dit de soupçon de financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy. Le juge Serge Tournaire, qui est aussi vice-président du Pôle financier de TGI de Paris, après  la procédure engagée contre moi a eu la possibilité de partir  à Djibouti dès le surlendemain pour auditionner un « témoin » capital de l’affaire libyenne. Un banquier intermédiaire-clé qui pourrait être impliqué dans l’affaire des financements libyens de la campagne présidentielle française de Nicolas Sarkozy. La presse a découvert aussi que  la juge Djiboutienne Lamisse Mohamed Saïd, à l’origine de la commission rogatoire a assisté  à l’audition du suspect Wahib Nacer en   présence  du Juge Serge Tournaire  le 17  février à Djibouti. Ce sont ces éléments qui ont fait dire à  certains journalistes  qu’il y aurait eu échange des bons procédés, voire même de « troc judiciaire ».

Afrikarabia : Votre statut de réfugié politique vous protège en France ?

Mohamed Kadamy : Oui je pense que le statut me protège, notamment contre les agissements du pouvoir de mon pays, y compris de ses harcèlements judiciaires. D’où mon étonnement de l’acceptation par la justice française de cette commission rogatoire émise par la justice djiboutienne, dont le fondement et ses manifestations sont éminemment politiques. Or la convention d’entente judiciaire entre Djibouti et la France stipule expressément en son article 2 « que L’entraide judiciaire pourra être refusée si la demande se rapporte à des infractions considérées par l’Etat requis  soit comme des infractions politiques, soit comme des infractions connexes à des infractions politiques ». Mais au-delà de mon cas personnel, cette affaire doit alerter tous les défenseurs des droits humains. Et en particulier ceux qui sont attachés aux droits d’asile politique, pour empêcher les tentatives des dictateurs africains de harceler au-delà des frontières leurs opposants qui fuient le calvaire de leur pays. Ces despotes qui sont des adeptes de la répression sans frontière. A cet égard, je remercie toutes les personnes qui se sont mobilisées dans le comité de soutien ou autres, pour dénoncer l’acharnement du dictateur de Djibouti contre ses opposants.

Afrikarabia : Le pouvoir djiboutien a tenté de négocier avec vous. Que vous a-t-il proposé ?

Mohamed Kadamy : Négocier est un bien grand mot que le pouvoir de Djibouti n’arrive pas à faire rentrer dans ses catégories de pensée. L’occasion lui a été offerte  à plusieurs reprises  de régler une fois pour toute cette crise qui a éclaté en 1991.  Les deux accords de paix signés en 1994 et en 2001 avec ce pouvoir n’ont même pas eu un début d’application. Loin d’apporter une quelconque  solution et d’atténuer les causes profondes qui furent à l’origine de déclenchement de la lutte armée, le régime n’a fait qu’aggraver la situation de la population sur le plan social.

Afrikarabia : Dans quelles conditions vivent les Djiboutiens ?

Mohamed Kadamy : Plus de 85% de la population ne mange pas à sa faim. Le blocus économique et sanitaire qui frappe les régions du Nord et du Sud-Ouest depuis 1977 est devenu  draconien. Les nourritures qui sortent de la ville d’Obock sont drastiquement rationnées. Sur le plan des libertés et de la démocratie, il n’y a aucune avancée, sinon le refus d’accepter le verdict des urnes. Dès que le régime est en difficulté et aux abois, il aboie en disant « négociation, négociation »… Dernière tentative de ce genre en décembre dernier, le Premier ministre Abdoulkader Kamil est venu nous rencontrer, porteur du message du Président de la République, comme quoi il veut négocier avec le FRUD et l’opposition. Nous lui avons répondu que le FRUD n’était pas contre le principe de négociation, mais qu’aucun pourparlers n’aura lieu avec le Président de Djibouti sans une médiation et une garantie internationale. Parait-il que le dictateur était furieux de cette réponse.

Afrikarabia : A votre initiative, vous avez réuni les principaux partis d’opposition au Bourget le 15 septembre dernier (ARD, RADDE, CDU, PADD, FRUD, FPC, UDJ, LDDH). Quel est l’objectif de cette nouvelle coalition?

Mohamed Kadamy : Il ne s’agit pas d’une nouvelle coalition. Nous n’avons pas voulu réitérer les anciens schémas de coalitions faits à la hâte, qui n’ont pas eu de fin heureuse. Depuis l’indépendance,  beaucoup de coalitions de l’opposition se sont succédées, la dernière en date étant l’Union pour le salut National (USN) qui a remporté les élections législatives en février 2013, que le pouvoir s’est appropriée frauduleusement. L’USN a éclaté, même si elle a accompli son rôle historique, en mettant à nu le roi, et en démontrant qu’Ismaël Omar Guelleh était massivement rejeté. N’empêche que le paysage politique est resté dévasté, et qu’on a assisté à une atomisation de l’opposition. C’est dans ce contexte que nous avons lancé l’idée d’une conférence la plus inclusive possible visant l’ensemble des forces démocratiques et des personnalités favorables au changement. Nous avons privilégié une approche par le bas, à savoir travailler dans un premier temps sur le programme  essentiel sur lequel  la grande majorité de l’opposition peut se mettre d’accord. Ce rassemblement a permis une avancée notable sur le fait que tous les participants sont tombés d’accord pour une transition démocratique à (...) Lire la suite sur Afrikarabia.

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