Crise politique en RDC : la méthode Tshisekedi

Les différends autour de la présidence de la Commission électorale, ou la nomination de juges de la Cour constitutionnelle, ont poussé Félix Tshisekedi a annoncé des consultations politiques pour « redéfinir sa majorité en attirant de nouveaux alliés » analyse Kris Berwouts, chercheur indépendant et auteur de Congo's Violent Peace: Conflict and Struggle Since the Great African.

Félix Tshisekedi en octobre 2020 © Présidence RDC Félix Tshisekedi en octobre 2020 © Présidence RDC
Afrikarabia : En plein bras de fer politique avec Joseph Kabila, Félix Tshisekedi a déploré « les divergences profondes » qui l'opposent à son partenaire dans son discours à la Nation du 23 octobre. Il a annoncé des consultations avec l’ensemble des acteurs politiques afin de refonder l’action gouvernementale. Certains s’attendaient à une rupture plus radicale avec le FCC pro-Kabila. Pourquoi tant de prudence ?

Kris Berwouts : Nous sommes dans un énième épisode d’une cohabitation difficile entre deux partenaires inégaux. Le président Tshisekedi, qui a entamé son mandat en position de faiblesse, a d’abord cherché à défendre le peu d’espace qu’il avait avec beaucoup d’intelligence et des qualités stratégiques qu’on ne lui soupçonnait pas. Au début de sa présidence, début 2020, on avait l’impression que Tshisekedi et Kabila avaient trouvé un modus vivendi et devaient gérer uniquement les divergences qui régnaient au sein de leurs propres camps. Mais ces derniers temps, on a vu Félix Tshisekedi vouloir se renforcer dans des domaines-clés comme la Commission électorale (CENI), la Cour constitutionnelle, la justice ou l’armée. Et Joseph Kabila sait que ce sont des institutions qu’il doit continuer de contrôler pour conserver le pouvoir. Dans cette situation de tension extrême, Félix Tshisekedi sait qu’il ne peut pas aller plus loin pour l’instant. Il ne peut pas forcer le destin ou annoncer une rupture brutale. C’est pourquoi il a décidé de contourner la difficulté en annonçant ces consultations politiques.

Afrikarabia : Quel est le but de ces consultations ?

Kris Berwouts : Chercher de nouveaux alliés, même si nous savons que Joseph Kabila possède la majorité au Parlement. La seule façon d’avancer pour Félix Tshisekedi, c’est de miser sur des personnalités du FCC qui pourraient être moins loyaux envers Kabila et qui pourraient venir le rejoindre dans une nouvelle coalition. L’objectif de Félix Tshisekedi est de redéfinir sa majorité en attirant de nouveaux alliés venant de Lamuka, mais surtout du FCC de Joseph Kabila. Cette recomposition est d’autant plus facile que les trois familles politiques qui se sont retrouvées dans la dernière ligne droite de la présidentielle de 2018, FCC, CACH et Lamuka, sont des plateformes très jeunes avec une base institutionnelle et militante très faible, et des liens pas très établis entre les différentes composantes politiques.

Afrikarabia : Le président peut-il inverser le rapport de force à l’Assemblée nationale, où Tshisekedi est ultra-minoritaire, en procédant à cette recomposition ?

Kris Berwouts : Pour cela, il doit attirer de nombreuses personnalités du camp Kabila. Actuellement, je vois une vraie nervosité au sein du FCC avec l’organisation d’une multitude de réunions en cascade. Certains membres du FCC en soupçonnent d’autres de vouloir rejoindre Tshisekedi. Néhémie Mwilanya Wilondja, le coordonnateur du FCC, ou Emmanuel Ramazani Shadary ont notamment exprimé leurs craintes à propos d’un membre du FCC venant du Kasaï. On voit également l’inquiétude suscitée par l’attitude de Modeste Bahati. Il ne faut pas oublier que la politique congolaise reste un système clientéliste assez raffiné. Chaque leader, y compris Tshisekedi, a une clientèle à servir, et même si Kabila à garder l’essentiel du pouvoir, il n’est plus en mesure de distribuer autant de fonctions ou de titres qu’avant. Lorsqu’on voit la trajectoire de Gabriel Kyungu, issu de la province d’origine de Joseph Kabila, on peut penser que d’autres pourraient suivre la même voie. On est dans un pays où l’on peut toujours s’attendre à l’inattendue.

Afrikarabia : Si Félix Tshisekedi ne parvient pas à inverser le rapport de force à l’Assemblée, peut-il néanmoins le rééquilibrer ?

Kris Berwouts : C’est la seule façon d’avancer pour lui alors que l’on se trouve déjà dans un climat pré-électoral dans la perspective de 2023. On voit que les Congolais attendent toujours la réalité des promesses de Félix Tshisekedi et que le FCC se comporte déjà comme si il allait gagner les prochaines élections. Cette situation explique la bataille pour le contrôle des deux institutions les plus  (...) Lire la suite sur Afrikarabia.

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