Dr. DENIS MUKWEGE AU FRONT DE LA PAIX ET DE LA JUSTICE

Par Jean-Claude Maswana

Le mensonge n'est jamais innocent, comme le notait Albert Camus. C’est ce qui transparait en filigrane à la lecture d’un article paru le 14 aout dernier sur Mediapart Blog de Manzi-Ye (ancien ambassadeur du Rwanda à l'ONU), sous le titre « docteur Denis Mukwege ou le Prix Nobel aux deux visages » et signé par Gaston Nganguzi Rwasamanzi, consultant rwandais, basé au Canada, et l’un des activistes le plus visibles de la campagne coordonnée de haine et d’intimidation en cours contre la personne du Prix Nobel de la paix 2018 le Dr. Denis Mukwege.

L’article de Mr. Nganguzi révèle en filigrane sa vraie motivation, celle de ternir l’image du Dr. Mukwege dans le but ultime de brouiller son message de paix ainsi que ses appels pour une justice, ou un arrêt du cycle de l’impunité, sur les crimes commis en DRC suivant les recommandations du Rapport Mapping de l’ONU dont le 10e anniversaire arrive cette année en octobre. Pour reprendre la réaction d’un compatriote congolais, Germain Nzinga, la teneur des menaces et campagne de haine visant le Dr. Mukwege s’appréhende au prisme de la théorie de Jacques Semelin qui explique le mode opératoire des génocidaires. Dans son ouvrage “Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides”, J. Semelin explique la manière dont le processus des violences aboutit aux massacres humains. Il met à nu la manière par laquelle les manipulations de langage et des esprits préparent au passage à l’acte, notamment en élaborant préalablement un imaginaire et une justification. »

Visiblement, l’effort de justification de Mr. Nganguzi ne peut résister à l’idée de tordre même des faits avérés. Tel est le cas de la tentative d’assassinat dont le Dr. Mukwege était la cible et du meurtre de la sentinelle de sa résidence le 25 octobre 2012 dont l’auteur précité présente comme une « disparition rocambolesque du docteur Mukwege en 2012 au prétexte qu’il était menacé de mort… ». Doit-on s’empêcher de se rappeler ce célèbre proverbe français « Qui dit un mensonge en dit cent » ?

On se souviendra par exemple, que suite à cet attentat, dans un communiqué publié le jeudi dans la soirée, le Secrétaire général des Nations Unies de l’époque, Ban Ki Moon, avait condamné cette agression et demandé au Gouvernement de la RDC d’«assurer la sécurité et la sûreté du Dr. Mukwege et sa famille, et de ne ménager aucun effort pour identifier les auteurs de cette attaque et les traduire en justice ».[1] De même, le ministre belge des Affaires étrangères de l’époque, Didier Reynders, a condamné l’attaque qu’il disait avoir apprise « avec horreur ». D’ailleurs, c’est à la suite de cet attentat que des appels de plusieurs organisations internationales (tel celui de Women Nobel Initiatives[2] ainsi que des populations congolaises que depuis son retour en 2013, la MONUSCO a apporté son soutien car elle estimait, à juste titre, qu'il « existait une menace crédible sur la sécurité Dr Mukwege »[3]. Comme on peut le constater, cet attentat de 2012 est un épisode malheureux bien connu que tout observateur de bonne foi n’oserait nier. Visiblement, l’auteur de l’article précité n’a aucune exigence vis-à-vis des faits. Ceci n’étonnera personne lorsque dans l’article il se donne la liberté de tordre les faits sur le récent massacre de Kipupu.

En effet, suite aux tueries de juillet dernier les députés provinciaux du Sud-Kivu ont exprimé leur ras-le-bol face à ce drame de plus. Face au désarroi qui s’en est suivi, le Dr. Mukwege a relayé et partagé le sentiment de ces députés ainsi que celles des victimes. Curieusement, la réaction du Dr. Mukwege a suscité le courroux dans certains milieux au Rwanda. Il s’en est suivi un torrent des menaces de mort et campagne de haine, bien orchestré sur les médias et réseaux sociaux, contre lui ainsi que son entourage. Il est apparu très vite que les récents massacres de Kipupu n’etait qu’un alibi recherché pour régler d’autres comptes. A lire les contenus des messages de haine contre le Dr Mukwege on se rend vite compte que c’est son appel en faveur de la mise en œuvre des recommandations du Rapport Mapping  de l’ONU sur les atrocités commises en RDC qui revenait comme thème central de ces attaques médiatiques.

Il est à noter un autre détail révélateur du texte de Mr. Nganguzi, notamment la référence aux «troupes de l’AFDL majoritairement banyamulenge», ce qui, selon l’auteur de l’article, « fut une humiliation inexpiable aux yeux du Dr. Mukwege ». Les banyamulenge dont allusion est faite ici sont essentiellement des officiers à l’affiche en 1996-1998 tel le commandant James Kabarebe, les Laurent-Nkunda, Jules Mutebesi et tant d’autres. L’auteur ne dit pas aux lecteurs ce qui est advenu de ces officiers « Congolais banyamulenge » et surtout des « bons et loyaux services » qu’ils continuent à rendre à la RDC depuis 1996 à ce jour. Mr. Nganguzi s’attend à ce que le Dr Mukwege, ou tout autre patriote congolais, soit fier de ceux qui, comme le « congolais banyamulenge » identifié le 18 octobre 2012, soit une semaine avant l’attentat contre le Dr. Mukwege, dans une fuite d’un document de l’ONU, comme « étant le commandant de facto de la rébellion à l’est de la RDC accusée de viol et d'autres atrocités en RDC. »[4] Notons que c’était à la suite de cette fuite du rapport des experts en octobre 2012 qu’intervint le gel d'une partie de l'aide étrangère des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de l'Union européenne, de la Suède et des Pays-Bas au Rwanda.[5] De surcroit, les épisodes de recrutement des « rebelles congolais » ont continué à se faire au Rwanda, comme l’atteste un document de l’ONU S/2012/843 du 12 novembre 2012 (lire Point 24, page 11).  Les efforts d’instrumentaliser les « banyamulenge » et de les recruter de partout pour rejoindre la rébellion en RDC sont décrit de la page 21 à 23 de ce document onusien S/2012/843. Comme on le sait, ces troupes se retrouvent dans les structures des FARDC suites aux opérations de mixage. Ainsi, aucun patriote congolais, encore moins le Dr. Mukwege, ne serait dupe au point de ne pas voir la supercherie mise en place par les mêmes acteurs associés aux atrocités qui se poursuivent en RDC depuis plus de deux décennies.

Faut-il le rappeler encore, dans toutes ses interventions publiques et privées, Dr. Mukwege n’a cessé d’appeler pour la justice et la paix dans la région. En essayant de le faire taire ou de faire passer son combat comme une affaire ethnique, le texte de Mr. Nganguzi apparait comme une insulte aux millions dans le monde, plus particulièrement aux nombreuses organisations qui ont soutenu sa candidature au Nobel, qui saluent le combat pour l’humain que mène le Dr Mukwege. Cet insulte et sentiment d’irrespect se révèle clairement à la fin de son texte lorsqu’il s’interroge sur fond d’un but nuisible en ces termes : « qui peut savoir aujourd’hui s’il n’a pas été promu dans ce but par certains de ses sponsors au Nobel? ». 

L’autre absurdité contenue dans texte de l’auteur précité concerne l’accusation du silence qu’observerait le Dr Mukwege pour les victimes de ceux qui s’identifient comme les « banyamulenge ». Cette accusation insinue une double aberration. Premièrement, celle qui tente d’ignorer que le Rapport Mapping, sur lequel Dr. Mukwege base ses appels sur l’arrêt du cycle de l’impunité, documente aussi les faits de violence contre les populations dites « banyamulenge et/ou tutsi (voir, Rapport Mapping, Section I, Chapitre 2, A. Attaques contre les civils tutsi et Banyamulenge pages 73-80 ; et Chapitre 3, A. Attaques contre les civils tutsi, 160-170).[6] Comme on peut en déduire, une mise en œuvre des recommandations du Rapport Mapping concerne aussi les victimes dites banyamulenge/tutsi. Ce qui laisse apparaitre au grand jour la manipulation visant à faire croire que les appels du Dr. Mukwege excluaient certaines populations congolaises. La seconde aberration insinue que le combat du Dr Mukwege serait identitaire. Ce qui n’a jamais été le cas.  Le Prix Nobel 2018 est plutôt dans un combat pour la paix pour toutes les communautés vivant sur le territoire de la RDC. Comment ne pas comprendre que briser le cycle de violence, en commençant par un rapport compréhensif en la matière, est la seule et meilleure approche de protection de toutes les populations sur le sol congolais, y compris la seule population qui intéresse Mr. Nganguzi? Dans une région qui ne connait que la violence depuis mi-1990s, y a-t-il une autre façon de dénoncer définitivement ces tueries en masse que d’appeler à l’arrêt de l’impunité qui couvre ces crimes en RDC en se basant sur un rapport onusien le plus fouillé, et partant le moins imparfait, à la disposition de la communauté internationale ? Pour quelles raisons doit-on recourir aux intimidations et manipulations de l’opinion si réellement on n’avait rien à se reprocher?

Sans surprise l’auteur reprend les mêmes techniques de manipulation utilisées pour discréditer le Rapport Mapping, notamment en recourant au subterfuge habituel lié à son aspect méthodologique. Et pourtant, le lecteur peut observer comment l’auteur précité escalade l’histoire de la région en la matière. En rejetant l’appel à la mise en application des recommandations du Rapport Mapping sur base de certaines limites méthodologiques inhérentes à ce genre d’exercice, l’auteur oublie vite que le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) avait été créé malgré des limitations méthodologiques similaires. Plus particulièrement, suite au rapport S/1994/1157 du Rapporteur Spécial du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme pour le Rwanda, le TPIR fut créé. Ce rapport était le résultat des enquêtes de plusieurs organisations, onusiennes et ONG. Ce qui implique une diversité des méthodologies et des limitations factuelles. L’ex-procureur au TPIR, Hassan Jalow le reconnait en ces termes : « chacune de ces organisations ait adopté ses propres techniques d'enquête. C'est principalement sur la base de leurs informations que la communauté internationale a décidé de créer le TPIR. Les entretiens avec des témoins, par exemple, ont été très utiles non seulement pour connaître les incidents qu'ils ont décrits, mais aussi pour corroborer d'autres événements et rapports. Toutefois, comme pour d’autres rapports soumis, des données supplémentaires sont nécessaires pour élaborer des dossiers efficaces contre les groupes ou individus responsables de violations présumées. »[7] Ainsi, les limitations méthodologiques (entre autres les insuffisances des données) n’étaient pas une raison suffisante pour ne pas passer à la création d’un tribunal permettant d’approfondir les résultats des enquêtes réalisées précédemment. L’impératif de rendre justice aux victimes avait primé. Les erreurs contenues dans certains rapports des ONGs, ainsi que d’autres raisons, ont rendu possible l’acquittement de certains suspects tels le colonel Theoneste Bagosora ou Ferdinand Nahimana d’être libérés. On peut ainsi dire que le choix de la justice était une option salutaire pour le peuple frère du Rwanda plutôt qu’une impunité qui aurait perpétué, peut-être jusqu’à ce jour, un cycle infernal des massacres ; ceci semble malheureusement être le choix impose au peuple congolais.

Par ailleurs, l’ironie des attaques contre le Dr. Mukwege en ce qui concerne son obsession de l’exhumation du Rapport Mapping est manifeste lorsqu’on se réfère à l’une des motivations ultimes du TPIR, notamment celle consistant à briser le cycle de l’impunité. En effet, le rapport sur la situation des droits de l’homme au Rwanda en 1994 établis par M. René Degni-Ségui, [8]Rapporteur spécial de la Commission des droits de l’homme, note dans son Alinéa 60 : «Tout comme l’incitation à la haine et au meurtre, l’impunité est une cause récurrente des massacres… » et dans son alinéa 61 «Les auteurs des massacres précédents et actuels, connus de la population et des pouvoirs publics, n’ont fait l’objet d’aucune poursuite. Bien au contraire, ils continuent à mener une vie paisible et à circuler librement en toute quiétude et impunité. Et pis encore, nombre d’autorités locales qui se sont particulièrement signalés par leur cruauté ont bénéficié de promotions, tandis que celles qui ont réussi à maintenir le calme et à éviter les massacres ont été purement et simplement limogées.» Plus loin, le rapport établis par M. René Degni-Ségui, dans ses résolutions, souligne notamment que les accords entre parties « ne devraient en aucune manière consacré, sous couvert d’arrangements politiques, l’impunité des auteurs de génocide et d’autres crimes contre l’humanité. Bien au contraire, ils doivent prévoir des mécanismes permettant effectivement de sanctionner les auteurs. C’est là l’une des conditions de la réconciliation et de l’unité nationales.» En outre, on pourra aussi constater que dans le cas du Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), dont le mandat était non seulement de traduire en justice les responsables des crimes mais, ce faisant de contribuer aussi à faire en sorte que ces violations soient arrêtées et effectivement réparées en agissant comme un puissant moyen de dissuasion ; rendre ainsi justice aux victimes individuelles afin de réduire la haine de groupe et le besoin de vengeance.[9] Bref, ces tentatives de discréditer le Dr. Mukwege ont comme base sa détermination à réitérer les mêmes bons arguments qui ont permis de pourvoir une institution de droit afin de briser le cycle de l’impunité et obtenir la paix hier dans les cas du Rwanda et de l’ex-Yougoslavie.

Alors que l’impunité sur les crimes commis en RDC depuis le milieu des années 1990 se poursuit, il convient de signaler que l’urgence de mettre fin à cette forme d’absence de la justice a été affirmée dans divers accords de paix signés depuis 1999 entre les parties belligérantes en RDC. « Le cessez-le-feu de Lusaka de 1999, l’Accord de Pretoria sur la transition de 2002, l’Accord de 2003 sur Sun City et l’Accord de paix de Goma de 2009 ont tous interdit l’amnistie pour les crimes graves et promis des poursuites contre les responsables de ces crimes. Pourtant, jusqu’à récemment, les responsables politiques congolais n’ont pas respecté ces engagements. [10]L’exemple suivant illustre comment l’impunité couvre et récompense les auteurs présumés dans leur poursuite d’atrocités contre des civils innocents. Le Centre International pour la Justice Transitionnelle (ICTJ) a fait état d’un cas de crimes de guerre contre le général Eric Ruhorimbere[11] (également connu sous le nom de Rorimbere) et le commandant Shetani pour des crimes commis le 24 août 1998 Kasika, Kalama, Kilungutwe, Zokwe et Tchidasa, au Sud-Kivu, où au moins 800 civils ont été tués et des villages entiers ont été pillés et incendiés. Bénéficiant de l’impunité totale sur ces crimes, rien n’ira empêcher à Ruhorimbere d’être promu colonel et d’être nommé commandant adjoint de région militaire en août 2003.[12] Après un passage au sein de la rébellion CNDP, Ruhorimbere rejoint l’armée congolaise FARDC et devient plus tard commandant adjoint des opérations de la zone 1 des FARDC à Rutshuru. Bénéficiant toujours de l’impunité, en 2014, Ruhorimbere est promu au rang de général et ira jouer un rôle clé dans les massacres dits « Kamwina Nsapu dans les Kasai en 2016-2017.[13] C’est en enquêtant sur ces massacres que périront deux experts des Nations unies, l’Américain Michael Sharp et la Suédoise Zaida Catalan. En 2017, l’UE va mettre le Général Ruhorimbere sous sanctions pour son « implication dans la planification, la direction ou la perpétration d’actes qui constituent de graves violations des droits de l’homme en RDC ».[14] Malgré ces sanctions de l’UE, en RDC, par contre, il continue non seulement à bénéficier d’une impunité absolue, mais sera nommé en Juillet 2018 commandant du secteur opérationnel nord-Equateur. Comme on peut le voir, c’est le cas typique de la plupart des «officiers banyamulenge» qui bénéficient continuellement de l’impunité. Il est dès lors curieux que l’on accuse le Dr. Mukwege de ne pas avoir une attitude sympathique envers de tels officiers. Va-t-on aussi accuser l’UE et les différents rapports des experts de l’ONU qui suspectent le rôle de ces officiers dans les crimes contre l’humanité d’être aussi motives par une haine ethnique ? Clairement, le débat est savamment déplacé afin de brouiller les pistes.

Par ailleurs, non content de sa tentative de discréditer le Dr Mukwege ainsi que le Rapport Mapping de l’ONU sur les crimes commis en RDC, l’auteur précité ne pouvait résister à la tentation d’associer toute personnalité congolaise qui ose soutenir la démarche du Dr. Mukwege ou qui dénonce ouvertement le cycle tragique à l’est de la RDC. Ainsi, il fait référence à une « alliance de fait » entre le Dr. Mukwege et Martin Fayulu, Adolphe Muzito, et Honoré Ngbanda. Contrairement à ses tentatives, finalement vaines, de réduire le combat du Dr. Mukwege comme motivé par des considérations ethniques, curieusement, l’auteur précité nous présente une alliance de fait entre Dr. Mukwege et des personnalités congolaises tous originaires de l’ouest de la RDC. Ce qui voudrait clairement dire que le point commun qui les lient serait tout sauf ethnique. Logiquement, on s’orienterait vers un agenda ou préoccupation patriotique et un souci de voir la paix revenir sur l’étendue du territoire congolais. Au-delà, la vérité indéniable reste que l’agenda patriotique de la paix est largement partagé par les populations congolaises et les quelques personnalités qui élèvent la voix le font au nom et pour le compte de la population congolaise tout entière. C’est ainsi que tout citoyen congolais qui aspire à la paix véritable ne peut que saluer les efforts inlassables du Dr. Mukwege, ou de toute autre personnalité publique congolaise, en faveur de cet agenda de paix, en faveur du faible et des victimes de toutes sortes de violence, aussi bien en RDC qu’au-delà de ses frontières.

On ne saura clore ces lignes sans signaler à l’attention des lecteurs de faire très attention aux techniques de manipulation couramment employées lorsqu’il s’agit de s’attaquer aux personnalités congolaises qui osent dénoncer les crimes qui se déroulent en RDC. A cet égard, on peut observer un recours systématique à une série de raisonnements fallacieux, manifestement conçus avec l’intention d’induire en erreur et de manipuler l’opinion publique. Nous présentons dans les lignes qui suivent quelques cas.

Primo, il y a la technique de manipulation qui consiste à présenter tout congolais qui s’oppose et dénonce les massacres sur son pays d’être sympathisant de la cause Hutu rwandaise, anti-tutsi, négationniste et du coup susceptible de peine de mort. Dans cette chaine de raisonnement, personne ne remonte aux auteurs des crimes dont le congolais dénonce. On est subitement forcé d’endosser la conclusion que les congolais qui dénoncent les crimes sont anti-Tutsi sans au préalable faire référence au rôle de ceux-ci dans les crimes. En omettant le point de départ (les massacres en RDC), on se retrouve dans une position défensive et le sujet devient la justification qu’on n’est pas sympathisant de la cause Hutu et contre le Tutsi. Sans faire attention, cette technique de manipulation peut passer inaperçu chez certains lecteurs. La prise en compte de la prémisse cachée va vite invalider la conclusion.

Secundo, la technique dite argumentum ad hominen (attaque personnelle), ce genre d’argument fallacieux est fréquemment utilisé contre les personnalités et intellectuels congolais. Vous dénoncez les massacres par les forces de l’AFDL et ses subséquents groupes armés associés en RDC. Et puisque la plupart de ces officiers sont « banyamulenge ». Donc vous êtes automatiquement étiqueté de « anti-Tutsi ». Cette technique de manipulation est pure et simple. Il insinue deux prémisses fausses avant de vous faire endosser la conclusion. Il insinue que tous les tutsi tueurs sont officiers banyamulenges de l’AFDL. Pousser à l’extrême, cette conclusion sophiste peut rejoindre celui décrit ci-dessus, à savoir associer cet anti-Tutsi congolais de sympathie à la cause Hutu. Le pire arrive lorsque le congolais visé est originaire du Kivu, puisque ses motivations ethniques lui seront révélées par les dieux.

Tertio, il y a l’argument fallacieux connu comme « négation de l’antécédent », lequel consiste à tirer une conclusion sur base des conditions que le manipulateur considère comme étant à la fois nécessaire et suffisante alors que tel n’est pas le cas. Par exemple, si le Rapport Mapping a quelques limitations méthodologiques inhérentes à ce genre d’enquêtes, donc on n’applique pas ses recommandations. Comme on le constate la prémisse ne donne qu’une condition que le manipulateur considère comme suffisante alors que tel n’est pas le cas.

Quatro, le long du texte l’auteur recours à une autre technique de manipulation liée au faux dilemme. On observe bien que les congolais doivent soient être pro-tutsi ou anti-tutsi. Ceux qui dénoncent les tueries en RDC sont forcément des anti-tutsi pendant que ceux qui gardent silence sont des bons congolais et pro-tutsi. Et pourtant, la préoccupation sécuritaire de la grande majorité de congolais est une alternative qui n’est en rien définie par rapport aux tutsi rwandais. Cette dualité ethnique est une réalité au Rwanda alors qu’elle n’en est rien en RDC. Bizarrement, du fait de leur histoire et culture, certains rwandais ne peuvent dépasser le prisme dual Tutsi-Hutu lorsqu’ils analysent les préoccupations sécuritaires du congolais. Ils ne peuvent ou ne veulent nous voir que sous ce prisme dual.

Quinto, l’autre technique de manipulation que l’on observe est Ad ignorantiam ; lequel consiste à présenter comme faux un argument par insuffisance de preuve plutôt que par réfutation. Par exemple, puisque la liste des auteurs des crimes identifiés dans le Rapport Mapping n’a jamais été publiée, donc ces crimes n’ont pas d’auteurs. D’où, tout appel à la création d’un tribunal ad hoc n’a pas de sens et relèverait plutôt d’un esprit de vengeance et de haine non-justifiée envers des supposés acteurs innocents. Comme quoi, puisque nous ignorons les auteurs des crimes commis, on ne peut donc pas parler d’une justice, d’un tribunal ou d’une réparation pour les victimes.

Sexto, il y a l’argument par la conséquence qui consiste à ne pas admettre une conclusion, aux prémisses valides, puisqu’elle n’est pas désirable. Même si la majorité des forces de l’AFDL étaient des « banyamulenge » et que des massacres et crimes contre l’humanité ont été bien commis, mais on n’accepte pas la conclusion qu’une suite judiciaire conséquente soit donnée à ces antécédents du fait qu’on ne désire pas une telle conclusion. Du coup, on détourne l’attention en accusant ceux qui valident la seule conclusion logique d’être contre les auteurs par simple haine ethnique et esprit de vengeance.

Septimo, l’argument de l’épouvantail ; lequel consiste à présenter l’argument de son contradicteur de manière tellement caricatural qu’il devient facile de le réfuter. C’est le cas lorsque Mr. Nganguzi simplifie la position du Dr. Mukwege en insistant que ce dernier ne dénonce jamais les tueries contre les banyamulenge; par conséquent il serait contre les populations qui s’identifient comme tel.

La liste est longue et on pourra détecter d’autres techniques de manipulations dans les messages de haine contre le Dr. Mukwege qui circulent de nos jours. Ce qu’il faut se rappeler est que même armée des demi-vérités apparemment bien ficelées, un discours dont le but est de nuire à la dignité d’un homme juste ne peut que passer par le sophisme et raisonnement fallacieux.

Il sied de reconnaitre aussi que la nature humaine étant, il est probable que certains congolais puissent arborer un sentiment anti-rwandais pour diverses raisons. Cependant, il est totalement absurde de tenter de porter l’accusation d’anti-tutsi au Dr. Mukwege ou aux personnalités publiques congolaise citées sans aucune évidence, si ce n’est que le recours à la technique de manipulation connue comme prémisse ignorée. Le Mr. Nganguzi présente un argument en cachant une prémisse qui est important avant la conclusion.

Il est dès lors plausible de constater que le silence des autorités politiques congolaises étant acquis, les quelques voix qui s’élèvent contre les massacres en RDC ne peuvent que déranger les milieux impliqués dans la tragédie congolaise. En particulier le combat du Dr. Denis Mukwege contre les violences dans la région des grands-lacs dérange toutes les acteurs actuellement engagés dans des massacres commis en toute impunité en RDC, comme ceux documentes dans le Rapport Mapping et décidés depuis 1996 à «nettoyer» des congolais pour pouvoir prendre possession du Congo et de ses richissimes ressources naturelles (pour reprendre les mots de Germain Nzinga).  

La haine et l'intimidation contre le Prix Nobel de la Paix 2018 sont angoissantes et l'intention ultime ne fait guère de doute. Toutes ces publications hostiles et menaces doivent être prises au sérieux et des mesures doivent être prises immédiatement pour protéger le Dr. Mukwege. Au-delà, la stratégie consistant de cibler des personnalités, intellectuels et des défenseurs des droits de l'homme congolais de premier plan et à nuire à leur crédibilité, tout en proférant des menaces à leur endroit, devrait être condamnée dans les termes les plus forts.

 

[1] UN News (2012). UN chief condemns attack on home of renowned doctor in eastern DR Congo; retrieved from https://news.un.org/en/story/2012/10/424522-un-chief-condemns-attack-home-renowned-doctor-eastern-dr-congo[2] Women Nobel Initiatives (2013). Protect renowned Congolese doctor: Nobel women to DRC government;  retrieved from https://nobelwomensinitiative.org/protect-renowned-congolese-doctor-nobel-women-to-drc-government/

[3] MONUSCO (2017). MONUSCO continues to support and protect Dr. Mukwege, https://monusco.unmissions.org/en/monusco-continues-support-and-protect-dr-mukwege

[4] The Guardian (2012). Leaked report names General James Kabarebe as de facto commander of militia accused of rape and other atrocities; retrieved from

https://www.theguardian.com/world/2012/oct/17/rwanda-minister-leader-congo-rebels-kabarebe

[5] Reuters. (2012). Newsmaker: Kabarebe, Rwanda and Congo's killing fields; retrieved from https://www.reuters.com/article/us-congodemocratic-rwanda-kabarebe/newsmaker-kabarebe-rwanda-and-congos-killing-fields-idUSBRE89I1B720121019

[6] Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme (HCDH). Rapport du Projet Mapping concernant les violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises entre mars 1993 et juin 2003 sur le territoire de la République démocratique du Congo, publié en octobre 2010, comprend la description de 617 présumés incidents violents survenus sur le territoire de la RDC entre mars 1993 et juin 2003 ; https://www.ohchr.org/Documents/Countries/CD/DRC_MAPPING_REPORT_FINAL_FR.pdf

[7] C Hassan B. Jallow, Challenges of Investigating and Prosecuting International Crimes, in From Human Rights to International Criminal Law 437, 451 (Emmanuel Decaux et al. eds., 2007). Voir aussi Gellantely (R.), and Kiernan (B.), “The Study of Mass Murder” in Gellantely (R.), and Kiernan (B.) (eds.), The Spectre of Genocide: Mass Murder and Historical Perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 2003

[8] Questions relatives aux droits de l’homme : situations relatives aux droits de l’homme et rapports des rapporteurs et représentants spéciaux ; (S/1994/1157, annex I and annex II). Voir aussi, Situations relatives aux droits de l’homme et rapports des rapporteurs et représentants spéciaux, La situation des droits de l’homme au Rwanda Note du Secrétaire général ; A/49/508 S/1994/1157 13 octobre 1994. 

[9] First Annual Report of the International Tribunal for the Prosecution of Persons Responsible for Serious Violations of International Humanitarian Law Committed in the Territory of the Former Yugoslavia Since 1991, in ICTFY Year Book (1994) 81, 86-87, UN Sales No E.95.III.P.2.

[10]International Center for Transitional Justice (2015). Le paysage de la responsabilisation dans l’est de la RDC; https://www.ictj.org/sites/default/files/ICTJ-Report-DRC-Accountability-Landscape-2015.pdf

[11] Le général Eric Ruhorimbere était soupçonné de faire partie des commandants banyamulenge qui avaient participé à l'assassinat de 36 officiers congolais à l'aéroport de Kavumu au Sud-Kivu le 4 août 1998, et aux massacres de Makobola et Kasika au Sud-Kivu depuis 1998 à 1999. En 2004, lors de la prise de contrôle de Bukavu, Eric Ruhorimbere était sans surprise aux côtés du colonel rebelle Jules Mutebutsi. Pour en savoir plus, voir RFI (2018). RDC: Violence au Kasaï, général Eric Ruhorimbere, ancien rebelle à la tête de la répression, https://webdoc.rfi.fr/rdc-kasai-violence-kamwina-nsapu-onu/chap-02/index.html

[12] Centre international pour la justice transitionnelle (2015), Idem.

[13]RFI (2019). RDC: Violence au Kasaï, général Eric Ruhorimbere, ancien rebelle à la tête de la répression, https://webdoc.rfi.fr/rdc-kasai-violences-crimes-kamuina-nsapu/chap-04/index.html

[14] Union Européenne (2018). Décision du Conseil Européenne (CFSP) 2018/1940 du 10 décembre 2018 modifiant la décision 2010/788/PESC concernant les mesures restrictives à l’encontre de la République démocratique du Congo, Journal officiel de l’Union Européenne,

https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/PDF/?uri=CELEX:32018D1940&from=EN

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