Comment j’ai été condamnée pour «travail illégal» à Krasnoïarsk

Mon reportage à Krasnoïarsk, en Sibérie, s’annonçait sous les meilleurs auspices. Mais c’est une immersion au pays de la bureaucratie russe qui s’est imposée, avec à la clé une dénonciation, une filature, cinq heures passées au poste et une amende pour « travail illégal ». Mon crime : être entrée en Russie avec un visa de journaliste, mais avoir oublié qu'il fallait aussi une « accréditation ».

C’est ce qui s’appelle se fourrer dans la gueule du loup. En toute bonne foi. J’avais obtenu sans difficulté mon visa de journaliste pour me rendre à Krasnoïarsk du 28 août au 7 septembre. À deux semaines des élections (le 18 septembre, les Russes doivent élire la Douma d’État, ainsi que la plupart des parlements régionaux et des maires), à moi la possibilité d’écrire autre chose que ces sempiternels articles sur la manière dont le Kremlin et Vladimir Poutine s’emploient à verrouiller toujours plus les libertés, sur fond de patriotisme et de propagande. 

J’ambitionnais de partir à la rencontre d’une grande ville sibérienne, d’y rencontrer ceux qui y vivent et y travaillent, loin des raccourcis trop répandus dans les médias occidentaux. Tout cela en racontant en filigrane la campagne électorale qui n’intéresse personne tant son résultat – la victoire d’Edinaïa Rossia, le parti du pouvoir – est prévisible. 

Mais au lieu de tout cela, j'ai plongé tête baissée au pays de la bureaucratie russe : j'ai été dénoncée, suivie. La police est venue deux fois me rendre visite à mon hôtel et j'ai finalement passé cinq heures au poste, verbalisée pour « travail illégal », le tout assorti d’une amende de 3 000 roubles. Ceci dans une ambiance parfaitement courtoise, la preuve que la Russie de Poutine n’est finalement qu’une pâle copie de l’URSS.

L'hôtel la police est venue me rendre visite deux fois L'hôtel la police est venue me rendre visite deux fois
Tout a commencé mardi 30 août, deux jours après mon arrivée. Il est 16 h 30, après plusieurs rendez-vous, me voilà de retour aux Feux de l’Enisseï, l’hôtel où je loge. On toque à ma porte, chambre 412 : « Police, ouvrez ! » Devant moi l’inspecteur capitaine de police Lev Sergeevitch Konii et une traductrice de français. Deux hommes sont un peu en retrait, muets. Ils se présenteront comme des « observateurs », réquisitionnés « au hasard » dans la rue et qui sont là « pour garantir » que mes droits soient bien respectés. 

Mais que me reproche-t-on exactement ? « Vous exercez de manière illégale votre activité de journaliste sur le territoire russe », me répond l’inspecteur. Dans un élan de triomphalisme, je tends mon passeport avec mon visa – un visa pour journaliste, est-il écrit en toutes lettres – parfaitement en règle. « Oui, mais il faut aussi une accréditation auprès du ministère des affaires étrangères de la Fédération de Russie », me répond-il.

Черт возьми! (diable !) Se peut-il que j’aie oublié ce « détail » ? La honte submerge la journaliste spécialisée que je suis – 20 ans d’expérience en Russie, dont 8 ans sur place – piégée comme une bleusaille… Je maudis aussi l’agence de visa à qui j’ai tout délégué à Paris pour 150 euros et qui ne m’a rien signalé… ne connaissant elle-même pas les règles, comme je l’ai appris plus tard !

Faut-il être naïf pour croire qu’un visa de journaliste accordé par le ministère des affaires étrangères (MID) suffise pour autoriser un journaliste étranger à travailler en Russie ? Non : ce document ne vaut rien sans « l’accréditation » devant être accordée par le même MID, sur la base des mêmes documents justificatifs, mais dans un processus parallèle !

« Ici, on ne plaisante pas avec la loi », m’explique le capitaine Konii. Mais comment ont-ils su ? « Vous vous êtes rendue aujourd’hui dans les locaux d’un parti politique, n’est-ce pas ? » répond-il. Exact…

Les images des potentiels « mouchards » défilent dans ma tête : Sergeï, un type de Norilsk, dans le grand Nord, croisé dans les couloirs, qui m’a fait quelques amabilités. Ou encore ce confrère de la Gazette des chemins de fer de Krasnoïarsk qui, dans un français laborieux, s’est montré très curieux ? À moins qu’il ne s’agisse plus probablement de Nadejda, l’attachée de presse d’Edinaïa Rossia, contactée quelques heures plus tôt pour un rendez-vous et des demandes d’interviews avec quelques huiles de la région, et qui m'a demandé « pourquoi » je m’intéressais aux élections ?

Une seule chose est sûre : j’ai été suivie. Est-ce légal ? « Nous ne pouvons rien dire sur nos méthodes de travail », répond l’inspecteur. On me fait signer un document intitulé « Explication ». Je suis informée du risque encouru. Si je continue à travailler sans accréditation (comme le veut un arrêté de 1994), je serai reconnue coupable d’avoir violé l’article 10.18 du code administratif, avec à la clé une amende de 3 000 à 5 000 roubles.

Un marathon s’engage pour me mettre en règle : coups de fil à la rédaction de Mediapart, contacts pris avec l’ambassade de France à Moscou qui accepte très aimablement de prendre langue avec le ministère des affaires étrangères (MID) pour réparer la bourde. Je ne travaille plus qu’à ça.

Dès le lendemain matin, me voilà au bureau de représentation du ministère des affaires étrangères à Krasnoïarsk. Evguenia Vladimirovna, une jeune femme qui parle très doucement, me reçoit. « Nous ne pouvons rien faire pour vous. Tout doit se régler à Moscou », explique-t-elle, me conseillant de rester enfermée à l’hôtel si je ne veux pas être « déportée » (expulsée). Me voilà en plein film. Dans la rue, je m’essaye à repérer ceux qui me suivent. Je suis nulle à ce jeu.

Jeudi 1er septembre, la tension est un peu retombée. Bonne nouvelle : à Moscou, au ministère des affaires étrangères, on promet de faire « au plus vite », avec un régime de faveur puisque la procédure sera enclenchée avant même que l’« original » de la demande d’accréditation signée par Mediapart n’arrive à Moscou. Le document pourrait être prêt aujourd’hui et on pourrait même me le scanner ! Soulagement. J’en déduis un peu trop vite que le travail peut redémarrer.

Le soir même, je suis invitée à la traditionnelle soirée donnée en l’honneur des étudiants de première année à l’Université fédérale de Sibérie (UFS), l’une des fiertés de la région. L’attachée de presse a été avertie de mes péripéties, mais je lui ai dit que tout était sur le point de rentrer dans l’ordre. Le lendemain, j'interviewe le patron d’un restaurant à la mode. Il me parle de l’air du temps, des années 90, quand Krasnoïarsk vivait au rythme des règlements de comptes, meurtres et partages d’usine, et de la manière dont le business s’est peu à peu assagi.

Vers 15 h 30, on cogne de nouveau à la porte de la chambre 412 de mon hôtel. Cette fois-ci, ils sont trois : deux policiers, dont le commandant de police V. A. Oukhach et une très jeune traductrice qui semble mal à l’aise.

«Il faut nous suivre au poste. Nous savons qu’hier vous vous êtes rendue à l’université et qu’aujourd’hui vous avez parlé avec le directeur du restaurant Buffet Vinaigrette.

Ah bon, je suis toujours suivie ?! 

Nous n’avons pas le droit de vous informer sur nos méthodes de travail. »

Le poste de police où j'ai passé 5 heures Le poste de police où j'ai passé 5 heures
Une voiture m’attend en contrebas du fleuve Enisseï. Direction : 51, rue Tchernichevkovo, dans le quartier des datchas, sur une colline de la ville. Le soleil brille. Nous arrivons devant une petite baraque. Une plaque indique que nous sommes au « Service fédéral des migrations » de la région de Krasnoïarsk, qui vient tout juste d’être « liquidé », m’expliquent les deux inspecteurs. « Comment ça, liquidé ? » « Oui, depuis mercredi 31 août nous sommes devenus un département du ministère de l’intérieur (MVD) », répondent-ils. Ils travaillent désormais au département de la lutte contre les migrations illégales du MVD. 

Les explications commencent. J'avoue tout. Oui, je me suis crue sortie d’affaire. Oui, j'ai anticipé la décision du ministère des affaires étrangères de me délivrer une accréditation, car mes jours sont précieux puisque je quitte Krasnoïarsk le 7 septembre au matin…

Le commandant Oukhach lit les dépositions de deux témoins. Il y a la déposition de l’étudiante en économie rencontrée la veille à l’université sibérienne, qui m'avait parlé de sa thèse sur « les situations de crise ». J'imagine sa stupeur quand la police s'est approchée d'elle. « Le 1er septembre, à 19 h 20, dans le bâtiment de la bibliothèque de l’Université fédérale sibérienne, Duparc Agathe, Claude, Sophie a exercé une activité professionnelle en qualité de journaliste, en violation des lois de la fédération de Russie », lit-on dans le protocole n° 1234 qui résume les faits. Le directeur du restaurant a aussi été obligé de déposer, immédiatement après notre entretien. Il a un peu forcé le trait, racontant que je lui ai posé des questions sur « la corruption au sein des organes de sécurité ». Dans les éléments à charge, il y a aussi le mail en russe que j’avais envoyéau service de presse de l’Université fédérale de Sibérie quelques jours avant mon départ pour Krasnoïarsk !  

Extrait de la déposition de l'étudiante en économie devant la police Extrait de la déposition de l'étudiante en économie devant la police

« Ils sont obligés de collaborer », me chuchote à l’oreille la traductrice, qui ne traduit pas puisque je parle russe. Je suis finalement déclarée coupable d’avoir violé l’article 10-18 du code administratif fédéral, avec des « circonstances atténuantes », puisque j’ai avoué et que c’est mon premier délit. On me donne une amende de 3 000 roubles (41 euros).

Je suis fatiguée. Un policier que je n’avais pas encore vu s’approche de moi avec un sourire : « Voulez-vous du thé ? Noir ou vert ? » Il me sert le breuvage dans une jolie théière et une tasse en porcelaine. C’est ensuite la séance de prise d’empreintes : absolument tous les doigts y passent, et les paumes. J’ai les mains sales et le même gentil policier me tend maintenant une serviette.

Il est près de 22 heures : la jeune traductrice a le plus grand mal à traduire en français le « protocole n° 1234 », sans lequel je ne peux, en principe, pas quitter les lieux. La situation tourne au burlesque. De peur de passer la nuit au poste, me voilà en train de traduire moi-même ce texte sur un ordinateur d’un autre âge. Un processus laborieux car les touches du clavier ne fonctionnent pas toujours.

Le vice-directeur du poste, le lieutenant-colonel S.I. Savoïnen, décide de donner un délai à la traductrice qui pourra emmener le protocole chez elle. Je pourrai le récupérer après le week-end. Dans son grand bureau éclairé aux néons, réprimant un bâillement, il m’explique que si je récidive, l’affaire sera cette fois-ci transmise à un tribunal, avec « une incarcération provisoire jusqu’au jugement, puis une expulsion et cinq ans d’interdiction d’entrer sur le territoire russe ».

Je frissonne. À quoi puis-je désormais m’occuper en attendant mon hypothétique accréditation du MID ? « Mais bien sûr, vous pouvez vous promenez dans la ville, dans la nature, photographier. Mais pas d’interviews ! » me répond-on.  

Les derniers jours se déroulent dans ce no man's land professionnel. Du côté de Moscou, les choses ne s’arrangent pas. L’ambassade de France m'a rappelée, me signalant que le MID avait changé d’avis, décidant d’attendre l’original de la demande d’accréditation, envoyé de Paris par Mediapart. Cette lettre a bien été reçue vendredi 2 septembre au matin – le jour où j’ai été interpellée – mais malchance, elle s’est égarée, atterrissant sur le bureau d’une collaboratrice qui n’était pas au courant. Ce qui reporte les opérations au lundi 5 septembre. Mais ce jour-là, la personne en charge de mon dossier est injoignable.

Mardi 6 septembre, le précieux document est enfin prêt, valable jusqu’au… 7 septembre, le jour de mon départ. Sans doute l’accréditation la plus courte de l’histoire délivrée par le MID. Je la récupérerai à Paris.

Enfin j'ai reçu mon accrédidation valable pour un jour ! Enfin j'ai reçu mon accrédidation valable pour un jour !

Mais mes aventures ne s’arrêtent pas là. Il faut maintenant payer l’amende de 3 000 roubles. Surprise : à la Caisse d’épargne, une dame très dévouée prénommée Olga est formelle : « Les coordonnées bancaires indiquées sur le protocole de la police n’existent pas ! » me dit-elle.  Plusieurs collaborateurs s’y mettent, personne ne parvient à résoudre l’énigme. 

Ça tombe bien, puisque je dois me rendre au poste pour récupérer le protocole traduit en français. Je confie mon embarras aux inspecteurs. Fou rire général dans la pièce : « Ce sont nos nouvelles coordonnées bancaires [depuis la fusion du Service fédéral des migrations avec le ministère de l'intérieur – ndlr]. Elles marchent ! Changez de banque ! De toute manière vous avez deux mois pour payer », disent-ils. « Alors on vous a un peu gâché vos impressions sur la Russie ? Hein ? » lance l’un d’entre eux, l’air embêté. « Non, pas du tout ! »

Me voilà au guichet de Gazprombank. Ma demande est transmise à un expert, qui une demi-heure après m’explique que la police « a fait une erreur » et a oublié le premier chiffre des coordonnées bancaires. Il propose que j’ouvre un compte en banque pour payer, ce qui nécessite la traduction en russe de mon passeport devant notaire… Je décline.

Retour à la Caisse d’épargne. Olga hausse les épaules : « Nous avions bien vu qu’il manquait un chiffre, mais cela ne marche pas plus ! » Elle me propose de débrouiller l’affaire et prend mon numéro. En fin de journée, elle a enfin compris : « Les coordonnées bancaires que la police vous a indiquées ne sont pas encore enregistrées dans notre système. Cela doit se faire d’ici quelques jours », précise-t-elle. Est-il possible d’obtenir une attestation écrite qui certifie que je n’ai pas pu payer l’amende, et que je confie la tâche à l’une de mes connaissances (en l’occurrence une cousine) ? « Nous ne délivrons pas ce genre de papiers. » Même réponse de la police.

Le mercredi 7 septembre, au matin, je m’envole pour Paris sans avoir payé l’amende et avec une légère petite inquiétude. Se peut-il que cette histoire s’envenime encore ?

Samedi 10, tout est finalement rentré dans l’ordre. Ce jour-là, ma cousine a pu payer l’amende à la Caisse d’épargne, les « nouvelles » coordonnées bancaires étant enfin activées. Une dernière bizarrerie tout de même : dans l’ordinateur de la banque, quand il s’est agi d’indiquer le pays où mon passeport a été délivré, impossible de trouver la France. La France n’existe pas ! Résultat : sur le récépissé, il apparaît que je suis… italienne. La police ne m'en voudra pas.

PS : grâce à mes aventures, l'ambassade de France en Russie a publié, le 14 septembre 2016, une note d'information.

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