Vladimir Medinski, le ministre russe qui confond culture et propagande

Mercredi 19 octobre, le ministre de la Culture était à Paris, pour inaugurer le centre culturel orthodoxe. En Russie, Vladimir Medinski est empêtré dans un scandale. Trois historiens ont demandé qu’on lui retire son grade de docteur en histoire, pointant ses travaux universitaires : un mélange aberrant de propagande et de contre vérités.

Mercredi 19 octobre, à la tête de la délégation russe venue à Paris pour inaugurer le « centre spirituel culturel orthodoxe », quai Branly, il n’y avait pas Vladimir Poutine, mais Vladimir Medinski. Ministre de la culture depuis 2012, ce monsieur de 46 ans, plutôt fluet, au style bcbg est l’un des personnages les plus influents de l’équipe Poutine, meilleur défenseur de l’esprit patriotique qui souffle sur la Russie. 

Vladimir Medinski, le ministre de la Culture © Site du ministère de la Culture Vladimir Medinski, le ministre de la Culture © Site du ministère de la Culture

Il est l’auteur d’une série de best-seller sur les « mythes » concernant la Russie. Des ouvrages « historique » qui s’emploient à désamorcer les « stéréotypes » négatifs qui se sont répandus et ont été créés de toute pièce à l’étranger, estime le ministre. Comme par exemple «  l’ivrognerie, la paresse ou la cruauté des Russes » qui a fait l’objet d’un tome, ou encore les mythes sur l’URSS et la « grande guerre patriotique » de 1939-45.

On peut y lire que la réputation sanguinaire d’Ivan Le Terrible est un invention venue de l’étranger. Ou encore que les pays Baltes n’ont jamais été occupés par l’Armée russe, mais « incorporés » au sein de l’URSS. À ses détracteurs  le ministre a tranquillement  répondu : « Vous pensez  naïvement que ce qui compte le plus en histoire ce sont les faits. Ouvrez les yeux : voilà longtemps que personne n’y fait plus  attention ! La chose principale c’est leur interprétation, l’angle sous lequel  ont les a présentés et la propagande de masse ».

La couverture du tome des "Mythes sur la Russie" consacré à l'ivrognerie, la paresse et la La couverture du tome des "Mythes sur la Russie" consacré à l'ivrognerie, la paresse et la

 Vladimir Medinski s’est ainsi mis à dos de nombreux universitaires et chercheurs en science humaine, du moins ceux qui sont encore indépendants et ne cèdent pas aux sirènes du patriotisme. Car le ministre n’est pas seulement un auteur à succès, il a aussi rédigé deux mémoires de doctorat en sciences politiques et un en histoire. Et c’est bien là que le bât blesse.

 Le 25 avril 2016, trois historiens, professeurs d’université - Viatcheslav Kazliakov (Riazan), Konstantin Ierusalimski (Moscou) et  Ivan Babitski (Florence) - se sont adressés au ministère de l’éducation et de la science pour exiger qu’on retire au ministre de la culture son grade de « docteur en histoire ».

Dans une lettre de 22 pages, ils relèvent les aberrations contenues dans une thèse qui a été soutenue le 27 juin 2011. Un comité scientifique avait validé à 22 voix contre une ce travail qui porte sur « La problématique de l’objectivité dans la couverture de l'histoire russe de la seconde moitié du XV - XVII siècles ». S’appuyant sur les récits des voyageurs occidentaux de l'époque, le but est de démontrer que tous ces témoins était politiquement instrumentalisés et cherchaient à ternir l’image de la Russie.

La lettre envoyée par trois historiens au ministère de l'Education et des Sciences. 26 avril 2016 La lettre envoyée par trois historiens au ministère de l'Education et des Sciences. 26 avril 2016

 Les trois historiens dénoncent « une texte qui ne peut pas être considéré comme relevant de la recherche historique, truffé d’erreurs factuelles qui sont difficiles à imaginer, même dans les travaux d’un étudiant en histoire », et écrit dans un style  proche du pamphlet.

Certaines énormités ont été relevées. Dans sa thèse, à la page 240-241, un chapitre consacré à l’époque d’Ivan Le Terrible (1547 à 1584), Vladimir Medinski écrit « qu’il est bien connu que tous les livres religieux ont été écrits en russe, afin que les croyants orthodoxes puissent les comprendre. Alors que la situation était différente chez les catholiques et les protestants : le livre des écritures saintes étant rédigé en latin, une langue que les croyants ordinaires ne connaissaient pas ». Le ministre semble n’avoir jamais entendu parler ni de l’existence du « slavon d’église » (la langue liturgique de l’église orthodoxe issu du vieux slave et qui n’a jamais été parlée), ni de la traduction de la Bible en allemand dès 1522 par le réformateur Martin Luther !

Dans les pages introductives, on lit que « le critère pour évaluer positivement ou négativement (la science de l’histoire) – pour reprendre les mots de notre contemporain, le célèbre scientifique russe et penseur O.A Platonov, - ne peut être que les intérêts nationaux de la Russie. La première question à laquelle doit répondre honnêtement la science historique, est de savoir si tel événement particulier ou telle action particulière servent l'intérêt du pays et du peuple. Cette pensée des intérêts nationaux de la Russie constitue la norme absolue de la vérité et la fiabilité du travail historique ».

 Largement relayée dans les cercles universitaires, la démarche des trois historiens a finalement convaincu l’Université fédérale de l’Oural à Eketerinbourg de se pencher sur la question. Le Comité en charge des thèses de cet établissement s’est réuni le 4 octobre dernier. Des fuites avaient eu lieu juste avant sur le fait que ses membres étaient décidés à retirer à Vladimir Medinski son grade de « docteur en histoire », eux aussi choqués par la nullité du mémoire.

Mais coup de théâtre, quelques minutes après le début de la séance à Ekaterinbourg, le ministre Medinski qui devait y assister a demandé le report de cet examen. Puis la Haute commission d’attestation (VAK) - l’organisme qui valide en fin de parcours les mémoires de doctorat et dépend directement du ministère de l’Education et des Sciences - a sous un prétexte fallacieux décidé de retirer à l’université d’Ekaterinbourg le droit de statuer sur ce dossier brûlant. La décision est reportée, et il s’agit maintenant de trouver un nouveau comité scientifique d'une autre université qui pourrait faire le travail… Autant dire que l’issue est prévisible, Vladimir Medinski criant au complot et à la volonté malfaisante de le dénigrer.   

En 2013, cette même thèse en histoire avait déjà été épinglée, cette fois-ci… sous l’angle du plagiat. Plusieurs passages ayant été emprunté à d’autres auteurs. En mai 2014, Dissernet.org (un site qui utilise un logiciel pour débusquer les fraudes scientifiques et les plagiats et compte de nombreux historiens parmis ses experts dont Ivan Babitski) s’était penché sur les travaux plus anciens du ministre. Il s'agit de deux mémoires de doctorat en sciences politiques l’un soutenu en 1997, consacré au « stade actuel du développement mondial et les problèmes de formation de la politique étrangère russe », l’autre datant de 2000 sur « Les problèmes théoriques et méthodologiques de la formation de la politique étrangère russe stratégique dans les conditions de l'espace mondial d'information ». Outre leur faiblesse scientifique, ces textes sont bourrés d’emprunts auprès d’autres auteurs, des pages entières ayant été recopiées.  

L’affaire avait fait du bruit, mais le ministre était resté en fonction. Bien décidé à poursuivre son œuvre. Il dit vouloir privilégier les arts populaires, le cirque, l’éducation patriotique et religieuse, ainsi que l’histoire militaire. Il aime à répéter que l’art doit avant tout « donner de l’espoir ». Cette ligne a déjà fait plusieurs victimes, provoquant quelques retentissant scandales.  

 En décembre 2014, Vladimir Medinski a décidé de limoger le directeur du théâtre d'Opéra et de Ballet de Novossibirsk, Boris Mezdritch, donnant raison à des activistes religieux ulcérés par la mise en scène contemporaine du Tannhäuser de Wagner qu’il avait programmé et qui, selon eux, s'attaquait « délibérément aux symboles religieux ».

 Un peu partout en Russie, des petits Vladimir Medinski semblent avoir poussé. Dans le kraï (région) de Krasnoïarsk, l’ancien Musée Lénine devenu l’un des centres d’art contemporains les plus dynamiques de Russie, est en proie aux exigences de la nouvelle responsable régionale de la culture, Elena Mironenko comme nous l'avons écrit dans Mediapart. Le 15 janvier 2016, elle a envoyé à la retraite le directeur de l’établissement Mikhaïl Choubsky, jugé trop audacieux et indépendant. Le collectif avait vivement protesté, adressant une lettre à Poutine, sans succès.

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