Referendum du 24 novembre à Taiwan : une défaite pour la jeunesse progressiste ?

Samedi 24 novembre se tenaient à Taïwan des élections locales ainsi qu’un référendum national. Le référendum était composé de dix questions, numérotées de 7 à 16 – car les sept premières entrées avaient déjà été proposées en referendum en 2004 et 2008. Dix questions, proposées par des organisations de la société civile, auxquelles les Taïwanais étaient invités à répondre par l’affirmative ou la négative.

Les questions 7 et 8 portaient respectivement sur la réduction de production d’énergie des centrales thermiques et l’arrêt de construction de centrales électriques au charbon (adoptées). La question 9, sur le maintien de l’interdiction de l’importation de produits agricoles et aliments en provenance de Fukushima (adoptée). La question 13, sur l’adoption du nom «Taiwan» pour les athlètes participant aux Jeux Olympiques à venir, et notamment ceux de Tokyo (rejetée) ; la question 16 portait sur la suppression du premier alinéa de l’article 95 de la loi sur l’électricité qui stipule que les installations de production d’énergie nucléaire doivent toutes cesser leur activité d’ici 2025, ce qui équivaut à poursuivre l’activité des centrales nucléaires (adoptée). Enfin, les questions 10, 12 et 14 portaient sur le mariage entre deux personnes de même sexe, et son inscription ou non dans le code civil. Les questions 11 et 15 portaient sur l’éducation au genre et minorités sexuelles à l’école, la 11 y étant défavorable, et la 15 favorable.

L’attention portée dans le débat et les médias aux questions LGBTQ et au mariage entre personnes de même sexe, a en partie effacé les autres lignes de tension, contribuant à polariser le débat entre un camp «progressiste» (regroupé autour de l’Organisation pour l’égalité des droits, 性別平權團體), et un autre «conservateur» (autour de la Coalition pour le bonheur de la prochaine génération, 下一代幸福聯盟), créant ainsi de fait ces deux camps dans l’opinion, par-delà les lignes mouvantes. La Coalition a joué un rôle majeur dans la structuration du débat et la défaite des idées progressistes au référendum.

Les trois propositions massivement soutenues par la jeunesse progressiste, notamment la jeunesse issue des mouvements sociaux de 2014, à savoir l’adoption du nom Taïwan aux Jeux Olympiques, l’introduction dans le code civil de la reconnaissance du mariage entre personnes de même sexe, et le renforcement à l’école de cursus d’éducation consacrées à l’égalité des sexes, à l’éducation au genre et à l’éducation sexuelle, ont été rejetées, avec un pourcentage d’environ 60% contre 30% pour les deux dernières.

L’idée du référendum, qui tenait à cœur aux partisans du New Power Party, issu des événements de 2014, a été massivement investie par les coalitions conservatrices, souvent dotées de moyens financiers bien supérieurs à ceux des militants progressistes.

La Coalition pour le bonheur de la prochaine génération, née en 2013, s’était lancée dans une offensive médiatique dès mai 2017, lorsque la Cour constitutionnelle avait donné deux ans au pouvoir législatif pour changer le code civil, jugeant anticonstitutionnelle la disposition concernant la restriction du mariage aux couples hétérosexuels. La Coalition a alors introduit début 2018, sous le nom de «référendum pour l’amour de la famille» (愛家公投), trois questions (les 10, 11 et 12). L’Organisation pour l’égalité des droits avait réagi en introduisant les questions 14 et 15.

Dans une interview donnée le 31 janvier 2018, leur porte-parole Tseng Hsien-Ying avait déclaré, «à propos de ce sujet très important, qui met la définition même de la famille et le bonheur des générations futures en jeu, nous affirmons que c’est au peuple de prendre une décision collective». Il avait opposé la décision du peuple (全民來決定) à l’opinion de groupes minoritaires et «politicards marginaux» (少數政客的意見). Pour lui, la reconnaissance de l’union entre deux personnes de même sexe pouvait faire l’objet d’un consensus, sans pour autant modifier le code civil.

Sur le site de la Coalition, on peut trouver un grand nombre de supports visuels et vidéo, dont certaines sont des vidéos de groupes américains opposés au mariage homosexuel et l’éducation au genre, en anglais et sous-titrées en mandarin. Il est intéressant de remarquer que les idées et expressions employées dans la rhétorique de la Coalition et de Tseng Hsien-Ying sont pour certaines directement inspirés de la terminologie de groupes américains, notamment la promotion de la « diversité » (多元) brandie comme menace, et l’éducation au genre comme un coup porté à l’autorité familiale et au consentement des parents (父母的權利將被剝奪). Dans plusieurs de leurs vidéos, l’homosexualité devient l’un des symptômes d’une crise nationale qui prend d’autres visages : un des plus hauts taux de divorce en Asie, une des plus hauts taux de vieillissement de la population, un taux de natalité en baisse, l’augmentation du nombre de personnes atteintes du SIDA, et une vague d’occidentalisation amenée à «influencer la sexualité des générations à venir». De peur que les citoyens ne se trompent lors du vote, la Coalition a également produit des vidéos expliquant le processus de vote, en précisant pour quels numéros il fallait répondre par l’affirmative – «même si vous avez envie de vous opposer, il ne faut pas se tromper et répondre par la négative aux questions 10, 11 et 12, ou ce sera tout l’inverse !» précise Tseng Hsien-Ying.

Par ce référendum, la Coalition a donc démontré sa force médiatique et son assise populaire en réussissant d’abord à réunir le nombre de signatures nécessaire pour inscrire au référendum les propositions 10, 11 et 12, et en obtenant une majorité de réponses affirmatives à ces trois propositions. Elle a aussi mobilisé efficacement les participants contre les propositions 14 et 15 inscrites par l’Organisation pour l’égalité des droits (性別平權團體).

Sur une scène politique longtemps polarisée autour du soutien ou de l’opposition à la Chine, il est significatif que la question du nom de Taïwan aux Jeux Olympiques n’ait pas tant été mise en avant. Une partie de la jeunesse progressiste ayant fait campagne sous l’étendard «pour le 13.14.15» (avec, en plus, «contre le 16» pour les anti-nucléaires), milite pour une plus grande distance avec la Chine et plus de transparence dans les rapports politiques et économiques avec celle-ci, et affirment une identité nationale forte et indépendante, qui passe par exemple par un activisme accru au sein des communautés locales et un renouveau dans l’apprentissage de la langue taiwanaise. Pour eux, le rejet de l’adoption du nom Taïwan aux JO est certes hautement symbolique et avait été encouragé par les athlètes qui craignaient un boycott de la communauté internationale, mais le fait que cette question ait été sciemment évincée et mise de côté dans le débat a également contribué à son rejet.

De plus, remarque Crystal Lee, une militante progressiste «pour le 13.14.15», la surprise a été pour eux de voir que le camp adverse, chapeauté par la Coalition, et avec elle, le Kuo Min Tang (KMT), faisait campagne en invitant à voter pour leurs propositions, mais aussi contre ces trois numéros. Ainsi avait-on deux camps distincts, constitués sur la base de seulement trois questions du référendum, autour desquelles s’articulaient les autres. Pour les jeunes progressistes, les questions 7, 8 et 9 étaient d’ailleurs de «fausses» questions, proposées par le KMT, en vue de critiquer le gouvernement actuel sans vraiment soulever de vrais sujets de débat.

Dans une certaine mesure, les tenants conservateurs et la Coalition, qui rassemblent autour d’eux la population chrétienne, bien que minoritaire, de l’île, ont réussi à imposer leurs termes et le sujet même de «l’homosexualité» (dans le mariage et l’éducation) au centre du débat. En ayant recours à un tel sujet clivant, ils ont réussi à faire diffuser leurs idées, ainsi qu’à faire passer des propositions telle que la question du nucléaire. La prise de parti pro-nucléaire du KMT, et dans une moindre mesure, celle du Parti Démocrate Progressiste (PDP) au pouvoir, permet peut-être d’expliquer les résultats contradictoires quant au nucléaire : d’une part, le maintien de l’interdiction d’importation de produits en provenance de Fukushima – due à la peur des déchets radioactifs d’une partie de la population – et d’autre part l’annulation de la disposition visant à réduire la production d’énergie nucléaire, alors même que Taïwan est située dans une zone sismique à risques.

L’idée d’un décalage générationnel reconfigurant la scène politique a été avancée et reprise par un certain nombre de médias taïwanais à l’heure de l’interprétation des résultats du référendum. Dans une interview donnée à l’AFP le 25 juin 2018, la présidente Tsai Ing-Wen avait évoqué cet «important décalage générationnel», que reflétait selon elle les clivages autour de la question du mariage des personnes de même sexe.

Cependant, Miao Poya, élue aux élections locales samedi, avance l’idée d’une reconfiguration politique plus générale. Comme elle l’explique dans une interview de février 2016, sa participation dans le nouveau parti Social Démocrate (SDP), est pour elle un moyen de mettre en œuvre ce qu’elle appelle «la nouvelle politique» : écarter les deux poids lourds, le KMT et le PDP, pour faire une place à la jeunesse. Il s’agissait pour elle de donner plus de poids et de voix aux forces politiques progressistes. Les élections locales, disait-elle en 2016, seraient un moyen d’ «évaluer la performance» de ces même forces, plusieurs années après leur émergence. Or, la relative opposition aux propositions soutenues par le camp progressiste au référendum s’est accompagnée de l’avancée politique notoire d’une troisième force politique aux élections locales, représentée notamment par le New Power Party (NPP).

Ainsi le NPP a-t-il obtenu, à l’issue de cette journée, un total de 16 sièges, alors même que la plupart des idées qu’il soutient ont été défaites au référendum. Il en est de même pour Miao Poya (SDP) et Lin Ying-meng (NPP), deux candidates lesbiennes et exprimant ouvertement leur soutien à la cause LGBTQ, toutes deux élues samedi, alors que les propositions 14 et 15 qu’elles soutenaient au référendum ont été rejetées.  

Il semble donc, au-delà du traditionnel clivage sur les rapports entre Taïwan et la Chine ou d’un décalage générationnel dans la vie politique taïwanaise, que de nouveaux facteurs culturels et économiques entrent en jeu dans la (re)définition des lignes politiques. Le référendum et les élections locales, qui se sont soldés par un net recul du parti au pouvoir, auraient ceci en commun d’être la conséquence de la fragilité et de la baisse de popularité du parti au pouvoir (PDP) ainsi que de sa présidente Tsai Ing-Wen. Les deux événements, à l’origine organisés le même jour pour encourager la participation au référendum, qui mobilise traditionnellement moins la population que les élections, ont eu une influence notable l’un sur l’autre dans leur constitution d’une réponse aux tendances sociales et économiques de ces dernières années.

Pour beaucoup de jeunes partisans de l’égalité des droits (平權), les résultats s’expliquent surtout par le fait que la Coalition et le Kuo Min Tang se préparent depuis longtemps à cette double journée, et travaillent leur rhétorique d’opposition depuis la décision de la Cour constitutionnelle en 2017. Les acteurs pro-LGBTQ, et en tête l’Organisation pour l’égalité des droits et son groupe de soutien Révolte arc-en-ciel (彩虹起義), étaient dans une posture de réaction à cette offensive médiatique.

Au lendemain du référendum, leur amertume se donnait à lire dans nombre de communiqués et sous un condensé ironique des résultats, partagé sur les réseaux sociaux par les militants progressistes: «bonjour à tous ! Nous sommes le Taipei chinois, contre le traitement égalitaire des homosexuels, nous ne voulons pas mettre en place une éducation sexuelle à l’école, ne voulons pas de l’énergie thermique, avons très peur des déchets radioactifs, mais voulons utiliser l’énergie nucléaire.»

La question de savoir si la polarisation du débat autour des questions LGBTQ a ou non permis au camp conservateur d’avancer ses pions et sa terminologie sur la scène politique, devrait trouver une réponse dans les réactions à venir du côté du gouvernement et de la société civile. Les conclusions que les acteurs progressistes peuvent tirer de la mobilisation autour des élections locales et du référendum sont certes amères mais devraient engager des réflexions sur les reconfigurations du champ politique, avec un retrait relatif des «gros» partis traditionnels, et la consolidation de groupes de société civile efficaces et organisés autour de questions de société médiatiques, élevées au rang d’enjeux politiques.

 

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