Journalisme scientifique: pour éviter les dérapages

« Trois ananas par jour pour guérir le cancer. » « Une météorite va percuter la Terre. » Ces manchettes qui ouvrent la vidéo de notre campagne de sociofinancement ne sont qu’un petit échantillon de ce que nous avons récolté dans la dernière année. Et encore aurait-on pu y ajouter une certaine cité maya, si elle était apparue dans les constellations quelques semaines plus tôt.

Un billet de Pascal Lapointe

L'Agence Science-Presse, un média indépendant et à but non lucratif qui couvre l'actualité scientifique depuis 37 ans, tient en ce moment, du 14 avril jusqu'au 4 juin, une campagne de promotion du journalisme scientifique intitulée #100LaScience. Pourquoi le journalisme scientifiquer? Parce qu'il s'agit d'un métier bien fragile, et ce depuis bien longtemps. En parallèle, l'Agence tient aussi une campagne de financement pour ce qui serait une première: une chronique de vérification des faits, ou fact-checking, sur l'information scientifique, appelée Le Détecteur de rumeurs

Or, pourquoi martelons-nous depuis le début de la campagne #100LaScience qu’il faut embaucher plus de journalistes scientifiques ? Eh bien, entre autres, pour ça:

  • « Boiron, une firme à l’avenir très prometteur » - Manchette d’un grand quotidien français (Boiron est le chef de file mondial de l’homéopathie)
  • « Les jeans serrés sont mauvais pour la santé des femmes »
  •  « Le virus zika est une création des Rockefeller » (ou de Bill Gates, on n’est pas trop sûr)
  •   « La viande rouge cause le cancer » (celle-là, elle était plus difficile à expliquer)
  •   « Détoxifiez votre intérieur » 
  •   « Si un ingrédient porte un nom compliqué, c’est qu’il est dangereux ». 

Je ne sais pas si chacune de ces histoires a eu beaucoup de succès sur les Internets francophones. Mais je sais que celle de la cité maya soi-disant découverte par un adolescent québécois a été partagée près de 150 000 fois sur Facebook. Imaginez si tous ceux et celles qui l’ont partagée donnaient, pour se déculpabiliser, 5 $ au Détecteur de rumeurs ! 

Journalisme ou vulgarisation ?

D’aucuns pourraient alléguer que la recette pour contrer ces dérapages n’est pas d’embaucher davantage de journalistes scientifiques, mais davantage de vulgarisateurs. C’est vrai, mais seulement en partie. Pour trois raisons : 

1. La portée des médias. Statistiques à l’appui, c’est par les médias que les gens continuent de s’informer d’abord. Vous me rétorquerez peut-être qu’en 2016, des blogueurs et surtout des Youtubeurs ont acquis une belle crédibilité avec un travail de vulgarisation remarquable. Oui, mais il y a des limites à ce que le bénévolat peut accomplir. C’est la raison pour laquelle notre campagne de sociofinancement souligne la nécessité d’embaucher un journaliste scientifique, et non « aidez-nous à rassembler des bénévoles pour leur suggérer des rumeurs à vérifier quand ils auront le temps ».

2. Réformer les médias de l’intérieur. Qui plus est, certains de ces dérapages ont été publiés par des médias tout ce qu’il y a de sérieux. Ce qui leur manque, ce n’est pas une capacité à vérifier des faits : dans beaucoup d’autres circonstances, ils auraient eu les réflexes adéquats. Mais lorsqu’il s’agit d’une nouvelle à teneur scientifique, celle-ci sera trop souvent confiée à un journaliste généraliste qui commet des erreurs qu’un spécialisé n’aurait jamais commises. Comme de croire que l’opinion du premier scientifique venu fait foi de tout. 

« Les journalistes scientifiques aident leurs collègues à dire moins de bêtises » vient d’écrire la collègue Valérie Borde dans un billet bien senti

Incidemment, parmi ces trois points, « réformer les médias de l’intérieur » est aussi celui sur lequel le simple citoyen a plus de pouvoir qu’il ne l’imagine. Pas seulement parce que vous pouvez sociofinancer. Mais aussi parce que si vous voulez plus d’informations scientifiques dans votre média local, vous pouvez le demander tout haut. Et demander à vos amis de le demander à leur tour. Et insister. Et mettre de la pression. 

3. L’indépendance des journalistes. Ces derniers ont un gros avantage sur les autres professionnels de la communication : ils ne sont jamais payés par l’informateur dont ils parlent. Comme on a pu le lire dans les mots des journalistes eux-mêmes :  « Le journaliste n’est pas au service d’une entreprise, d’un organisme ou d’une cause ». Le journaliste « n’est (en principe) jamais payé par ceux qui produisent l’information qu’il traite ». Cette indépendance est un atout d’autant plus précieux que plusieurs des dérapages médiatiques des dernières années sont venus des relationnistes eux-mêmes : désireux de mousser « leur » chercheur ou « leur » découverte, ils en ont beurré trop épais

Sans compter qu’on est à l’heure où les sites commandités provoquent de plus en plus la suspicion. GMO Answers, commandité par l’industrie des OGM ? Leur travail de vulgarisation est peut-être excellent, mais l’apparence de conflit d’intérêt mine la confiance. Le Détecteur de rumeurs, lui, s’est engagé à ce qu’il n’y ait « aucune publicité de l’industrie ou de groupes de pression qui pourrait placer la rubrique en conflit d’intérêts ». 

Aucun des collègues qui a travaillé sur ce projet depuis 18 mois n’est bien sûr assez prétentieux pour prétendre que le Détecteur de rumeurs représente à lui seul l’avenir du journalisme scientifique. C’est un élément parmi d’autres. C’est un premier pas, qui aura valeur d’exemple pour d’autres journalistes, pour d’autres médias, et pour des internautes qui se sentent démunis lorsque vient le temps de départager le vrai du faux. 

Et qui sait si, la prochaine fois qu’on entendra parler d’une cité maya...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.