L'anti-vaccination sur les bancs d'école

«Notre médecin scolaire faisait semblant de faire les vaccins», se souvient l’ancien élève et ancien professeur d’une école Waldorf en France, Grégoire Perra.

Alors que le Québec découvrait cet hiver avec surprise l’existence d’un groupe sectaire, à moins de 100 km de Montréal, opposé à la vaccination, il se pourrait bien que, en France, aux États-Unis et ailleurs, plusieurs écoles privées ou alternatives cachent elles aussi dans leurs murs des proportions élevées d’enfants non vaccinés contre la rougeole.

«Il préparait l'aiguille avec le sérum, mais ne piquait pas, et le sérum s'écoulait juste à côté, poursuit Grégoire Perra. Aucune explication n'était donnée à ce geste étrange. Mais nous nous sentions complice de quelque chose qui devait rester secret».

L’auteur du blogue La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf relate aussi le secret qui entoure ces pratiques. «Les écoles Steiner-Waldorf se savent surveillées et demandent aux parents de choisir leur médecin de famille parmi les médecins anthroposophes. C'est donc lui qui va tenir aux parents un discours antivaccination, dans le secret de son cabinet.»

Ce médecin ne fera pas référence à la doctrine de la réincarnation, une des bases de la philosophie anthroposophique (voir encadré) derrière les écoles Steiner-Waldorf. «Il dira plutôt que les vaccins peuvent être dangereux pour la santé, que les enfants doivent faire leurs "maladies infantiles" afin de se débarrasser d'une certaine hérédité», détaille encore Grégoire Perra (lire ici la transcription complète de l'entrevue).

Le cas Waldorf

Aux États-Unis comme ici, les écoles Waldorf n’encouragent pas la vaccination. «Nous n’avons pas comme philosophie de participer aux campagnes de vaccination, nous prônons plutôt les médecines douces, comme l’homéopathie», confirme Isabelle Létourneau, la coordinatrice de l’École Rudolf Steiner de Montréal, l'une des quatre écoles Waldorf au Québec.

Dans la foulée de l’éclosion de rougeole en Californie cet hiver, les médias de là-bas ont notamment relaté que l’école Waldorf Westside, près de Los Angeles, affichait le plus bas taux de vaccination RRO (rougeole-rubéole-oreillons) de l’État, avec à peine 20%. L'association entre Waldorf et vaccination avait de même été relevée depuis quelques années

Au Québec, l’éclosion de rougeole a été circonscrite cet hiver au sein de deux familles d’une communauté fermée: une centaine de personnes ont été atteintes, toutes des proches de la communauté  la Mission de l’Esprit-Saint qui pratiquent l’enseignement à la maison.

Lors de la campagne de vaccination contre le virus H1N1, en 2009, l’École Rudolf Steiner de Montréal avait transmis de l’information aux parents mais n’avait pas organisé de journée de vaccination. Il faut dire qu’il n’y a pas d’infirmière à l’école. «Notre secrétaire est naturopathe, c’est elle qui voit à ça», relève Mme Létourneau.

Choix personnel ou religion?

C'est qu'en matière de vaccination et de santé, les écoles Waldorf mettent en avant les «choix personnels des parents». Yves Casgrain, spécialiste des mouvements sectaires et des nouvelles religions et auteur du livre Les sectes. Guide pour aider les victimes, pense qu’il s’agit plutôt de culture et de choix religieux. «Les familles ne sont pas toujours au courant mais l’école est un terrain propice à l’implantation de cette religion d’un nouveau genre où les vaccins sont mal perçus car ils retardent la dette karmique des individus», explique celui qui écrit actuellement un essai sur le mouvement Waldorf et ses écoles.

«Tant que les commissions scolaires et le gouvernement tolèrent la situation, ces écoles s’abstiendront d'exiger que tous les élèves soient vaccinés», selon Yves Casgrain. Il prend l’exemple de l’école primaire Waldorf La Roselière de Chambly, récemment fermée, en raison du non-respect du programme officiel des écoles québécoises. «Cette école ne s’est jamais ajustée au programme scolaire, je ne vois pas ce qui les pousserait à suivre les directives de santé publique.»

La question s’est également posée aux États-Unis ces dernières semaines. Alors que l'éclosion de rougeole de janvier-février (plus de 120 cas dans 17 États) a pu être associée au mouvement antivaccin —plus fort dans certains quartiers— des parents ont carrément réclamé que les enfants non-vaccinés soient bannis des écoles. Une demande appuyée entre autres par Pauline W. Chen, médecin et blogueur pour le New York Times, qui reproche aux parents antivaccination de mettre les enfants des autres à risque («Putting Us All at Risk for Measles»).

Pour en savoir plus: l’anthroposophie et la santé

Peu connue en dépit des nombreux écrits laissés par son fondateur Rudolf Steiner (1861-1925), l’anthroposophie repose sur la croyance en une réalité spirituelle parallèle mêlée de doctrines ésotériques, où dominent la réincarnation et l’Atlantide. De la pédagogie à la santé, l’anthroposophie influence tous les choix des adeptes, explique Yves Casgrain. «La prémisse est la même en santé: il faut adapter la médecine —perçue comme matérialiste— au corps spirituel et donc ne pas interférer avec notre karma. C’est pourquoi il faut privilégier les médecines douces aux vaccins.»

Développée par Steiner et par la Dre Ita Wegman, la médecine anthroposophique entre en contradiction avec les connaissances scientifiques. «J'ai pratiqué pendant des années cette médecine, j'ai eu plusieurs médecins anthroposophes, et je peux affirmer que c'est de la charlatanerie pure et simple. Soigner un nourrisson qui a une otite et fait des convulsions en lui mettant des oignons frits dans l'oreille, afin que ceux-ci absorbent le mal qui est en lui, n’est qu’un exemple», relate Grégoire Perra, ancien élève, ancien professeur et ancien adepte de l'anthroposophie. 

Selon le site Open Waldorf:

Traditionnellement, les écoles Waldorf n’encouragent PAS les parents à vacciner leurs enfants contre les maladies suivantes: hépatite B; diphtérie, tétanos, coqueluche; tétanos et diphtérie; Haemophilus influenzae; vaccin inactivé contre la polio; rougeole-rubéole-oreillons; varicelle; pneumocoque. 
(...) Bien qu’il n’existe pas de position officielle sur l’immunisation, il semble y avoir une forte préférence culturelle anti-immunisation chez les penseurs de la communauté Waldorf. La préférence remonte à Steiner lui-même, qui croyait que l’immunisation entrait en conflit avec le développement karmique et les cycles de la réincarnation.

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Ce reportage d'Isabelle Burgun est initialement paru sur le site de l'Agence Science-Presse 

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