L'exposition de László Rajk, qui a eu lieu, à Budapest, entre le 2 et le 31 mai 2012 à la Galerie 2B, a été un fort moment que traduit bien son intitulé : « Le sort qui manque ».

« Tandis que la bataille de Mohács [...] dans son acception métaphorique depuis quatre siècles trois quarts n'a de cesse d'occuper la pensée historique hongroise et représente un des éléments constitutifs de notre identité nationale, le massacre des juifs hongrois en 1944, qui a eu lieu avec l'approbation et la participation des autorités hongroises, lui n'a jamais tenu ce rôle dans la conscience historique collective, bref, dans la conscience nationale. [...] László Ferenczy, lieutenant-colonel de la gendarmerie, commandant de la gendarmerie présente au ministre des Affaires intérieures ce nombre-ci :  434 351. »  (Komoróczy, Holocaust, Osiris, 2000, 81–82).

Comme si on donnait son numéro de téléphone. C'est la première chose.

L'autre, c'est cet 1 à la fin. Cet 1, cet uniquement concevable. Car l´homme existe au singulier. L'homme est individu : indivisible. Soit : ne pouvant être divisé que par 1. Aussi, pour le peuple du Livre, le recensement est-il formellement interdit par le Livre. L´Homme, Adam n´est pas fait pour la cardinalité. Car à Adam fut donnée Ève, la mère de tous : la Vie.

Or, la Vie vit, grandit, ou diminue au temps présent, mais elle vit, se déroule – à la fois sous nos yeux, et en nous-mêmes. Moi, je vis, et la vie vit en moi, elle me fait vivre. Ce présent, cette vie présente, la présence d´autrui – ce n´est pas la mort qui la tue pour en faire un passé, mais la fureur meurtrière organisée en  meurtre administratif. Quand le meurtrier anéantit la vie, il la supprime, du coup, la vie cesse d´être, devient un passé, elle disparaît de la surface de la terre – elle n´est plus, il n´y a plus de vie.

Seulement, il n´y a pas d'il n´y a plus.

Parce que l´homme est tel qu´il continue, même « enterré jusqu´au-dessus de la taille », à se brosser les dents. Se brosser les dents, chez Beckett, c'est la lutte contre ce néant, c'est le signe de l´espoir. Et cette Vie obstinée, cette Vie majuscule est celle-là même qui « vit et veut vivre », pour parler comme AdyEndre. Or, cette Vie obstinée laissera toujours une trace, car – comme le dit Lajos Szabó – « tout ce qui existe, indique ».

Seraient-ce justement cette volonté obstinée de vivre, ce violent désir de la vie qui ont poussé les prisonniers de cette prison nommée Auschwitz-Birkenau où l`on massacrait systématiquement la Vie, à graver ces noms qu´avait dénichés László Rajk pour, ensuite, nous en proposer les images, après les avoir fixées in situ et les avoir transformées en des tableaux lisibles ? S´agirait-il de cette ambition, de ce désir, de cette résolution, de cette volonté, qui sont là en tout homme mais qui chez beaucoup ne prennent forme que dans l´extrême détresse ? Ce désir de ne pas disparaître à jamais sans laisser de trace ?

 © Photo Gordon Bence © Photo Gordon Bence

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Car ceux qui sont précipités dans ce « néant », ceux dont on tient registre par le biais de ce matricule tatoué sur l´avant-bras ont encore gardé – leur nom. En le gravant dans la pierre, ils ne tomberont pas dans l´éternel oubli, devaient-ils se dire, dans ce néant, dans ces ténèbres qui engouffrent tout, dans le trou noir.

Leurs noms gravés dans le mur de leur prison dernière – ces signes visibles du non-écoulement, de l´immortalité de l´âme sont là pour combattre ce nombre 434 351 sans nom, facilement concevable comme inexistant. Les prisonniers « ont gravé leurs noms – à l´aide d`un clou minuscule ? d´une barrette ? de leurs ongles ? d´un morceau de métal ? ou d´un éclat de verre ? d´un caillou ? – dans le mur des lamentations du camp, dans la brique, dans le crépi d´Auschwitz-Birkenau – pour servir de message ? d´invocation ? de prière ? de stèle ? – écrit Rajk en guise d´hommage pour ces âmes vivant et respirant jadis derrière ces noms. Et pour nous faire voir combien il était entré dans leur peau, son texte dont on vient de citer ces quelques lignes, a été écrit, pour servir de « stèle », avec la même technique de frottage que les noms.

Ce tableau, l´œuvre d´art de Rajk, loin de s`en détacher, épouse entièrement la forme  visualisée de ces noms, de ces cris – gravés dans le mur. C´est ce qui fait que Rajk nous crie ou nous chuchote à l´oreille ces noms pour nous interdire de croire même l´espace d´une seconde qu´Auschwitz pourrait être loin.

Cette exposition est le troisième volet de la série « manque » de l´artiste : Le paragraphe qui manque, Mucius Galéria, 2011, Akademie der Künste, Berlin, 2012, Le héros qui manque, Centrális Galéria, 2011).

Ces trois « manques » se réalisent chez Rajk par la technique de frottage (tellement préférée par Max Ernst, voir le vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=CHdU4JfY-bU), cette ancienne technique japonaise, si proche de notre enfance. On n´aura pas oublié le temps où, grâce au frottage, nous fabriquions tant de monnaies de 1 ou de 2 forints ! Et combien nous étions contents de cette ressemblance ! Le frottage peut, en effet, être interprété comme une technique de la haute fidélité : je copie, j´emporte avec moi, je le fais désormais mien. Et une technique du manque. J´emporte ce qui y est justement absent.

Rajk érige son monument tantôt à ce jeu de cache-cache – nous étions à court de forints, et nous voilà comblés de forints –, tantôt à cette cruelle catastrophe de vie et de mort, « j`existe–je n´existe-plus ».

En deçà ou au-delà de la technique, la mémoire sert toujours à combler une lacune. Tout comme le frottage qui calque par la magie de l´image le convexe et le concave, ce qui est et ce qui n´est plus, la mémoire, elle, fait ressentir ce qui est loin. La mémoire qui est l´évocation de noms – il ne faut qu´évoquer le nom de Proust – comble toujours une lacune. La mémoire est là pour combler, pour remplir un vide, pour supprimer ce lointain : pour suppléer à ce temps raccourci, raccourci avec une violence inouïe, jamais vue auparavant.

Les noms gravés représentent les signes de l´espoir dans l´immortalité. Toute écriture veut combattre l´absence du présent. Ici, à Auschwitz-Birkenau, l´inscription n´est pas le signe de l´oubli, mais bien celui de la présence, du soutien de la vie, elle en est la trace – une sorte de cramponnement a l´Être Éternel.

Les noms gravés représentent autant de memento mori. Des lambeaux de mémoire.

Sáfrány Hédi – Lázár Olga Miskolc, 1944. VIII. 13. – Teller Gábor Nyíregyháza – Friedmann Miklós Újfehértó 1944 juli 20 – Fixler Z. Munkács 1944 VI 11 – Goldstein Lázár Óradna – Fuchs J Msziget Gleiwitz 1944 VI.11 – Meisels A Munkács Gleiwitz 44' VI 11 – Kovács L Kassa 1944 VI 11 – Sándorffy Géza és M Kemecse –  .... Barnabás Nagykálló HU – Rédei György Tata 1944 – Friedlander  Kemecse – Adler K. – Lőrinczi  I. – ..erhman Józs Dés – G.K. Szeged 44 VI 11 – GY... Lázár Endrőd – Breuer György 10905 Nyíregyháza – Wiesel Zoltán Debrecen Hajdu m. Ungarn 1944.juni 9. Nagyváradi gettó-ból – Magyarországi Fröhlinger Sándor Ladamoc 1944. jún. 15. Zemplén m

Les œuvres exposées évoquent leur mémoire. Comment ne pas aimer tout de suite Hédi Sáfrány ? Son nom m´a plu. Il n´y a pas de plus sûr, de plus concret que le nom. Le nom vit, le Nom existe. Et justement, c`est en ceci que consiste la confession juive.

Et cette expérience, on la doit à László Rajk.

NB. Lien vers la Galerie 2B : http://www.2b-org.hu/2b.html

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