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Billet de blog 4 janvier 2017

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Mariah Carey m’a tuer

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Illustration 1

- Vous savez quoi? J’en peux plus de cette putain de société ! Je voudrais me tirer d’ici. Le plus vite possible. Ca fait cinq ans déjà, j’essaye, croyez-moi. Mais je déteste cette ville, ce pays, ça! Tout ça! j’ai dit en haussant le menton vers la télé allumée, accrochée au mur dans un angle du salon. Je n’en peux plus!

C’était sorti d’un coup, d’une force qui m’avait surprise. Certes, j’avais envie de gerber. Sans doute à cause de l’abus de ce mauvais vin californien au nom ridicule qu’on achète en magnum qu’on avait bu la veille. Mon laïus était sorti tout seul, sous le choc du flash info du nouvel an sur une chaîne quelconque: 30 secondes sur les cuisses de Mariah Carey foirant le lancement du nouvel an à Times Square, la face de Kim Jong-Un nous promettant un hiver nucléaire depuis la Corée du Nord, suivi d’une déclaration de Donald Trump annonçant des révélations pour mercredi, « de choses qu’il sait, et personne d’autre ». 

Ce condensé de vulgarité que les Etats-Unis servait tous les jours à son peuple et jetait à la face du monde me retournait l’estomac. Une ex-pop diva titubante et pathétique, boudinée dans un justaucorps chair, shootée aux médicaments, incapable de susurrer les paroles d’un tube qui l’avait transformée en machine-à-sous, et qui se gelait les miches à minuit devant une foule docile qui se repaîtrait de sa chute, des gros titres et des tweets du lendemain. Deux lunatiques à la houppe prononçant des insanités, et qui jouaient avec nos destins en guise de bonne année.

Doug avait apporté sur la table des oeufs brouillés et du bacon brulé. Je me suis tu d’un coup, en inspirant profondément l’odeur de l’expresso que Susan m’avait servi dans une petite tasse en porcelaine. Il y eut une sorte de silence dans lequel je touillais la minuscule cuillère à long manche doré, qui fit ting ting. Olie, du haut de ses trois ans a dit, émerveillée, « Oh, c’est vraiment une toute petite tasse dans laquelle tu bois!».

- Oui, Olie, tu as raison, j’ai dit. Viens, approche ton nez, mon chou, renifle l’odeur du café, comme c’est fort, comme ça sent bon. Tout en continuant de ruminer mes pensées: c’est pas comme l’odeur de plastique et de carton brûlé des gobelets que les adultes semblent avoir greffés au poignet et qu’ils sirotent toute la journée. Comme toutes les autres saloperies qu’ils avalent d’ailleurs. Les tonnes de food pré-cuite, pré-emballée, pré-machée, insipide, homogénisée, OGMisée. Les « feed » des téléphones portables déversant de la bouillie pour cerveaux. Passe encore qu’ils nourrissent leurs gosses de lait, de céréales, de pain de mie et de steak haché, les petits ne tiennent pas en place à table. Mais les hamburgers, c’est inhumain pour des adultes consentants.
Susan a repris. 
- Mais je croyais que tu aimais New York! Tu m’as toujours dit que tu étais une city girl. It’s ok, Honey, je pense que tu as juste besoin de vacances. 
Comment lui expliquer cet enfermement que je ressentais. Cette langue à laquelle mon souffle et mon rythme seraient toujours étrangers. Ces accents criards. Cette profusion de points d’exclamation, partout, pour s’extasier de la médiocrité de nos vies, des coupons de réduction, des achats de bagnoles à crédit…Cette société d’abondance qui ne produisait que de la solitude et des déchets.
- Tu as raison Susan, bien sûr. Des vacances, ça me ferait du bien, j’ai soupiré. Je ne désirais qu’un voyage dans le temps dans un passé qui n’existait plus, même ailleurs. Une ballade en sous-bois. La neige sur la plage de Deauville. Grimper sur le Causse pour me laver les yeux sur l’horizon. Rester silencieux, accroupis, en faisant brûler les mauvaises herbes du jardin sur la colline, dans la fumée un peu âcre et humide d’un matin d’hiver. Serrer ma mère dans mes bras et l’embrasser dans le cou.
- Tiens, j’ai eu des nouvelles de Brian et Vicky. Ils vont passer trois semaines à Cuba, a dit Jeff en faisant tourner la casserole d’oeufs brouillés. Doug tartinait des toasts. 
- Viens manger tes saucisses pour Daddy, Olie, dit-il. Depuis qu’il était père, Doug était devenu autiste aux autres. Rien n’importait plus que d’amonceller une forteresse de jouets pour sa fille. Serrer les dents qu’il avait de plus en plus blanches. Faire du fric à tout prix. Avoir un flingue dans la boîte à gants. Adhérer à la mystique américaine à laquelle il avait mordu corps et âme. 
- Cest ça, j’ai dit. Le monde se précipite à Cuba à la recherche d’un peu de folklore avant que ça devienne aussi moche et factice que Miami.
La télé repassait en boucle les cuisses de Mariah Carey, et les touffes de Kim Jong-Un et de Donald Trump. Mon regard a glissé vers le sapin artificiel enrubanné qui clignotait encore contre le mur beigeasse du salon. J’avais la sensation d’être coincée dans une photo de Diane Arbus. J’ai replongé mon angoisse dans ma tasse, en inspirant profondément le marc de café. 
- Je vais prendre un peu d’air frais. 
Jeff m’a rejoint sur les marches de l’escalier qui donnait sur l’arrière-cour. 
- Pourquoi tu m’as jamais dit ça, je ne savais pas…a-t-il dit. 
Un rayon de soleil découpait un rectangle blanc sur la palissade de plastique neuf qui délimitait la propriété du voisin.
- Je ne sais pas…c’est rien, ça va passer…la seule chose qui compte, au fond, c’est d’habiter ton amour.
- Viens, on va rentrer, a-t-il dit. 
On a marché en silence vers la station de métro aérien qui barrait l’horizon. Emprunté le passage souterrain aux murs blancs repeints de frais, où des silhouettes de colombes bleues peintes au pochoir avaient remplacé les graffitis. On a longé le boulevard à quatre voies cerné d’immeubles de brique rouge, inhabituellement silencieux. Des passants hébétés déambulaient, le regard tourné vers l’intérieur, loin d’ici. 
Demain, ça ira mieux, j’me suis dit.

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