Comment accommoder la démocratie à la sauce ploutocrate

Jane Mayer, journaliste à The New Yorker, a passé cinq ans à enquêter sur la résurgence d’une droite ultra-libérale fondamentaliste aux Etats-Unis. Son livre, Dark Money, dévoile comment les frères Koch et une poignée de milliardaires ont noyauté le parti Républicain pour faire échec aux réformes de l’administration Obama.

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L'ouvrage de Jane Mayer offre un formidable éclairage sur la toile de fond des élections de 2016. A partir d’une centaine d’entretiens et de l’analyse de milliers de documents, elle décortique les réseaux qui « privatisent » la politique et minent la démocratie. Recette.

1 - Prenez une paire de milliardaires

Les frères Koch. Leur nom évoque un bacille, sauf qu’ils sont bien plus dangereux pour la démocratie. Leur père a fait affaire avec Staline dans le pétrole, avant de raffiner sa fortune au service d’Hitler. La fratrie, élevée par une nounou allemande, sympathisante nazi, biberonne ensuite aux thèses de la John Birch Society, un groupe ultra-conservateur conspirationniste, convaincu d’un complot communiste à l’oeuvre aux plus hauts échelons de l’Etat. Du patriarche, les frères Charles et David Koch héritent d’un empire pétro-chimique, Koch Industries, qui génère 115 milliards de dollars par an. La fortune cumulée des deux frères, plus de 92 milliards, dépasse celle de Bill Gates. 

Charles et David militent pour le Libertarian Party, fondé en 1972, qui veut réduire, par principe, le rôle du gouvernement fédéral au minimum, et prône le renforcement du secteur privé, l’absence de régulations économiques et l’abolition de programmes publics d’éducation, de retraite ou de santé. 

En janvier 2009, au moment où Obama était investi à Washington, les frères Koch, entourés de donateurs triés sur le volet parmi le 1%,  lançaient à Palm Spring leurs immenses ressources dans « le combat politique de leur vie »: une guérilla sans fin pour renverser la vague progressiste qui avait abouti à l’élection du premier président afro-américain. Et ça promettait d’être salé.

2 - Arrosez des groupes de pression et des cercles d’études

Echaudés par des procès pour pollution et fraudes, comme par l’échec électoral du Libertarian Party qui recueille moins de 2% des suffrages, les frères Koch adoptent, dans les années 90, une démarche pragmatique pour parvenir à des changements de législation. Richard Fink, l’un de leur plus proches conseillers, met en oeuvre une véritable ligne de production pour ‘fabriquer des changements politiques comme n’importe quel autre produit’: investir dans des intellectuels dont les idées sont la matière première. Financer des think tanks, pour transformer ces idées en stratégies et programmes politiques. Et subventionner des groupes de citoyens et des lobbys pour faire pression sur les élus.

La philanthropie permet aux Koch de réduire leurs impôts tout en servant leurs propres intérêts, par le biais de fondations et d’organisations à but non lucratif, tant qu’elles consacrent la majeure partie de leurs activités à l’éducation et à des bourses d’études. La « Kochtopus » finance ainsi une myriade d’instituts de recherche, dans les domaines économique, législatif et environnemental, parmi lesquels le Cato Institute, la Federalist Society, l’Institute for Energy Research, l’Heritage Foundation, le Manhattan Institute, ou le Fraser Institute. En 2015, la Fondation Charles Koch subventionnait des programmes académiques dans plus de 300 établissements d’enseignement supérieur. 

3 - Agitez les masses

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Dès le début de son mandat, le président Obama, alors au pic de sa popularité, fait face à l’hostilité du Tea Party.  Deux réformes majeures, un plan de relance économique de 800 milliards et un plan de sauvetage de 75 milliards pour éviter des millions de saisies immobilières après la crise de 2008, déclenchent une douzaine de rassemblements à travers le pays. 

Devant un parterre de traders à la Bourse de Chicago, Rick Santelli, éditorialiste sur la chaine CNBC, appelle à protester contre des ‘subventions aux mauvais payeurs’. En quelques heures, un site internet répand la rébellion sous le label Tea Party, en référence à la révolte du Tea Party de Boston en 1773, contre le parlement britannique. 

Abondamment relayé par les médias conservateurs comme Fox news, le Tea Party est aux grassroots organizations, qui s’enracinent dans un mouvement populaire, ce que le gazon synthétique est à la pelouse: un mouvement ‘spontané’, artificiellement orchestré par Americans for Prosperity, un lobby lié aux intérêts des frères Koch, qui remplit des bus pour aller assister aux discours d’orateurs briefés par le Cato Institute, principal think tank des milliardaires.

A la base, les militants du Tea Party, la plupart inexpérimentés politiquement et souvent animés de sentiments racistes, se recrutent à la droite du parti Républicain et chez les Evangélistes. Avec l’aide de FreedomWorks, un lobby frère d’Americans for Prosperity, le mouvement hétéroclite, se structure autour de l’acronyme TEA  - Taxed Enough Already, déjà assez taxés - .

Le Tea Party se mobilise envers et contre toutes les propositions gouvernementales, dans l’intérêt des grandes firmes. La stratégie se répète pour tenter de contrer la loi dite Obamacare, qui vise à assurer des millions d’Américains, privés d’accès à une couverture santé abordable. Dick Armey, ancien parlementaire républicain, devenu lobbyiste à Washington pour le géant pharmaceutique Bristol-Myers Squibb, le résume ainsi: « Après avoir travaillé tous seuls pendant des années, le Tea Party représentait pour nous l’arrivée de la cavalerie ! ».

 4 - Ajoutez quelques juges

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La Federalist Society est une puissante organisation d’étudiants en droit, fondée en 1982 grâce à la générosité de la Fondation Olin et des Koch. Présente sur 150 campus, elle constitue un réseau professionnel de 42 000 juristes et de 75 firmes d’avocats. Tous les juges conservateurs de la Cour Suprême (majoritaires jusqu’au décès du Juge Scalia en 2016) sont membres de la Federalist Society

En janvier 2010, un arrêt de la Cour suprême dans l’affaire « Citizens United » met fin à un siècle de restrictions empêchant les entreprises et les syndicats de financer les campagnes politiques. Au terme d’une série de litiges, habilement présentés et défendus devant différentes cours de justice par l'organisation Citizens United, le verdict de la Cour Suprême reconnait aux entreprises un droit à la liberté d’expression, au même titre qu’aux citoyens. 

Il autorise les sociétés et institutions à financer sans limite les campagnes électorales, à condition que l’argent soit versé à des comités d’action politique (PAC) indépendants des budgets de campagne des candidats. Ces décisions représentent pour les frères Koch et une coterie d’ultra-riches, la cerise sur le gâteau de 40 ans d’activisme pour détourner les lois et influencer la politique américaine.

5 - Cueillez des politiciens

En 2010, les Koch Brothers et leurs alliés versent 130 millions dans la campagne des élections de mi-mandat remportées par les Républicains, désormais majoritaires à la chambre des Représentants et au Sénat. Avec des ressources financières qui excèdent celles de l’appareil du Parti Républicain, le réseau Koch, qui réunit le who’s who des magnats du charbon, du pétrole et du gaz, pousse les élus qui leur doivent leur victoire, à adopter un agenda politique extrême, en décalage avec les souhaits de leur propre électorat. Au début 2011, 156 membres du Congrès signent la promesse « de s’opposer à toute législation sur le changement climatique qui inclurait une augmentation des ressources pour le gouvernement ». 

En 2012, le réseau Koch injecte 400 millions dans la présidentielle, en sondages, spots télévisés, et frais de campagne pour battre le président Obama, dont la popularité s’est affaissée comme le pouvoir d’achat de la middle-class ou les espoirs de fermeture de Guantanamo. En amont de ce que Charles Koch, paraphrasant Saddam Hussein, qualifie de « mère de toutes les batailles », les candidats sont auditionnés lors d’un diner de lever de fonds. 

Avant de s’engager pour le gouverneur du Massachussets, Mitt Romney, que sa fortune en bourse éloigne un peu trop du peuple, les frères Koch portent leur choix sur Paul Ryan. Idole du Tea Party, le fringant représentant du Wisconsin à la chambre des Représentants figurera sur le ticket en tant que vice-président; Charles Koch mise également sur le gouverneur Chris Christie, le tough guy aux accents populistes, qui a réussi à réduire les pensions de retraite des employés du secteur public de l’Etat du New Jersey. Chris Christie se desistera, avant de se remettre en selle pour les primaires en 2015. 

6 - Laissez réchauffer la planète

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En 2008, la volonté du président Obama et du parti démocrate de légiférer pour limiter les gaz à effets de serre et taxer les émissions de CO2 s’inscrit dans un consensus scientifique et politique pour lutter contre le changement climatique. 

 C’est compter sans l’acharnement phénoménal des frères Koch, dont les intérêts sont directement menacés par ces nouvelles réglementations. Les raffineries de pétrole, centrales électriques au charbon, ou usines d’engrais appartenant à Koch Industries, relâchent en moyenne 300 millions de tonnes de CO2 par an dans l’atmosphère. 

Mais il n'est  pas facile de gagner à leur cause les Américains, qui depuis la candidature d’Al Gore en 2000, sont de plus en plus nombreux à s’alarmer des dangers du changement climatique. Les magnats des énergies fossiles adoptent alors la stratégie mise en oeuvre par les industriels du tabac pour réfuter les effets cancérigènes de leur produit: mettre en doute les études scientifiques pour casser le consensus et propager l’incertitude dans l’opinion. 

Les partisans du « déni climatique » issus des think tanks liés aux frères Koch, multiplient les livres, les rapports, les apparitions dans les médias, et les auditions au Congrès, pour nier les causes du réchauffement climatique, arguant qu’il n’est pas possible de « changer le climat » et qu’il faut donc s’y adapter. 

Sur le terrain, des leaders évangélistes et le Tea Party disséminent le message suivant: la mise en place d’un système de quotas de CO2 menace les contribuables, l’indépendance énergétique, les emplois, et jusqu’à la liberté de faire des barbecues! Certains scientifiques reçoivent même des menaces de mort. 

La réforme, adoptée à la chambre des Représentants, est enterrée au Sénat. Et Obama arrive les mains vides au Sommet de Copenhague en 2009.

 7 -  Découpez l’électorat en tranches et nappez de miel

En dépit des succès de quelques riches philanthropes pour refaçonner la démocratie, il manque à la shopping list des Koch un article: la Maison Blanche.

Devant un parterre de donateurs, rebaptisés Freedom Fighters, le stratégiste Richard Fink analyse les raisons de l’échec des Républicains aux présidentielles de 2012. Selon lui, un tiers de l’électorat est déjà acquis à leur cause, un tiers y est opposé, c’est donc dans la troisième tranche du gâteau, celle des indécis, qu’il faut ramasser les voix à la petite cuillère. 

Le problème, dit-il, c’est que la réduction des taxes, des dépenses publiques et les « bienfaits » du libéralisme ne font pas rêver les pauvres. Les études montrent que les Américains aspirent à de meilleurs salaires, une meilleure qualité de soins et de vie, de meilleures infrastructures et un meilleur environnement. Pour cela, ils accordent mieux leur confiance au camp démocrate. Il faut donc leur « vendre » le capitalisme sauvage, comme le meilleur chemin vers le « bien-être humain ». 

La fondation Koch lance alors une « Initiative pour le Bien-Etre », avec des forums et des séminaires chargés de propager la bonne parole. Pour gagner le respect et les bons sentiments du public, les Koch nouent également des partenariats inattendus au-delà des clivages partisans, en offrant une bourse de 25 millions au United Negro College Fund, ou en se joignant à une Alliance pour la réforme du système pénal, qui comprend de nombreux groupes progressistes.

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En 2016, le réseau Koch s’apprête à investir 900 millions dans les élections présidentielles et sénatoriales, une somme qui rivalise avec les budgets de campagne respectifs du parti républicain et du parti démocrate. 

Depuis les années 70, conclut Jane Mayer, les frères Koch ont lancé et financé une ambitieuse guerre des idées pour changer radicalement le pays. « Leurs ambitions étaient grandioses - sauver l’Amérique telle qu’ils la voyaient, à tous les niveaux, pour retourner à ‘l’Age d’or’ du XIXe siècle, avant l’avènement de ‘l’ère progressive’ »

Donald Trump n’était pas sur la liste de leurs favoris, mais dans la battle des milliardaires, l’Imprévisible risque bien de leur couper l’herbe sous le pied, en siphonnant les voix du Tea Party, que les frères Koch se sont donnés tant de mal à construire...

 

Dark Money: The Hidden History of the Billionaires Behind the Rise of the Radical Right, de Jane Mayer, Ed. Doubleday

 

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