De Harlem à Verdun

Le 14 Juillet dernier, Emmanuel Macron invitait en grandes pompes Donald Trump pour commémorer le centenaire de l’engagement des Etats-Unis dans la première guerre mondiale. En ce 11 Novembre, un geste autrement symbolique eut été d’inviter des représentants du bataillon des « Harlem Hellfighters », régiment noir américain unique, qui combattit dans les tranchées aux côtés des poilus français.

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Lorsque les Etats-Unis s’engagent dans la guerre en 1917, le 369 e régiment est le premier débarqué à Brest pour être déployé sur le terrain. Composé de 2000 soldats noirs, ce régiment d’infanterie est principalement affecté à décharger les bateaux, construire des baraquements ou creuser des tombes. Avec des recrues comme le déjà célèbre musicien de jazz James Reese Europe, à la tête de son orchestre Clef Club, le violoniste Noble Sissle, ou encore Herb Flemming au trombone et Russell Smith à la trompette, sa fanfare militaire contribue à faire découvrir à la France le ragtime et le fox-trot.

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En raison de la politique de ségrégation raciale aux Etats-Unis comme dans l’armée, il est hors de question pour l’Etat-major américain d’intégrer des troupes noires dans ses unités de combat. En avril 1918, les nécessités stratégiques combinées au racisme incitent le haut commandement militaire américain à attribuer le 369 e régiment d’infanterie de New York à l’armée d’une France coloniale saignée à blanc, moins regardante sur la couleur de peau de la chair à canon. Entrainés et formant chacun une paire avec un soldat français, les soldats afro-américains combattent au coude à coude dans les tranchées pendant près de 6 mois d’affilée, sous le commandement de la 16 eme division puis de la 161eme division française.

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Au cours de l’été et de l’automne 1918, le régiment afro-américain participe à la contre-offensive des Alliés durant la Seconde bataille de la Marne. Il subit de lourdes pertes mais remporte des avancées décisives à travers les lignes ennemies, comme la reprise du village de Séchault dans les Ardennes, – où un monument leur est consacré -, avant d’être la première unité alliée à franchir le Rhin après l’armistice.

Surnommés les « Hellfighters » par les Allemands et « les hommes de bronze » par les Français, en raison de leur courage et de leurs sacrifices, les premiers combattants afro-américains de la première guerre mondiale ont passé plus de temps dans les tranchées et sous les tirs - 191 jours -, que tout autre régiment américain. Le 13 décembre 1918, la France honore le régiment new-yorkais et 171 de ses survivants, de la Croix de guerre et de la légion d’honneur pour leurs actes héroiques.

En dépit des acclamations des New Yorkais à leur retour en février 1919 lors d’une parade sur la 5 eme Avenue, ce n’est qu’en 2015, qu’Henry Johnson, un des Harlem Hellfighters, sera honoré officiellement par les Etats- Unis, à titre posthume, de la Médaille d’honneur décernée par le president Obama.

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Ces « hommes de bronze », régiment le plus médaillé, ne furent pas autorisés par les autorités américaines à participer au défilé de la Victoire sur les Champs Elysées. Après la guerre, un certain nombre d’entre eux choisit d’ailleurs de rester en France plutot que de subir à nouveau la ségrégation et les discriminations aux Etats-Unis, où la violence des lynchages faisait rage dans les Etats du Sud.

Historiquement, l’engagement dans les forces armées a été une composante forte de l’acquisition de la citoyenneté. L’expérience des Harlem Hellsfighters, si elle n’a pas immédiatement abouti au mouvement des droits civils, - qui culminera lors de la guerre du Vietnam - , a contribué à forger la conscience de l’hypocrisie d‘envoyer une part des citoyens américains combattre à l’étranger au nom de la liberté et la démocratie, tout en la privant de justice et d’égalité politique, sociale, et économique dans son propre pays. La lutte pour la deségrégation de l’armée américaine, obtenue après la seconde guerre mondiale en 1948, a été un jalon de la lutte pour les droits civils des noirs américains.

La remise en cause par Donald Trump de la diversité ethnique, religieuse et sexuelle de l’armée américaine n’est pas due au hasard. De son mépris durant la campagne envers le père de Humayun Khan, un capitaine musulman tué en Irak en 2004 par une voiture piégée, à sa tentative de bannir par décret les transsexuels des forces armées, jusqu’au dédain exprimé à la veuve du sergent noir La David Johnson, tué au Niger le 4 octobre dernier avec trois de ses camarades dans des circonstances inexpliquées par le gouvernement, les faits et gestes du commander-in-chief Trump s’emploient à rabaisser les minorités dans l'armée pour mieux raviver le récit national d’une Amérique blanche et suprémaciste.

The Hellfighters, documentaire

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